1 mai 2008

Au pied de la pente douce

Roger Lemelin, Au pied de la pente douce, Montréal, L'Arbre, 1944, 332 pages.

Tit-Blanc Colin a promis de se venger d’Anselme Pritontin, qui l’a traité d’ivrogne et qui a mis en doute l’honnêteté de sa femme Feda, dite la Barloute. En pleine église, avec la complicité du jeune Denis Boucher, il lui fait éclater un pétard aux fesses. La jeune Lise Lévesque, fille de Zéphirin, s’évanouit, ce qui permet à Denis Boucher de la ramener chez elle, au grand dam des vieilles filles Cécile et Peuplière Latruche, deux punaises de sacristie qui voient le mal partout. Il faut dire ici que Boucher, même s’il lutte contre ses sentiments, lui le petit chef de gang, lui le dur, il est amoureux de cette fille. Tout irait pour le mieux si ce n’était que son meilleur ami, Jean Colin, le fils de Tit-Blanc, ne lui avait pas déjà avoué son amour pour la belle évanouie.


Le roman va évoluer autour de deux intrigues. D’une part, il y a les luttes entre les habitants du quartier Saint-Sauveur, luttes pour savoir qui exercera le plus d’influence, surtout auprès du curé Folbèche. Zéphirin Lévesque a réussi à évincer Anselme Pritontin pour le poste de marguillier. Comme le curé Folbèche veut ériger une nouvelle église, à la mesure de ses ambitions, ses collaborateurs déploient des trésors d’ingéniosité pour ramasser de l’argent et se démarquer aux yeux de leur pasteur, qui se garde bien de mettre un frein à leurs ambitions : l’un organise un bingo, l’autre une soirée de lutte, etc. D’autres intrigues se nouent, entre autres autour des deux commères du quartier, les sœurs Latruche qui ont entrepris de faire canoniser un jeune homme mort en bas âge. Et, dans une moindre mesure, la lutte a aussi lieu sur le plan social, entre les plus aisés (les Soyeux) et les plus pauvres (les Mulots).

D’autre part, et c’est l’intrigue la plus intéressante bien que moins signifiante, il y a le triangle amoureux que vont former Lise, Denis et Jean. Denis et Jean aiment Lise qui n’aime que Denis. Mais Denis est rétif, craignant que le piège de l’amour l’enferme à tout jamais dans le quartier Saint-Sauveur. Le tout se terminera par la mort de Jean Colin, à qui on offrira un service funéraire digne d’un évêque (voir l’extrait).

D’autres personnages hauts en couleur entourent ces protagonistes, dont les trois assistants du curé Folbèche, Bederovsky le guenilloux polonais, Flora la mère castratrice de Denis, Gaston son frère handicapé qui va mourir d’insuffisance cardiaque, Germaine, la sœur de Jean, qui voue un amour sans espoir à Denis, Gus Perreault le caïd du quartier, les Clichoteux, Bison Langevin et ses jumeaux, etc. Vous l’aurez compris, le roman fourmille de personnages et de petits événements qu’il est impossible de raconter dans le détail.


Dessin à la plume par Jean Soucy en frontispice
On a reproché à Lemelin, avec raison, son écriture souvent brouillonne. Quand il s’agit de peindre une action ou de tracer un dialogue, le style est vif, sans bavure. Cependant, Lemelin s’en tire moins bien dans les descriptions et les analyses, souvent lourdes et confuses. (« Boucher se débattait en vain contre ce « quelque chose » qui le dénonçait au néant, d'en haut. Le passé se pressa devant ses yeux, significatif. La paroisse le trahissait d'une façon autre qu'il n'avait cru. Ce n'était pas par l'amour, mais par une sorte de séquestration. Boucher était la victime de la somnolence malheureuse d'une classe de gens pour qui l'éducation est un soulier, ou un chapeau. Tant que l'éclair n'avait pas déchiré les horizons que la paroisse s'était imposés, la supériorité quiète de Boucher, cet adolescent inquiet par ambition, s'était plu à découvrir l'ennemi dans l'amour, ce sentiment que, par pudeur, il préférait voir issu de sa chair plutôt que de son cœur. » p. 301) On pourrait aussi lui reprocher le début du récit. Il introduit tellement de personnages qu’on ne sait plus à quel saint se vouer. Il faut attendre le deuxième tiers avant de comprendre que Denis Boucher en est le fil conducteur. Il faut sans doute autant de pages au lecteur pour finalement saisir à peu près le caractère de ce personnage.

Comme Lemelin le fera aussi dans Les Plouffe, il procède par séquence : le vol des pommes, l’affaire du pétard, la chicane des restaurants, le pique-nique, la soirée de lutte, etc. Disons que la seconde partie du roman rachète entièrement les faiblesses citées ci-dessus. Le roman devient intéressant quand on suit de plus près Denis Boucher, dans les différentes virevoltes de son amour pour Lise, dans ses aspirations sociales et littéraires. Boucher, personnage infatué, un Jean-Lévesque en moins cynique, a décidé de s’en sortir en étant écrivain, sans renier les siens, même s’il a bien du mal à supporter leurs petitesses, leurs vulgarités. Bref, on peut aussi y voir le cri angoissé d’un adolescent trop lucide, un rebelle qui refuse de s’engager dans une petite vie qui ferait tout au plus de lui un Soyeux de la Basse-Ville. ****

Le roman a connu un succès commercial dès le départ: 35,000 exemplaires ont été imprimés entre 1944-1948. Il a été publié par Reynald and Hitchcock à New York en 1948 et chez Flammarion en 1949. 

Extrait
Flora compta les cartes mortuaires qui envahissaient le cercueil. Elle cacha son dépit de les voir plus nombreuses que pour Gaston. La bande chez Bédarovitch s'était cotisée et avait offert une couronne démesurée qui contenait la liste de tous les membres du club qui avaient fourni leur obole.


Puis ce fut la cérémonie funèbre. Un vrai triomphe de noir strié de flammèches dorées. L'abbé Charton, qui avait manœuvré pour célébrer, portait une chasuble qu'il déployait en éventail quand il ouvrait les bras. Le bedeau, guéri de sa jambe, courait comme un lapin, ajustait sans relâche ses bannières. Il y eut aussi beaucoup de commérages de jaloux. Le fils du Colin au pétard avait pour $30 un service qui valait $200. Et par-dessus tout, il sortait par la porte centrale.


Quand le cortège se mit en marche, le temps tourna à la brume. Tit-Blanc se traînait derrière le chariot, abattu par une vieillesse précoce. Suivaient quelques oncles, puis Denis, qui, après l'inhumation, commencerait son premier cours de lettres d'un professeur privé. Il y avait aussi les Langevin et toute la bande Bédarovitch. On croisa Chaton qui avait attelé son chien St-Bernard à sa voiturette. Sa clientèle augmentait tellement qu'il devait cueillir ses vers le jour, en creusant la terre. Au pied du cap, comme on passait, un coup de sifflet coupa l'air. Le cortège s'immobilisa comme au guet. Des gamins dégringolaient la pente, poursuivis par les policiers. Les rangs du cortège s'ouvrirent, complices, laissant passer les fugitifs, pour se refermer devant les poursuivants.


On s'engagea ensuite dans la côte. Denis se retourna et contempla le quartier. Les bicoques pointaient comme des pieux calcinés sur une terre qu'on désespère d'avance de labourer. Il se dégageait des habitations tassées une odeur de vie tenace, rétive au progrès; et tout cela, malgré sa honte, refusait avec obstination tout changement, parce que tout changement est opéré par les autres. Des hommes étrangers s'étaient brûlés pour avoir voulu remuer le quartier et l'embellir. Seuls les prêtres y étaient écoutés. C'est vers eux que les yeux se tournaient.


D'ailleurs, cette pauvreté ne demandait rien. Du milieu de la Pente Douce, les maisons sales qu'on apercevait semblaient se moquer des belles choses, parce que les belles choses tournent toujours aux larmes et fondent. Jean était mort aussi.


Denis n'avait pas encore l'esprit social. Il ne révolutionnerait rien de cela. Boucher se disait laid: il voulait sans humiliation s'établir un commerce d'épicerie dans son quartier, où il se créerait une supériorité protégée par l'hermétisme de la paroisse. Et la littérature commençait à rapporter. Déjà on lui confiait la rédaction d'adresses pour enterrements de vie de garçon, d'anniversaires, de mariages. Ainsi, il s'éviterait les frottements des salons littéraires où des dames intéressées et coquettes accaparent les jeunes talents.


Il trébucha soudain et grommela. Il s'était accroché à une crevasse qui zébrait le ciment. A cet endroit se trouvait un ancien dépotoir. Maintenant, le pavage travaillait. Pour se punir de ses espoirs, il s'imagina à la place de Jean. Le vent se mit à souffler. Le soleil creva les nuages et rampa dans les champs. Les bosquets rutilèrent: une obsession traversa Boucher, amollit tout son être: avant l'automne, il faudrait rire et chanter dans ces bosquets avec Lise.


D'en bas arriva une rumeur de vie. Des épousailles se préparaient dans l'enthousiasme: l'église était neuve, et les jeunes Mulots se tranquillisaient après la vingtaine, devenaient des ouvriers rangés, de bons pères de famille, d'excellents paroissiens. (p. 331-332) 


Voir les Archives du Canada
Voir le blogue de Brian Busby

5 commentaires:

Alekss a dit...

Merci beaucoup!

Je suis à l'université et ce roman était à l'étude: votre analyse m'a beaucoup aidé à comprendre la globalité de l'oeuvre.

Bonne journée!

Alexandra

Anonyme a dit...

Excellent résumé et excellente analyse ! Je suis également à l'université et votre présentation d'Au pied de la pente douce m'a permis de mieux comprendre le récit. De plus, j'ai pu m'apercevoir que ce n'est pas sans raison qu'après avoir lu 80 pages, je suis encore mêlé quant aux personnages de ce roman et ne saisit pas encore quel est le fil conducteur du récit.

Anonyme a dit...

Merci pour votre blog. Je suis tombé dessus à la suite de mes recherches sur la première édition de ce livre. Celle-là même qui apparaît sur la photo. Je me demandais si cette édition avait de la valeur.

Jean-Louis Lessard a dit...

Non le livre n'a pas une grande valeur, à moins qu'il soit parfait et-ou qu'il soit autographié par Lemelin. Dans le meilleur des cas : 50$. Plus probable : 30$.

Anonyme a dit...

Pas autographié non. Et pas dans le meilleur état. Merci du renseignement. Je suis en train de le lire. J'ai au moins la satisfaction de le lire dans l'édition originale. Un livre de 70 ans d'âge, c'est quand même quelque chose.