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20 août 2026

En pleine gloire

Madeleine (Anne-Marie Gleason), En pleine gloire (pièce en un acte), Montréal, La Patrie, 1919, 24 p.

La scène se passe dans une maison en ruines, dans un village de Reims, en août 1918. Dubreuil, un soldat canadien du 22e régiment, ayant été blessé, est recueilli et soigné par une famille française dont il ne reste que le grand-père, un héros de la guerre de 1870, sa petite-fille (Marthe) et son petit-fils. Marthe et Dubreuil sont amoureux. Lors d’une sortie, Dubreuil est blessé mortellement.

La pièce se veut un hymne aux héros de la patrie, à l’amitié qui lie la France et le Canada. Le dialogue suivant met en scène Marthe, Dubreuil et le grand-père.

Extrait

MARTHE

Aussi votre 22e régiment canadien-français a-t-il immortalisé votre jeune patrie!

LE COLONEL

Il fut intrépide partout votre 22e, mais à Courcelette il devint magnifique! Là, vous avez senti, n’est-ce pas, jeune homme, que vous écriviez une page dans votre belle histoire, et vous l’avez écrite, cette page, avec le plus pur de votre sang. Ce furent des heures d’épopée vraiment, et les soldats venus de vos tranquilles villages et de vos villes paisibles connurent l’émotion d’être des héros!

LE LIEUTENANT

Notre 22e, il est fier, voyez-vous, de partager avec votre 22e de ligne, l’hon­neur suprême d’avoir eu le plus de morts. Mais si vaillant qu’il fût, il n’a pas, sachez-le bien, représenté à lui seul toute la Nouvelle France. Des soldats, nous en avions mis dans tous les régiments canadiens, et même dans ce magnifique “Princesse Patricia”, qui disparut dans une tourmente d’apothéose ! Nous en avions même chez vous, dans votre héroïque Légion Étrangère. Nous en avions partout, enfin !

LE COLONEL

Comme vous avez su vous battre... Comme vous savez mourir !

LE LIEUTENANT

Nous avons regardé tomber les Français, et nous avons compris que la mort n’était rien, et que le sacrifice était tout ! Puis, s’endormir ici, dans la terre ancestrale, à côté de tant de héros, nous a paru un très-beau sort. Aussi, tapis au fond des tranchées, nos petits soldats écrivent à leur maman, l’heure qui précède la grande attaque : “Si je meurs, il ne faut pas me pleurer, puisque je serai tombé pour une grande cause et que je reposerai en terre de France”. Voilà leur testament, leur adieu...

13 mars 2026

Rouge et bleu

Pamphile Lemay, Rouge et Bleu, Québec, C. Chauveau, 1891, 288 pages.

Le recueil contient trois pièces : Sous les bois, En livrée, Rouge et bleu. J’ignore si elles ont déjà été jouées. Ce sont des comédies sans prétention, du vaudeville, du théâtre de boulevard, non dépourvus de charmes pour autant qu’on baisse la garde.

Sous les bois. Comédie en un acte. La scène se passe au Petit-Canada, près de Saint-Paul, Minnesota. Le décor : bois, mousse, fleurs et eaux. M. et Mme Montour font un pique-nique en pleine forêt. Madame se baigne, Monsieur écrit un poème pendant que leurs deux filles vont cueillir des fleurs. Survient un chasseur; monsieur va pêcher avec lui.  Tout le monde de nouveau réuni, on discute de Québec, de ses attraits. Le chasseur finit par se faire connaître : il est le fils qui les a quittés il y a 12 ans.

En livrée est une comédie en deux actes (je ne l’ai pas lue).

Rouge et bleu est une comédie en trois actes. Une veuve se présente chez un notaire parce qu’elle vient de découvrir que le bien qu’elle possède a été acquis malhonnêtement par un aïeul. Ce notaire, un veuf, a une fille et une nièce qui porte le même nom : Éva Flamel. Les deux sont amoureuses de jeunes hommes qui portent le même nom : René Mural. Le notaire, un bleu teint, veut se lancer en politique et est aidé par René Mural agent. L’autre René Mural est un avocat, un rouge tout aussi teint. Il se trouve que la veuve est sa mère et celui dont on a jadis usurpé la richesse est un aïeul du notaire.

Compte tenu des noms, beaucoup de quiproquos surgissent. Finalement, le notaire épouse la veuve, sa fille épouse l’avocat et l’agent épouse la nièce. Bref des mariages entre Rouges et Bleus.

Lemay se moque des politiciens, de leur esprit de chapelle, de leur implication naïve dans des politiques qu’ils connaissent mal. Heureusement qu’il y a des femmes, semble-t-il nous dire.

31 octobre 2022

Mosaïque

Rodolphe Girard, Mosaïque, Montréal, Déom, 1902, 216 p.

Le recueil contient des nouvelles, des historiettes, un essai et deux  pièces de théâtre.

Fin d’un célibataire — Gaston est un célibataire endurci. Saoul, il se présente chez sa fiancée et la demande en mariage.

Simple suggestion — Comment saluer une femme en plein hiver?

Ensemble — Réginald, un Français qui a parcouru l’Europe avant de venir au Canada, découvre près d’un champ une belle paysanne. Fou d’amour, il décide de mettre fin à ses pérégrinations. Les deux amants attraperont une vilaine pluie et mourront ensemble.

Pauvre folle — Nouvelle d’une page. Une veuve a fait vœu de ne jamais changer de costume en l’honneur de son mari.

La mort du croisé — Un Croisé, tué par un Musulman, rencontre pendant son ascension vers les cieux, un petit ange qui se révèle son fils en train de naître.

La jolie fille de Grand-Pré — Deux amoureux sont séparés par la déportation. Il est mis sur un bateau, elle s’enfuit dans la forêt. Cinq ans passent, ils se retrouvent le soir de Noël.

Danger des commérages — L’épouse, par amour, a pincé un peu trop fort le nez de l’époux.

Pour Régine! — Un vieux couple de fermiers a fait d’énormes sacrifices pour que leur fils unique devienne médecin. Or, celui-ci n’en a que pour la sculpture. Il abandonne ses parents et sa fiancée pour étudier en France. Au bout de trois ans, l’enfant prodigue rentre au bercail.

Le reporter — Court essai sur le métier de reporter.

Le conscrit impérial — Pièce de théâtre qui se passe à Paris en 1812. Un triangle amoureux arbitré par Napoléon Bonaparte, déguisé.

L’épitaphe — Une jeune et jolie paysanne est conquise par un jeune homme de la ville. Il l’épouse et la trompe. Elle ne survivra pas.

À la conquête d'un baiser — Pièce en trois actes qui se passe à Paris. Trois hommes fortunés et un « sans-le-sous » font le pari suivant : gagnera la mise celui qui, le premier, embrassera la belle Gabrielle.

Ébauche triste — Il imagine la vie d’une vieille dame qui marche devant l’Hospice de la maternité des sœurs de la miséricorde.

Le sphynx — Sous le thème misogyne de la belle-mère exécrable, Girard développe une histoire qui se veut comique. Une belle-mère, à qui le gendre a refusé qu’elle les accompagne dans son voyage de noces en Europe, se venge : elle convainc sa fille de se refuser à son mari, à moins qu’il lui lègue tous ses avoirs.

Le niveau, c’est celui du théâtre de boulevard français à la fin du XIXe siècle. Les personnages sont superficiels, le ton est léger et le langage, précieux. Quand il se mêle de faire du style, Girard sur-écrit : « Gaston, l'invulnérable célibataire, Gaston, le cynique et stoïque vieux garçon, était agenouillé au pied des autels. À ses côtés était également à genoux une vierge aux formes vaporeuses, beauté chaste et farouche dont l'œil plein de mystères, est une lame d'acier qui taillade dans le vif et fait des blessures sans remède. » Les raccourcis dans le développement de l’intrigue ne sont pas rares. Parfois, on a l’impression de lire un résumé. Beaux bandeaux et belles lettrines, mais petit symbole pour marquer la fin des phrases à déplorer.

2 mai 2014

Aux feux de la rampe

Marie-Claire Daveluy, Aux feux de la rampe, Montréal, L’Action française, 1927, 285 pages.

« Dans Aux Feux de la Rampe (1927), Mlle Marie-Claire Daveluy a réuni onze pièces dont la plupart sont destinées à la jeunesse. » (Marianopolis)

« Aux Feux de la Rampe (1927) : saynètes, dialogues dont plusieurs sont tissés sur un fond historique. Ce sont de belles leçons de patriotisme, de morale, présentées avec beaucoup d’esprit, de goût, où se révèlent une compréhension sympathique de la jeunesse, une fine observation. » (Précis d’histoire littéraire des Sœurs de Sainte-Anne)

« Sous le titre Aux feux de la rampe, Marie-Claire Daveluy publie en 1927 onze pièces de théâtre écrites de 1920 à 1926, quelques-unes très courtes; d'autres plus substantielles: Dix d'entre elles parurent dans des périodiques avant d'être regroupées. » (Alvine Belisle dans le DOLQ)

En me fiant au résumé qu’Alvine Belisle fait de chacune des pièces dans le DOLQ, j’en ai retenu deux qui me semblent plus intéressantes : « Cheveux longs et Esprit court » et « Le cadeau ».

« Cheveux longs et Esprit court »
Luce s’est fait couper les cheveux à la garçonne, et son fiancé en est ulcéré. Au contact d’une amie, plutôt terne mais à la chevelure ravissante, et grâce à Schopenhauer (« La femme est un être à cheveux longs et à idées courtes! »), le fiancé finira par comprendre que l’esprit et la longueur des cheveux ne vont pas toujours de pair.

« Le cadeau »
Cinq jeunes filles sont réunies pour fêter l’anniversaire de Colette dans la bibliothèque de sa tante. Comme cadeau, cette dernière a choisi de leur servir de petits tableaux de la littérature patriotique. Pour ce faire, elle a choisi quelques classiques de notre littérature. À peu de choses près, on retrouve le mot à mot des œuvres : Daveluy se contente d’y ajouter une narratrice (qui campe « La littérature canadienne ») et quelques didascalies. Ainsi elle nous présente successivement Archibald de Locheill et Blanche d’Haberville (Les Anciens Canadiens), Marie Leblanc et sa mère (Jacques et Marie), Lambert Closse et Élisabeth Moyen (À l’œuvre et à l’épreuve), Henriette de Thavenet et Cotineau (Les Habits rouges), Louise Routhier (Jean Rivard), enfin Jules et Virginia de Lantagnac (L’Appel de la race). La tante a voulu secouer ces jeunes filles qui se complaisent dans la lecture de Delly. Il semble bien qu’elle y soit arrivée.

Extrait de « Cheveux longs et Esprit court »
BERNARD —Voyez-vous, tante, ces petites têtes fantasques, comme vous dites, savent vouloir avec une telle âpreté que l'on se sent écrasé. Et les gestes de ces jolies despotes sont sans appel!... (Amer.) Si, encore, elles savaient aimer avec la grâce touchante, un peu craintive, d'il y a... dix ans seulement.
MADAME LEROY — N'y compte pas. Cette idée, aussi, de se créer un idéal... à reculons ! Transforme-le, mon petit, ton idéal. Fais-y entrer un peu plus de vivacité.
BERNARD — Comme cela, tout de suite ?
MADAME LEROY —Non. Tu as de l'humeur. Mais dès que le temps se mettra au beau, fais un effort.
BERNARD —La foi me manque.
MADAME LEROY — Veux-tu te taire ! Luce, dont, hier, tu me disais tant de bien.
BERNARD, toute sa rancune lui revient — Luce s'est fait couper les cheveux, tante. C'est une ineptie. Non, pis que cela, c'est un crime. Je ne lui pardonnerai jamais.
MADAME LEROY — Et tu parles de despotisme ?
BERNARD —Vous l'approuvez ?
MADAME LEROY — Écoute.
BERNARD — Encore un signe des temps. Les femmes se soutiennent entre elles, qu'il s'agisse ou non des pires excentricités.
MADAME LEROY —En ceci, puisqu'il est question de mode, tu n'y vois goutte, permets ! On ne discute pas d'une mode, voyons. On la suit ou on ne la suit pas. On en gémit un peu. On ne la contrecarre pas. C'est le moyen de la faire durer.
BERNARD — Délicieux ! Toute la femme tient dans votre raisonnement.
MADAME LEROY — Mon neveu, vous n'êtes guère courtois.
BERNARD — Je suis déçu, tante. Non pas seulement en constatant que Luce a l'air d'un... d'un gamin ravissant, mais encore en avouant qu'elle n'a pu me donner cette simple preuve d'amour: garder ses beaux cheveux. Et si vous saviez comme je l'en ai priée.
MADAME LEROY —Ne prie plus, ne demande plus rien, de grâce, Bernard. Tu es tragique lorsque tu demandes. Tu exaspères. Tu es terriblement sérieux, mon neveu.
BERNARD — On ne se refait pas à mon âge.
MADAME LEROY — Trente ans, c'est la vieillesse ? Alors, acquiers l'indulgence de tes vieux ans.
BERNARD — Enfin, vous avez raison, peut-être... Ah ! cette impérieuse petite Luce, ce qu'elle me tient au cœur!... (p. 86-87)

25 avril 2014

C'est un mauvais garçon

Henri Deyglun, C'est un mauvais garçon, Montréal, Édouard Garand, coll. Le théâtre canadien, 1944, 35 pages.

Le mauvais garçon, c'est Francisco. Il a courtisé Huguette, la forçant même à rompre avec son fiancé, tout en continuant de courir toutes les aventures. C'est un Don Juan cynique, riche, et même sa mère le reconnaît.

Acte I : Chez Marius, un riche homme d’affaires
Marius a invité Paloma (la mère de Francisco), et Huguette dans sa maison de campagne à Rougemont. Sans qu'on l'ait invité, Francisco impose sa présence. Tous lui tombent dessus, exigent qu’ils s’excusent auprès d’Huguette. Il ne trouve rien de mieux que d'essayer de séduire la bonne.

Acte II : Chez Marius, deux mois plus tard
On découvre que Marius est l'amoureux silencieux de Paloma. Mais celle-ci aime un veuf, Ferdinand, qui veut se faire moine. On reparle de Francisco, de ses frasques amoureuses qui se multiplient. Il annonce qu'il viendra les visiter, bon gré mal gré. Huguette le reçoit et lui dit qu'il n'est plus rien pour elle alors qu'il lui déclare son amour. Finalement, Francisco promet à sa mère qu'il va changer.

Acte III : Chez Marius, quatre mois plus tard
Francisco a disparu. Il se contente d'envoyer des lettres en style télégraphique à sa mère. Où est-il? Même Huguette, qui est supposée le haïr, s'en inquiète. Finalement, il vient rendre visite à sa mère, habillé en aviateur. Il est entré dans l'armée et, grâce à Ferdinand, qui l'a pris sous son aile, il a changé. Huguette lui déclare son amour. Ferdinand rentre chez les moines.

Le premier acte est assez bien mené, mais le deuxième et le troisième sont un peu lourds. Les personnages sont plus français que québécois. Léger, invraisemblable, mais bon... il fallait amuser les gens.

 

20 avril 2014

En pleine gloire

Madeleine, En pleine gloire, Montréal, la Compagnie de publication la « Patrie », 1919, 24 pages. (Madeleine est le pseudonyme de Madeleine Gleason Huguenin)

Pièce en un acte, dédiée à deux jeunes soldats canadiens, et écrite en l’honneur du général Pau lors de son passage au Canada. Elle fut jouée le 2 mars 1919 au théâtre Orpheum en présence du général.

Nous sommes à Reims en août 1918, plus précisément dans une famille française dont il ne reste qu'un grand père, un mutilé de guerre, une jeune fille et un enfant. Les autres membres de la famille ont été tués dans un bombardement. L'action est très mince, l'essentiel de la pièce tenant aux discours patriotiques que le grand père sert à ses deux jeunes protégés. Le soupçon d'action vient d'un quatrième personnage, un soldat canadien blessé que la famille a recueilli. Tout en le soignant, la jeune fille s'en est amourachée. Guéri, le soldat canadien doit rentrer au pays pour transmettre son expérience de terrain aux apprentis soldats canadiens. La jeune fille se retrouve devant le dilemme classique de la littérature patriotique : l'amour ou le devoir (partir avec son amoureux ou s’occuper de son grand-père et de son jeune frère). Finalement, elle n’aura pas à choisir puisque le jeune Canadien meurt bêtement dans un bombardement.

7 mars 2014

Les P`tits livres

Joseph Désilets, Les P`tits livres, Chez l’auteur, Victoriaville, 1934, 80 pages.

Comédie en un acte. La scène se passe au bureau de Grosjean.

Grosjean est le gérant de la Banque du Nord, à Saint-Jérôme. Sa fille, Hermine, fréquente un « poète-musicien » : Roland Lajeunesse. Grosjean n’a que faire de ce gendre qui a toujours la tête dans les nuages : il voudrait que sa fille jette son dévolu sur Paphnuce Pesant, un jeune qui a les deux pieds bien sur terre. Mais Hermine aime Lajeunesse. Pour Grosjean qui déteste la littérature, il n’est pas question que sa fille épouse un artiste qui ne saura pas la faire vivre. Pour essayer de rendre son gendre plus convenable, il lui offre de l’aider à acquérir une manufacture de savon très prospère, ce que Lajeunesse refuse. Grosjean, irrité de ce refus, complote avec Pesant : il veut lui céder la manufacture de savon et sa fille.

Entre-temps arrive un producteur de Montréal à la recherche de scénarios. Il a entre les mains le p’tit livre de Lajeunesse et il offre 50 000$ pour les droits d’auteur. Renversé, Grosjean trouve tout d’un coup bien des qualités à Lajeunesse et il l’implore même d’épouser sa fille. Tout se termine pour le mieux, comme on le devine.

Bien entendu, tout est très convenu : les personnages sont stéréotypés comme il se doit, l’intrigue est grosse et sans surprise et la fin, trop belle pour être vraie. La pièce est en quelque sorte une défense de la littérature contre le pragmatisme et le matérialisme ambiants.



Lettre trouvée dans le livre


8 mars 2013

La Veillée de Noël


Duguay, Camille, La Veillée de Noël, Beauceville, L'éclaireur, 1926 68 pages.

Jacques et Marie sont des cultivateurs qui ont perdu leurs deux fils, l’un à la guerre, l’autre lors de la grippe espagnole. Ils n’ont qu’une fille, Marthe, qui enseigne à La Sarre en Abitibi. C’est la veille de Noël et elle vient passer le temps des Fêtes avec ses parents. Elle a deux prétendants : Henri Boisvert, dit Henry Greenwood, travaille dans les manufactures aux États-Unis; Jean est le fils du cultivateur voisin. Son père voudrait qu’elle poursuive la tradition familiale et qu’elle épouse Jean; sa mère préférerait qu’elle choisisse Henry (ils prononcent « Hennéré »). Tout le monde se moque de ce Greenwood, un Canadien français à moitié anglicisé, sauf la mère qui voit en lui un « monsieur ».

Marthe reçoit pendant la messe de minuit une illumination qui lui fait voir en Jean son futur époux. Pendant la même soirée, ils conviennent de se  marier à l’été. Ceci fait le bonheur du père qui craignait que sa terre, dans sa famille depuis toujours, soit cédée à des étrangers.

C’est du théâtre on ne peut plus élémentaire. La pièce compte deux actes : la soirée de Noël et le Réveillon. Entre les deux a lieu la messe de minuit. Des chansons et un tableau sont censés la représenter. Le propos n’a pour but que de servir la thèse agriculturiste de l’auteur. Beaucoup de « veilleux » assistent au réveillon, dont le maître chantre, l’organiste et le postier. Les répliques sont longues et l’intrigue principale est noyée dans les préparatifs et les réjouissances du Réveillon. L’action est souvent suspendue pour laisser place à des chansons et à des danses traditionnelles.

Extrait de la préface
« Nous irons plus loin, puisque le théâtre doit être avant tout éducationnel, et nous donnerons une leçon d'actualité en faisant revivre les plus belles traditions qui ont été les poétiques fleurons de notre race, naissante, et les compagnes nécessaires à sa vitalité dans l’épanouissement de ce jeune peuple, dont nous nous réclamons avec fierté, le peuple canadien-français, fier de son passé glorieux, de sa mentalité gauloise, de son affirmation comme nation, de ses espérances et de sa foi en l'avenir. »


6 avril 2012

Aurore l’enfant martyre

Léon Petitjean et Henri Rollin, Aurore l’enfant martyre, Montréal, VLB, 1982,273 pages. (Histoire et présentation de la pièce par Alonzo Leblanc)

Un drame familial, survenu à Fortierville dans Lotbinière en 1920, est à l’origine de la pièce Aurore l’enfant martyre : une belle-mère, avec la complicité de son mari, est accusée d’avoir tellement maltraité une enfant qu’elle en est morte. La marâtre, enceinte lors du procès, est condamnée à mort et son mari, à la prison perpétuelle. Leur peine se résumera finalement à quelques années de prison. Ces informations et beaucoup d’autres, je les dois à  Alonzo Leblanc qui a mené une véritable enquête afin de reconstituer l’histoire de ce qui fut le plus grand succès populaire du théâtre québécois au XXe siècle : « De tout le répertoire théâtral québécois, Aurore l'enfant martyre est la pièce qui fut la plus souvent jouée: environ deux cents représentations par année, d'une façon quasi ininterrompue, de 1921 à 1951, ce qui donne le nombre approximatif de 5000 à 6000 représentations. »

La pièce ne fut jamais publiée. Plus encore, il n’y eut probablement jamais une version écrite de l’ensemble de la pièce. Léon Petitjean, d’abord acteur,  serait l’auteur de la première mouture en 1920. Elle ne contenait que deux actes et l’action s’arrêtait avant le procès. Ce fut un succès, malgré quelques critiques, surtout du milieu intellectuel. C’est Henri Rollin qui aurait écrit les derniers actes, après la mort de Petitjean. La pièce fut jouée partout, aussi bien en ville qu’à la campagne, au Québec qu'en  Acadie et dans les paroisses françaises de l’Ontario et de la Nouvelle-Angleterre.

Qu’en est-il du texte que Leblanc publie dans ce livre? En fait, il est en partie reconstitué. Leblanc a eu la chance de connaître Émile Asselin : en plus d’être le scénariste du film de Jean-Yves Bigras (La Petite Aurore, l'enfant martyre, 1951), il a joué dans la pièce. Leblanc a aussi interviewé d’autres comédiens qui ont fait partie de la distribution dans les années 50. Il ressort de ces rencontres que le texte n’a jamais été arrêté, qu’on l’adaptait au besoin, selon qu’on était dans un grand théâtre ou une salle paroissiale, selon la disponibilité de certains comédiens. Plus encore, le texte se limitait à une série de répliques qu’on transmettait aux nouveaux comédiens pour qu’ils puissent apprendre leur rôle. Tout compte fait, on parle ici d’un texte que Leblanc aurait reconstitué (avec l’aide de Claude Robitaille) plutôt que d’une œuvre originale.

Ce qui peut surprendre, c’est que l’histoire n’est pas un pur drame. Petitjean et Rollin ont ajouté deux personnages comiques en vue de détendre l’atmosphère. Ce sont des campagnards peu dégrossis, qui tiennent tête à l’avocat de la défense pendant qu’il essaie de réduire à néant leur témoignage incriminant. Ajoutons à cela que des chansons (plutôt pathétiques, celles-là) venaient ponctuer le spectacle.

Résumer l’histoire, est-ce vraiment nécessaire? Une belle-mère martyrise la jeune fille de son nouveau conjoint à tel point qu’elle en meurt. Le père, plutôt naïf, se laisse monter la tête par sa deuxième femme et contribue aux misères de sa propre fille. Les gens autour en ont bien un vague idée, mais ils interviennent trop mollement.

C’est un mélodrame qui joue sur le pathétisme le plus primaire. Du coup, d’autres mélodrames à succès comme Un homme et son péché et Tit-Coq nous apparaissent fondés sur de « gentils » malheurs. Tout y passe, des privations de nourriture en passant par les brûlures au tisonnier et au fer à friser; de la tartine de savon en passant par les coups de harts, de manches de hache et j’en oublie certainement.

La pièce a inspiré deux films (celui de Bigras en 51 et celui de Luc Dionne en 2005) et quelques romans, dont le plus connu est celui d’Émile Asselin. J’y reviendrai dans un prochain article.

Extrait
Scène 3
MÈRE (à Aurore) - Tu as parlé, toi!
AURORE - Non... non...
MÈRE - Tu as parlé, menteuse!
AURORE - Eh bien... oui...
MÈRE - Ah ! c'est comme ça, ma bavarde ! Tu sais ce que je t'avais dit: que je te mettrais les mains sur le poêle. Viens: je vais t'apprendre à te taire. Croyez-vous ce petit monstre qui va nous salir aux yeux des voisins? Tu vas voir comme je vais me venger. Ta crème que tu mangeais avec tant d'appétit, c'est pour mes enfants. Tu vas manger une bonne beurrée de savon. C'est bon pour toi.
AURORE - Non, non, pitié! Grâce! (Elle répète ces mots. La mère lui met les mains sur le poêle. Aurore ne crie plus et tombe à terre.)
MÈRE - Je vais t'en faire de la pitié ! Tiens : mange ça !
AURORE - Pas ça, madame, pitié, grâce ! J'peux pas manger cela.
MÈRE - Je saurai bien t'y forcer.   Si je n'avais pas peur d'être pendue, je te tuerais tout de suite.
AURORE - Non... non... je vous en prie. (Elle va se coucher.)

Aurore l’enfant martyr sur Laurentiana
La petite Aurore d’Émile Asselin
Le drame d'Aurore d'Yves Thériault

17 mars 2012

Cocktail


Yvette O. Mercier-Gouin, Cocktail, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 134 pages.

Acte 1 – Chez Nicole
Nicole, une veuve de 40 ans, est amoureuse de François, un don juan, ce dont elle est bien consciente. Elle a deux grandes filles : Geneviève 17 ans et Francine 10 ans. Geneviève déteste l’amoureux de sa mère, sentiment qu’elle partage avec son grand-père (le père de Nicole) et le précepteur-professeur d’anglais, Charles Black. Ce dernier est l’ami et le confident de Nicole. On comprend vite qu’il est amoureux d’elle. Pourtant, c’est à lui qu’elle demande de dire un bon mot sur François, question d’amadouer sa fille Geneviève. 
  
Acte 2 - Le même soir chez Nicole
Nicole reçoit. En plus de son amoureux, de Charles et de son père, ont été invités deux couples d'amis, et un Anglais dont on ne connaît pas la fiancée. Elle s’appelle Madge et elle  arrive de Winnipeg. Lorsque celle-ci voit Charles, tout le monde se rend compte qu’elle est bouleversée. Dans la soirée, elle raconte l'histoire d'une jeune fille abandonnée par un homme qui a fui après que la crise eût ruiné sa famille. On comprend que l’homme, c'est Charles et que la fille, c’est elle. Les gens se mettent à discuter du comportement du jeune homme, certains le condamnant, d’autres estimant qu’il a agi par honneur. S'ensuit une chicane entre Nicole et François qui quitte les lieux.

Acte 3 - Trois  jours plus tard, chez Nicole
Nicole attend François. Ils doivent assister à un bal costumé. Elle n'est pas sûre qu'il vienne mais finalement, il se présente. En se préparant, elle découvre Geneviève en pleurs. Pour essayer de se réconcilier avec elle, elle décide de lui laisser sa place, de lui permettre de faire sa première sortie dans le grand monde. Elle demande à François de l’accompagner. Dans la soirée, elle a une discussion avec Charles qui lui déclare son amour et, du même souffle, qu’il va quitter son poste pour aller travailler avec son père. Charles parti, elle décide d’attendre le retour de sa fille et de son amoureux. Ils rentrent enfin. Ne sachant pas que Nicole est couchée dans le salon, François fait la cour à Geneviève et l'embrasse. Nicole surgit et le met dehors. 

La pièce n'est pas originale mais est susceptible d'intéresser pour une raison au moins. C'est l'histoire d'une femme de 40 ans qui a toujours vécu dans le giron des hommes. Il y a eu son père, puis son mari, deux hommes d’affaires. Pour eux, elle n’était qu’une « charmante poupée ». Veuve, elle s'émancipe,  elle se sent libre. Son père est devenu vieux et, enfin, elle mène sa barque. Elle est tout à fait consciente que son François est un coureur de jupons, mais elle est prête à l’accepter, puisqu’il lui permet d’être elle-même. Bien entendu, à partir du moment qu’il se permet de flirter avec sa fille, ses illusions s’écroulent. D’une certaine façon, la fin est triste puisqu’elle a perdu la dernière occasion de vivre « son » histoire d’amour. Cette héroïne n’est pas si loin des femmes de bourgeois que Marcel Dubé va présenter dans les années 60. 


Yvette Mercier-Gouin - BAnQ
Extrait
NICOLE. — Et dire que cette nuit même, je m'étais enfin décidée à t'épouser: Blottie au coin du feu, je vous attendais, toi et Geneviève... je t'attendais patiemment, sans angoisse, je savais que tu allais monter. Ma maison était la tienne... Je t'ai attendu jusqu'au matin... (elle montre la fenêtre) Et d'attendre ainsi, je me sentais un peu ta femme... je ne t'en voulais pas... de t'amuser si longtemps loin de moi... Je t'aimais avec ce goût du plaisir qui est en toi... Toute la vie, j'aurais ainsi la patience d'attendre... j'en étais sûre... Ce serait si bon de toujours te pardonner ton abandon... de ne jamais te gronder... de toujours te comprendre... et de me dire que peut-être au monde il n'y avait qu'une femme capable de t'aimer tel que tu es. Plus tu vieillirais, plus tu te rapprocherais de moi, car aucune des femmes pour qui tu m'aurais délaissée ne te pardonnerait de lui être avec la suivante infidèle. Tu les aimerais toutes, donc  tu n'en aimerais aucune. Moi seule ne te ferais jamais un reproche, parce que mon amour aurait été profond, immense, il se fut épanoui... il eut vécu indépendant de tes actes, de tes pensées même. Voilà ce que tu as brisé, voilà ce que tu n'as pas permis qui fût! Il n'y a qu'une femme que tu n'avais pas le droit de me choisir comme rivale. Et cette femme, c'est ma fille... un autre moi-même dont je ne peux me défendre. Cette rivale est plus forte que moi, elle est jeune, belle et je l'aime. Elle est la seule que j'aie pu craindre, puisqu'en l'aimant, c'est mon passé que tu aimes. Comprends-tu le mal que tu viens de me faire et qui ne peut se défaire ?  Comprends-tu surtout le tort que tu t'es fait et comprends-tu que désormais cette maison te restera fermée ? (p. 123-134)

Lire la thèse de DOMINIQUE LEMAY
Sur Instantanés

12 mars 2012

Le Licou


Jacques Ferron, Le Licou, Éditions d'Orphée, 1958, 103 p. (3e édition) (1re éd. : La Barbe de François Hertel, suivi de : Le Licou, Éditions d'Orphée, 1952?, 40 p.) (2e éd. : La Barbe de Francois Hertel ; Le Licou, Éditions d'Orphée, 1956, 110 p.)

La pièce a été présentée  le 24 juin 1958, au Studio d'Essai du Théâtre-Club, à Montréal, par la Troupe de l'Errant canadien dans une mise en scène de Marcel Sabourin.  Selon Jean -Marcel Paquette, Le licou serait la toute première pièce de Ferron (cité dans Le fils du notaire).

Dans son immense appartement, Dorante attend Camille, une danseuse de cirque qu’il a invitée chez lui. Il craint qu’elle ne vienne pas. Son valet Grégoire l’encourage du mieux qu’il peut. La belle finit par se présenter et s’ensuit un dialogue assez éclaté. Dorante se comporte comme un amoureux transi alors que son valet Grégoire garde les deux pieds bien sur terre. Il a vite conclu que Camille est une « coquette ». Son amoureux précédent s’est suicidé et Dorante est bien prêt à en faire autant si c’est ce qu’elle exige comme preuve d’amour. Faisant fi de l’admiration béate qu’il lui voue, tantôt elle essaie de l’attirer dans ses bras, tantôt de le tenir à distance. « Tu voudrais t’arrêter à mi-chemin entre l’homme et l’enfant : est-ce possible? Prends-moi dans tes bras. » Ou encore : « Bois donc, nigaud, tes scrupules finiront par me gâter mon aventure. » Qui est-elle cette Camille? Une « petite fille effarée », une femme qui n’a « goût que pour les hommes qui vont mourir », la revanche du bas-peuple écrasé par des seigneurs Dorante depuis toujours, une sorcière? La belle finit par partir et Dorante se retrouve seul. Au terme d’un long monologue, Dorante décide de se pendre :

DORANTE
On dit encore que la mort est une aventure dont on pense toujours se tirer sans blessure et que l'on tenterait pour vivre avec danger. (Il examine le câble.) Le danger est indubitable. Avec cette corde autour du cou, la mort devrait me trouver à son goût. Elle aura une fameuse prise pour me tirer selon sa guise. Elle tire et hop ! l'ascension, finie la passion : tu lui passes par-dessus l'épaule et tu peux voir enfin ce qu'elle a dans le dos. Qu'est-ce qu'elle a dans le dos ? Un sac, sans doute; le sac où elle met les chats et les chiens écrasés du canton. C'est dans ce sac qu'elle te met, c'est dans ce sac qu'elle t'emporte. Qu'elle t'emporte où ? Voilà la grande affaire et l'inconnu de l'aventure. Pourvu qu'elle ne t'emporte pas trop loin : Camille doit venir te rejoindre. Il ne faut pas lui compliquer la tâche. Elle viendra, elle viendra. En dansant, par le prestige et la magie d'un geste, elle touchera de sa main le voile qui sépare la vie de la mort. Pourvu qu'elle l'écarté suffisamment, ce voile, O Dorante, pour t'apercevoir dans le sac. Autrement, si elle opère à l'aveuglette, ce sera le premier chat mort venu qu'elle sortira par la queue, piteux triomphe pour son art et pour son amour ! Mon Dieu ! que l'avenir est cocasse dans un moment pareil. On a décidément surfait la réputation tragique du trépas. Je commence à prévoir que le mien sera drôle, et pourtant je meurs pour un grand amour. J'ai voulu le garder pur de toutes ces choses impudiques où il mène ordinairement. J'ai préféré la mort, et voilà que celle-ci n'est guère plus décente.

Camille, ayant pressenti son geste, est revenue sur ses pas et tance Grégoire de le dépendre au plus vite. Avant de s’exécuter, celui-ci lui fait la leçon : « La sorcellerie n’existe pas, je le sais bien, mais le prétexte est trop bon pour que je le dise, puisqu’il permet à la société de se débarrasser des filles de rien qui se mêlent, comme il t’est advenu trop souvent déjà, de troubler les garçons de bonne famille. » La pièce se conclut par une parodie d’Adam et Ève au paradis terrestre.

CAMILLE
Le fruit que tu goûtais était encore vert. Laisse-le mûrir dans la chaleur de mon sein.
Tu es mon amant, tu n'es que mon amant. Et si la mort t'a touché de son doigt, c'est pour qu'il ne reste de vie sur terre que la tienne et la mienne.
DORANTE
Pour que nous soyons seuls au Paradis.
CAMILLE
La fleur que je t'offrirai, sera nouvelle et savoureuse.
DORANTE
Ne craignez-vous pas, Camille, le serpent qui hante le jardin ?
CAMILLE
Le serpent, qui se durcit et se tend vers la fleur pour en goûter l'intimité et la saveur, n'a rien de venimeux, mon bel amant. A peine laisse-t-il un peu de lait sur son passage, un lait candide et profitable où la fleur trouve une nourriture et l'espérance de son fruit.
DORANTE
Ce serpent me gênait; j'y voyais le doigt de Satan.
CAMILLE
Le diable serait trop heureux d'en faire son pouce, mon bel amant, pour l'avoir toujours à la bouche.
DORANTE
Camille, il me semblait que vous vouliez ma mort; pourquoi êtes-vous revenue et l'avez-vous empêchée ?
CAMILLE
On s'éveille à l'amour en devenant mortel. J'ai voulu que tu meures parce que je voulais que tu m'aimes.

En conclusion, Camille exige qu’il vienne vivre avec elle. On devrait lui trouver un rôle dans le cirque. Dorante ayant toujours sa corde de pendu au cou, elle s’en saisit et le tire, comme on le ferait avec un veau.

Encore une fois : des emprunts à la comédie classique, ce langage d’un autre âge, un propos souvent sacrifié au profit de la fantaisie verbale, des personnages déjantés, ce mélange de préciosité et de vulgarité. Mais c’est du Ferron! À prendre ou à laisser.

Jacques Ferron sur Laurentiana
Contes anglais et autres
Le Dodu
Le Licou
Contes du pays incertain
Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

21 février 2012

L'Ogre


Jacques Ferron, L'Ogre, Montréal, Les Cahiers de la file indienne, 1949, 83 p. 

La pièce évolue sur quatre actes. Elle exige 10 personnages. La première aurait eu lieu au Théâtre-Club en 1958.

Une pucelle arrive au château de l’Ogre, attirée par les belles paroles du Chevalier, un rabatteur de chair fraiche, incarnation du démon. Toute innocente, elle compte plaire au maître de céans qui l’a invitée à souper. Cet Ogre semble insatiable, puisqu’il a voulu manger son valet avant que la belle ne se présente. II y a aussi un jeune homme, à qui le Chevalier a promis la gloire, qui a été fait prisonnier et qui pourrait être la prochaine victime. On apprend que le souper s’est mal passé : l’Ogre a été empoisonné. On soupçonne le valet, mais tout le monde s’entend pour accuser le cuisinier, qui est aussi docteur. Sans leur maître, gendarmes et valets se sentent perdus et s’empressent de lui trouver un successeur. Ce ne sera pas le chevalier puisqu’il quitte le château. Ce pourrait être le prisonnier, d’autant plus qu’il est amoureux d’une Amazone, sortie on ne sait d’où, à moins comme le suggère Ferron, qu’elle ne soit qu’un autre aspect de la Pucelle. À voir aller l’Amazone, qui tient la dragée haute à toute la valetaille et au prisonnier, il se pourrait bien qu’elle devienne l’Ogresse du château.

Il y a une modernité chez Ferron qui ne cesse d’étonner : en 1949, il s’adonne à des jeux littéraires qui vont devenir très populaires dans les années 60. Tout au long de la pièce il joue sur l’illusion dramatique, se permettant d'enjamber allègrement le quatrième mur :
JASMIN - Si cette forêt était une assistance, si sa faune au lieu d’être sauvage était humaine et si vous étiez Sganarelle au lieu d’être Jasmin, il me semble que vous auriez plaisir à faire l’éloge du théâtre, qui, par ses machinations et ses diableries, brûle aux feux de la rampe ce que le jour a de niais, de ridicule et de monstrueux pour laisser à la nuit ce que la vie a de pur et d’ineffable. Niaise était la Pucelle, pourtant touchante ; mais ses qualités fondantes, ses appas sans défense avaient sur l'homme un effet désastreux en faisant naître en lui un Ogre monstrueux. Elle est morte. De même I’Ogre. Et le ridicule les a suivis avec le docteur en médecine et son chapeau pointu. La scène n'est pas encore vide, mais le drame, par ces trois échelons successifs, est descendu vers des couches plus humaines. Ainsi se joue le passage du théâtre à la vie quotidienne ; il prépare le retour du spectateur à son foyer, celui de Sganarelle à la femme qui le trompe, celui du malade imaginaire à Molière qui se meurt. La forêt se videra de ses bêtes avides, et, ce château bizarre, prestigieux, extraordinaire tant que le drame y séjourne, deviendra une simple résidence, la maison de campagne où l'on élève une famille. Alors la terrasse cessera d'être une scène.
L’humour est le plus souvent subtil, même si parfois il ne déteste pas l'allusion grivoise :
LE MANCHOT - Occupe-toi à me trouver un appui quelconque où me poser les fesses ; après une journée de garde, ces morceaux-là n'ont plus leur place entre ciel et terre ; ils vous tirent dans le dos comme des jambons pendus par des ficelles. La ficelle peut casser ; alors il est trop tard pour vous asseoir. Comme le disait si bien le curé de mon baptême : « A le garder en l‘air, vous aiguisez votre derrière, et quand il est pointu, monsieur, vous vous piquez dessus ». Or donc, compagnon, va me quérir un siège.
L’Ogre est une pièce un peu bavarde, assez littéraire tout compte fait. Déjà le style inimitable de Ferron est bien présent : fantaisie, allusions politiques, sarcasmes contre les grands, dont l’Église et les Anglais. Il me semble que tous les éléments du conte sont présents, comme Ferron lui-même le suggère dans la dernière réplique de la pièce.
JASMIN – À ce régime, Madame, je vous le prédis, vous aurez beaucoup d’enfants. Et cette histoire d’Ogre finira comme l’autre. Elle finira bien. Ainsi le veut la morale des contes.
En terminant, deux citations sur la médecine :
« La médecine préventive est sa spécialité; il empêche ses patients de vieillir. »
« …la manière la plus efficace de vaincre la maladie est encore de se débarrasser des médecins. »

François Côté, Liste spéciale Novembre 2017 - Jacques Ferron

Sur Ferron :

Jacques Ferron sur Laurentiana
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Le Licou
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L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

11 février 2012

La Sortie


Jacques Ferron, La Sortie, Montréal, Écrits du Canada français, 1965, pages 109-147. (Création à la scène: le 14 septembre 1965, par le Théâtre de la Place. Mise en scène: Pascal Desgranges)

Auguste reçoit Armand, son seul ami. Son épouse, qui a une robe neuve, voudrait sortir. Auguste n’est guère tenté. Dans la discussion, il ressent une « crampe à l’estomac ». Pendant que l’épouse cherche les médicaments, les deux amis devisent sur la mort. Armand est agent d’assurances et il en profite pour lui vendre une assurance. La femme ne trouvant pas les médicaments, Auguste part à leur recherche. Pendant ce temps, l’épouse embrasse l’ami. On comprend qu’Auguste est cocu. En fait, lui aussi le sait. Remis de son mal, il se met tout beau pour sortir son épouse. Armand, jaloux, lui révèle qu’il est cocu et le mari fait semblant de ne pas le croire. Finalement, le mari dit éprouver de la fatigue et demande à sa femme de sortir avec Armand.

Cette pièce est présentée comme la suite de Tante Élise. Difficile d’y voir une suite, à moins que les deux jeunes amoureux soient devenus de vieux époux. Sinon, aucune allusion. Comme extrait, un petit passage savoureux sur la médecine.

Extrait
L'AMI — Ta maladie a été transformée; elle est devenue une mine de paroles, un mal pour un mot.
LE MARI — Un mal pour un mot ?
L'AMI — Oui, et tu parles avec autorisation; les pires calembours te sont permis. Sans la maladie, bien des gens seraient muets.
LE MARI — Merci pour moi : j'ai déjà trop divagué.
L'AMI — Comment te sens-tu ?
LE MARI — J'ai la bouche un peu sèche, c'est tout.
L'AMI — Tu as trop transpiré ! Quand tu auras bu, le goût de parler te reviendra. Tu suivras mon conseil. Les médecins ne sont pas seulement des sorciers; ils enseignent l'amplification du sujet, ce sont des rhétoriciens. Laisse-moi te faire un aveu : si je n'avais pas été si paresseux, je ne vendrais pas de l'assurance, non ! Au lieu de m'esquinter, c'est moi qui ferais parler le client, bien assis, bien gras et ne l'écoutant pas trop; oui, je serais médecin.
La femme revient.
LA FEMME — Voici ton eau, chéri; maintenant je vais chercher les grains.
Elle sort.
LE MARI — Médecin, toi ! Vendre le paradis ou vendre de l'assurance, c'est du pareil au même : je te voyais curé dans le grand sermon de la mort.
L'AMI — Mon cher, le siècle a changé : l'homme est moins hasardeux, ses économies... Oui, ses économies, ma Floride à moi... ses économies, il les place près de lui; son salut, il le cherche ici-bas; l'au-delà, c'est le dehors de sa peau; il ne s'en éloigne guère et la maladie le ramène en deçà, au chaud des tripes, dans son petit ciel portatif dont, moyennant finances, le bon docteur lui explique tous les gargouillements, ah, douce musique !
LE MARI — II faudrait quand même que tu inspires confiance.
L'AMI — C'est la maladie justement qui déguise le médecin aux yeux de son patient et d'un loup, s'il le fallait, lui ferait voir un mouton... Tu n'aurais pas confiance en moi ?
LE MARI — Non, décidément pas !
L'AMI — Tu n'es peut-être pas très malade, non, pas très malade... Ta crise, quand même, tu l'as eue au bon moment : tu ne voulais pas sortir. Évidemment les sueurs froides semblaient sincères, mais sait-on jamais : tu as peut-être le génie de la transpiration ?
LE MARI — Et mon mal ?
L'AMI — Je n'en ai rien ressenti.
LE MARI — Bon, j'irai voir le médecin : il me croira, lui ! Il me donnera même des dragées à croquer en cas de crise.
L'AMI — Des dragées que tu garderas précieusement dans ton porte-monnaie.
LE MARI — Autrefois, c'étaient des gris-gris,
L'AMI — Maintenant, ce sont des dragées. Les remèdes passent mais les médecins restent. (p. 116-117)

Jacques Ferron sur Laurentiana
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Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

8 février 2012

Tante Élise ou le prix de l’amour


Jacques Ferron, Tante Élise ou le prix de l’amour, Montréal, Éditions d’Orphée, 1956, 103 pages.

L’intrigue est très mince. Un homme et une femme cherchent à vendre leur hôtel, « Les deux pigeons ». Elle est prête à le céder au premier venu; il préférerait un acheteur qui poursuive leur « œuvre », ce qui exclut les « gagnestères » et les faux-prêtres. « Je ne vendrai pas à des extrémistes. Nous avons fait carrière dans le juste milieu, favorisant l’amour et la vertu, conviant à la félicité des deux pigeons les jeunes époux et les amants timides qui sont venus en toute confiance. » Survient un couple de nouveaux mariés envoyés par une vieille tante riche, la tante Élise du titre. Elle a certaines exigences, la vieille tante, entre autres que le tenancier la tienne au courant des réactions du jeune couple. À la clef, se joue son héritage. Elle a demandé qu’on leur prépare une chambre spéciale, une chambre sans lit. Par compassion et un peu pour ressusciter le souvenir de ses propres amours, la tenancière a tenu à ajouter de la paille dans un coin. Les tourtereaux arrivent, montent à l’étage mais redescendent aussitôt quand ils constatent l’absence du lit. L’aubergiste se garde bien de communiquer cette nouvelle à la tante Élise, de peur qu’elle les déshérite. De toute façon, il n’en a guère le temps puisqu’elle meurt pendant qu’il lui raconte un peu n’importe quoi. Il semble que la vieille n’ait pu supporter sa première nuit d’amour, même vécue par procuration.

Il y a quelque chose d’onctueux chez Jacques Ferron qui tient du faux-prêtre en apparat d’évêque. Il emploie un style de grand seigneur même pour les sujets les plus communs. Le charme de cette pièce tient à ces échanges impossibles entre les cinq personnages. On est en pleine fantaisie, pas tellement loin du théâtre de l’absurde, tant les enjeux sont ridicules. Ferron ne se départit jamais de son brin de malice, et ici ce sont un peu les relations entre les hommes et les femmes qui sont passées sous la loupe, déformées juste assez pour qu’on puisse en rire.

Extrait
L'HOTELIER (au téléphone) Allô... Pardon... Je ne vous avais pas reconnue : votre voix n'est plus la même... Votre coeur... En effet, c'est une rude nuit, non seulement pour vous, pour nous aussi: tous nos clients ont quitté l'hôtel à l'exception de votre nièce et de son mari... Ils seront plus tranquilles? Je ne crois pas : ils hurlent comme des loups dans la jungle sibérienne; ils s'entredévorent et renaissent pour se dévorer encore.
L'HOTELIÈRE Mon mari, tu souffles trop fort.
L'HOTELIER (au téléphone) S'ils sont descendus ? Non, je crois qu'ils mourront avant. (Il pince sa femme qui crie.)
L'HOTELIER Ce n'est pas moi qui souffle.
L'HOTELIER (au téléphone) Avez-vous entendu? Ils sont terribles. L'amour avec eux devient chose effrayante, l'explosion d'une bombe perdue, le déchirement métallique d'une virginité séculaire.
L'HOTELIÈRE Mon mari, tu exagères!
L'HOTELIER (au téléphone) Ma pauvre femme ici présente tremble de tous ses membres. Son frisson est sur le point de me gagner; j'avoue qu'ils me font peur. Ah ! mademoiselle, n'en doutez pas : leurs enfants auront du poil... Votre cœur?... Allô, allô, êtes-vous encore là, mademoiselle?... Allô! Allô!
L'HOTELIER La ligne est restée ouverte, et pourtant la vieille ne parle plus.
L'HÔTELIÈRE (prenant l'appareil) J'entends des bruits de pas. Quelqu'un a dit : Mon Dieu!
L'HOTELIER Et que répond le bon Dieu?
L'HOTELIÈRE (raccrochant) II a répondu qu'elle était morte. Tu l'as trop bien aidée à vivre!
L'HOTELIER J'ai fait de mon mieux; sa pomme était mûre.
L'HOTELIÈRE Tu as fait de ton mieux pour secouer le pommier.
(pages 82-85)

Jacques Ferron sur Laurentiana
Contes anglais et autres
Le Dodu
Le Licou
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Cotnoir
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