27 février 2012

Contes du pays incertain


Jacques Ferron, Contes du pays incertain, Montréal, Éditions d’Orphée, 1962, 200 pages.

J’aime beaucoup Ferron. C’est sans doute l'un des auteurs qui m’a donné mes plus grands plaisirs de lecture ces dernières années. Pourtant, quand j’étais dans la vingtaine, il ne m’intéressait  guère. Tout ceci pour dire que Ferron est probablement un de ces auteurs qu’on apprécie davantage en vieillissant et cela, parce qu’il se tient au-dessus de la mêlée, avec cette douce ironie de ceux « qui en ont vu d’autres » ou mieux « qui ne s’en laissent pas conter ».

Il ne faut pas trop chercher le fantastique et le merveilleux dans les Contes du pays incertain. Encore moins les châteaux et la magie. On y trouve bien un veau transformé en avocat (Mélie et le bœuf), un archange robineux qui hésite à regagner son ciel (L'archange du faubourg), quelques animaux qui parlent, mais rien ne nous dit que le merveilleux y est pour quelque chose. Après tout, on est chez Ferron.

Le domaine d’élection de ce pays incertain, c’est le plus souvent l’arrière-pays oublié : le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie, l’Abitibi, le Maskinongé. Ou la rive-sud de Montréal, encore une campagne, à l’époque. Dans « Les provinces », il met en scène un géographe zélé qui cartographie le pays différemment selon qu’il travaille pour l’évêque, le premier ministre ou les frères enseignants. Il finit par se rendre compte que tout le monde se fout de lui. Le pays n’est pas tellement affaire de lieu, de territoire, tout compte fait, comme le voudraient les tenants du pouvoir. C'est davantage une question de culture, comme le comprennent Cadieu (Cadieu) et François Laterreur (La vache morte du canyon) lorsqu’ils rentrent chez eux.

Les personnages sont des « simples » : habitant, boucher, rentier en bout d’âge, moribond qui ne veut pas mourir, bedeau, curé de presbytère, franciscain, nonne, médecin de campagne, accoucheuse. Les « grosses poches », avocats, médecins de ville et députés, on les tient à distance, tant il est difficile de les prendre au sérieux. Et souvent ces simples ne sont pas si loin des originaux et détraqués de Louis Fréchette.

Le recueil contient dix-sept contes d’inégale longueur, le plus court ne faisant que trois pages et le plus long, 35. (Vous trouverez un résumé de chacun d’eux dans Le comptoir littéraireFerron disait que chaque conte était un roman potentiel : « Le perroquet » et « Les Méchins » sont déjà des ébauches de Cotnoir.

Ferron, c’est d’abord un style, un mélange de modernité et de vieillerie, impossible à imiter. « Car ils eussent pu s’accorder; même qu’ils l’eussent dû! » (La vache morte du canyon) Les phrases, très accidentées, vont et viennent, souvent pour le plaisir des mots, y compris des jeux de mots grivois : « Après tout, c’est un veau anglais : la saillie n’est pas son affaire. » Ou encore : « On ne raisonne pas une femme qui a ses facultés, encore moins lorsqu’elle les perd. La raison attaque de front, franchise inconvenante : il faut biaiser avec le sexe, ou tout simplement le prendre par derrière. » (Mélie et le bœuf)  Avant VLB, il se permet de québéciser les mots anglais (le farouest, les Stétes, la bisnesse, touristeroum), avant Ducharme il cite Garneau pour s’en moquer.

L’auteur, si précieux en un sens, ne perd pas une occasion de nous faire rire, même si cela doit passer par le trivial : ainsi cette farce bien rabelaisienne des quatre cochons qui poursuivent monsieur le docteur (Une fâcheuse compagnie) ou cette autre d'une vieille qui montre son cul à tout le monde et que son gendre voudrait bien faire enfermer (Le perroquet).

Il ne faut pas prendre Ferron trop au sérieux. Oui, il réserve quelques savonnades aux Anglais : « On francise comme on peut, par le bas surtout, alors qu’on s’anglicise par le haut. ». Oui, il déplore, mais si peu, qu’un habitant trop simple échange sa fille contre sa dette : « Monsieur Pas d’Pouce n’en revient pas : une fille de quatorze ans, brave et jolie, qui ne figurait pas sur l’inventaire. » Je ne pense pas qu’il y ait de message politique très ciblé; l’auteur s’amuse, trop heureux de jouer de son imaginaire, même lorsqu’il nous livre la recette pour aller au ciel : « Cet archange, lorsqu’il était sur terre, a-t-il recherché les orgueilleux, les puissants, les échevins et autres potentats? » 

Le plus souvent, ce pays incertain, c’est un lieu loufoque où tout peut arriver, et même des histoires qui ne tiennent pas la route, telle celle de ce mort, dont la femme et les filles veillent le corps, alors qu’il trône dans la cuisine avec ses fils. On imagine Ferron nous surveillant, derrière la porte, trop malicieux pour se montrer, se délectant de notre air hébété.

Extrait
Il avait un os de travers au-dessus de l'estomac; il n'était pas malade, seulement l'os gênait, le piquant à chaque respiration; il lui fallait rester tranquille en attendant que l'os reprît sa place. Au bout de trois ou quatre semaines le maudit os n'avait pas bougé; le bonhomme allait de mal en pis; on manda le ramancheur, mais le ramancheur, l'ayant tâté, refusa de le ramancher, car il lui aurait, en même temps que replacé l'os, décroché le nerf du cœur. Le bonhomme était fini. On envoya chercher le curé.
— Bonhomme,  dit  la  vieille  à  son mari,  tu n'es peut-être pas très malade, mais tu es si vieux que tu te meures.
— Je me meurs ?
— Oui, tu te meurs, je suis bien à plaindre!
— Et moi ... ? demanda le bonhomme.
— Toi, ce n'est pas triste, répondit la vieille : tu n'as qu'à te laisser faire ; le curé va tout arranger Seulement, il faudra que tu sois poli: tu joindras les mains, tu regarderas en l'air et tu penseras au bon Dieu si tu peux; si tu ne peux pas, fais semblant. Et pas de farce, hein, tu m'entends!
Le bonhomme avait peine à souffler; il promit d'être sérieux.  L'arrivée  de ses  garçons  avec  des mines de faux apôtres le dérangea toutefois dans sa résolution. Il avait déjà les mains jointes; il tenta de les écarter sans que cela parût mais la vieille guettait;  elle  lui lia les  poignets  avec  un  grand chapelet. Le curé arrivé sur les entrefaites jugea que le bonhomme était condamné, aussi s'empressa-t-il de l'administrer;  puis  il ne sut  que faire;  il n'était pas encore temps de réciter la prière des agonisants.
— Comment vous portez-vous, demanda-t-il au bonhomme.
 Mal merci, répondit celui-ci. (« La mort du bonhomme », p. 39-40)

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