11 février 2012

La Sortie


Jacques Ferron, La Sortie, Montréal, Écrits du Canada français, 1965, pages 109-147. (Création à la scène: le 14 septembre 1965, par le Théâtre de la Place. Mise en scène: Pascal Desgranges)

Auguste reçoit Armand, son seul ami. Son épouse, qui a une robe neuve, voudrait sortir. Auguste n’est guère tenté. Dans la discussion, il ressent une « crampe à l’estomac ». Pendant que l’épouse cherche les médicaments, les deux amis devisent sur la mort. Armand est agent d’assurances et il en profite pour lui vendre une assurance. La femme ne trouvant pas les médicaments, Auguste part à leur recherche. Pendant ce temps, l’épouse embrasse l’ami. On comprend qu’Auguste est cocu. En fait, lui aussi le sait. Remis de son mal, il se met tout beau pour sortir son épouse. Armand, jaloux, lui révèle qu’il est cocu et le mari fait semblant de ne pas le croire. Finalement, le mari dit éprouver de la fatigue et demande à sa femme de sortir avec Armand.

Cette pièce est présentée comme la suite de Tante Élise. Difficile d’y voir une suite, à moins que les deux jeunes amoureux soient devenus de vieux époux. Sinon, aucune allusion. Comme extrait, un petit passage savoureux sur la médecine.

Extrait
L'AMI — Ta maladie a été transformée; elle est devenue une mine de paroles, un mal pour un mot.
LE MARI — Un mal pour un mot ?
L'AMI — Oui, et tu parles avec autorisation; les pires calembours te sont permis. Sans la maladie, bien des gens seraient muets.
LE MARI — Merci pour moi : j'ai déjà trop divagué.
L'AMI — Comment te sens-tu ?
LE MARI — J'ai la bouche un peu sèche, c'est tout.
L'AMI — Tu as trop transpiré ! Quand tu auras bu, le goût de parler te reviendra. Tu suivras mon conseil. Les médecins ne sont pas seulement des sorciers; ils enseignent l'amplification du sujet, ce sont des rhétoriciens. Laisse-moi te faire un aveu : si je n'avais pas été si paresseux, je ne vendrais pas de l'assurance, non ! Au lieu de m'esquinter, c'est moi qui ferais parler le client, bien assis, bien gras et ne l'écoutant pas trop; oui, je serais médecin.
La femme revient.
LA FEMME — Voici ton eau, chéri; maintenant je vais chercher les grains.
Elle sort.
LE MARI — Médecin, toi ! Vendre le paradis ou vendre de l'assurance, c'est du pareil au même : je te voyais curé dans le grand sermon de la mort.
L'AMI — Mon cher, le siècle a changé : l'homme est moins hasardeux, ses économies... Oui, ses économies, ma Floride à moi... ses économies, il les place près de lui; son salut, il le cherche ici-bas; l'au-delà, c'est le dehors de sa peau; il ne s'en éloigne guère et la maladie le ramène en deçà, au chaud des tripes, dans son petit ciel portatif dont, moyennant finances, le bon docteur lui explique tous les gargouillements, ah, douce musique !
LE MARI — II faudrait quand même que tu inspires confiance.
L'AMI — C'est la maladie justement qui déguise le médecin aux yeux de son patient et d'un loup, s'il le fallait, lui ferait voir un mouton... Tu n'aurais pas confiance en moi ?
LE MARI — Non, décidément pas !
L'AMI — Tu n'es peut-être pas très malade, non, pas très malade... Ta crise, quand même, tu l'as eue au bon moment : tu ne voulais pas sortir. Évidemment les sueurs froides semblaient sincères, mais sait-on jamais : tu as peut-être le génie de la transpiration ?
LE MARI — Et mon mal ?
L'AMI — Je n'en ai rien ressenti.
LE MARI — Bon, j'irai voir le médecin : il me croira, lui ! Il me donnera même des dragées à croquer en cas de crise.
L'AMI — Des dragées que tu garderas précieusement dans ton porte-monnaie.
LE MARI — Autrefois, c'étaient des gris-gris,
L'AMI — Maintenant, ce sont des dragées. Les remèdes passent mais les médecins restent. (p. 116-117)

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