21 février 2012

L'Ogre


Jacques Ferron, L'Ogre, Montréal, Les Cahiers de la file indienne, 1949, 83 p. 

La pièce évolue sur quatre actes. Elle exige 10 personnages. La première aurait eu lieu au Théâtre-Club en 1958.

Une pucelle arrive au château de l’Ogre, attirée par les belles paroles du Chevalier, un rabatteur de chair fraiche, incarnation du démon. Toute innocente, elle compte plaire au maître de céans qui l’a invitée à souper. Cet Ogre semble insatiable, puisqu’il a voulu manger son valet avant que la belle ne se présente. II y a aussi un jeune homme, à qui le Chevalier a promis la gloire, qui a été fait prisonnier et qui pourrait être la prochaine victime. On apprend que le souper s’est mal passé : l’Ogre a été empoisonné. On soupçonne le valet, mais tout le monde s’entend pour accuser le cuisinier, qui est aussi docteur. Sans leur maître, gendarmes et valets se sentent perdus et s’empressent de lui trouver un successeur. Ce ne sera pas le chevalier puisqu’il quitte le château. Ce pourrait être le prisonnier, d’autant plus qu’il est amoureux d’une Amazone, sortie on ne sait d’où, à moins comme le suggère Ferron, qu’elle ne soit qu’un autre aspect de la Pucelle. À voir aller l’Amazone, qui tient la dragée haute à toute la valetaille et au prisonnier, il se pourrait bien qu’elle devienne l’Ogresse du château.

Il y a une modernité chez Ferron qui ne cesse d’étonner : en 1949, il s’adonne à des jeux littéraires qui vont devenir très populaires dans les années 60. Tout au long de la pièce il joue sur l’illusion dramatique, se permettant d'enjamber allègrement le quatrième mur :
JASMIN - Si cette forêt était une assistance, si sa faune au lieu d’être sauvage était humaine et si vous étiez Sganarelle au lieu d’être Jasmin, il me semble que vous auriez plaisir à faire l’éloge du théâtre, qui, par ses machinations et ses diableries, brûle aux feux de la rampe ce que le jour a de niais, de ridicule et de monstrueux pour laisser à la nuit ce que la vie a de pur et d’ineffable. Niaise était la Pucelle, pourtant touchante ; mais ses qualités fondantes, ses appas sans défense avaient sur l'homme un effet désastreux en faisant naître en lui un Ogre monstrueux. Elle est morte. De même I’Ogre. Et le ridicule les a suivis avec le docteur en médecine et son chapeau pointu. La scène n'est pas encore vide, mais le drame, par ces trois échelons successifs, est descendu vers des couches plus humaines. Ainsi se joue le passage du théâtre à la vie quotidienne ; il prépare le retour du spectateur à son foyer, celui de Sganarelle à la femme qui le trompe, celui du malade imaginaire à Molière qui se meurt. La forêt se videra de ses bêtes avides, et, ce château bizarre, prestigieux, extraordinaire tant que le drame y séjourne, deviendra une simple résidence, la maison de campagne où l'on élève une famille. Alors la terrasse cessera d'être une scène.
L’humour est le plus souvent subtil, même si parfois il ne déteste pas l'allusion grivoise :
LE MANCHOT - Occupe-toi à me trouver un appui quelconque où me poser les fesses ; après une journée de garde, ces morceaux-là n'ont plus leur place entre ciel et terre ; ils vous tirent dans le dos comme des jambons pendus par des ficelles. La ficelle peut casser ; alors il est trop tard pour vous asseoir. Comme le disait si bien le curé de mon baptême : « A le garder en l‘air, vous aiguisez votre derrière, et quand il est pointu, monsieur, vous vous piquez dessus ». Or donc, compagnon, va me quérir un siège.
L’Ogre est une pièce un peu bavarde, assez littéraire tout compte fait. Déjà le style inimitable de Ferron est bien présent : fantaisie, allusions politiques, sarcasmes contre les grands, dont l’Église et les Anglais. Il me semble que tous les éléments du conte sont présents, comme Ferron lui-même le suggère dans la dernière réplique de la pièce.
JASMIN – À ce régime, Madame, je vous le prédis, vous aurez beaucoup d’enfants. Et cette histoire d’Ogre finira comme l’autre. Elle finira bien. Ainsi le veut la morale des contes.
En terminant, deux citations sur la médecine :
« La médecine préventive est sa spécialité; il empêche ses patients de vieillir. »
« …la manière la plus efficace de vaincre la maladie est encore de se débarrasser des médecins. »

Sur Ferron :

Jacques Ferron sur Laurentiana
Contes anglais et autres
Le Dodu
Le Licou
Contes du pays incertain
Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

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