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24 avril 2026

Contes et nouvelles

Sylva Clapin, Contes et nouvelles, Montréal, Fides, 1980, 398 pages.

Dans Contes et nouvelles, Gilles Dorion, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, a rassemblé 34 récits que Sylva Clapin a publiés dans des journaux, des revues ou des almanachs. On pourrait penser que tout baigne dans la même huile, mais non : un peu comme Maupassant, Clapin propose des récits de facture différente. On lit des contes de Noël (La savane), des nouvelles sur les mœurs et traditions de l’époque (La corvée chez Bapaume), des récits historiques (L’attaque du calvaire), des histoires d’amour (L'étrangère), des récits fantastiques (Rikiki), un récit de science-fiction (Le roi de l’or), et quelques histoires dignes des journaux à sensation (Jimmy)… Le tout se lit encore bien si on accepte de plonger dans cette époque révolue. Plusieurs récits se nourrissent du nationalisme canadien-français hérité du XIXe siècle.


Victor et Marie ou Le roman d’un enfant — Le narrateur, visitant Notre-Dame-de-Paris, est attiré par des pleurs dans une chapelle latérale.

Un vieux — Le père Patenaude n’en finit plus de mourir, au grand dam de Mélie sa bru.

Le déraciné — Le vieux veuf Antoine Villebon vit sur une terre près de Trois-Rivières. Son fils unique, émigré à Fall River, le convainc 
de la lui céder et de venir habiter avec eux. 

Terre natale — Un jeune homme quitte ses parents pour la ville, puis pour les États-Unis.

La rafale — Jean Dutras sort de cinq ans de prison, bien décidé à rester honnête.

Le Noël des Corbin — Le narrateur et un ami, désireux d’aller réveillonner à Saint-Damase, sont surpris par une tempête.

La Croix du Sud — Guerre des Boers. Un jeune garçon de 15 ans, qui fait office de tambour, est atteint d’une balle.

Le roi de l'or — Un savant trouve le secret pour fabriquer de l’or.

La savane — Aristide est un géant, un gai-luron, qui aime un peu trop la boisson.

La montée du zouave — L’ascension sociale d’un balayeur de rue dont tout le monde se moque.

L'étrangère — Une riche Américaine, en visite à Oka, rencontre un jeune architecte.

Le fiancé de neige — Par la voix d’une Autochtone, l’auteur célèbre la nature, l’amour.

L'amour triomphant — Un homme défiguré, dont la famille fortunée est repartie vivre en Angleterre, souffre cruellement de sa solitude, persuadé qu’aucune femme ne l’acceptera.

Va-de-bon-cœur — Jos fréquente depuis 10 ans Catherine sans oser la demander en mariage.

L'escarboucle — Un enfant atteint de tuberculose tombe amoureux de l’infirmière qui le soigne.

Jouets des dieux — Maurice de la Martinière se trouve coincé avec sa secrétaire Églantine, sur le toit d’un immeuble de 11 étages, en plein cœur de Montréal.

Gros-Pierre — Gros-Pierre, un jeune enfant perdu dans une gare, est recueilli par un contrôleur.

Le père Charlemagne — Un politicien, pour l’emporter, sait qu’il lui faut le vote du père Charlemagne.

La conversion de Moitrier — Moitrier, souffrant d’une appendicite, est opéré d’urgence.

Le miracle de Noël — La veille de Noël, une jeune femme est prise en flagrant délit de vol de fourrure par la détective d’un magasin.

Rikiki — Rikiki est un lutin qui tourmente Jean Mathurin.

La fièvre des foins — Le Père Ambroise utilise les pronostics d’un almanach sur la température pendant la période des foins pour tromper les agriculteurs et leur soutirer de l’argent.

Les Argonautes ou Le retour à la terre — Un jeune Beauceron, fraîchement arrivé à Montréal, s’éprend d’une chanteuse.

L’attaque du calvaire — 1759. Un débarquement anglais est repoussé par un détachement de quelques soldats canadiens postés à proximité d’une croix.

La corvée chez Bapaume — Une corvée est organisée pour aider Bapaume, malade.

Juanita — Un ouvrier talentueux et économe s’est entiché de Juanita, dont le père est riche.

La grande aventure du sieur de Savoisy — Le narrateur a miraculeusement obtenu un manuscrit attribué au sieur de Savoisy, qui suggère que ce dernier, naufragé au XVe siècle sur l’île-aux-Sables, serait le véritable découvreur du Canada et de l’Amérique.

Jimmy — Un homme tue sa femme et se suicide. Les voisins recueillent deux enfants, mais ne trouvent pas le troisième.

Le village et la ville — Une jeune fille s’oppose au passage d’un chemin de fer sur la terre qu’elle a héritée de ses parents.

Les bœufs — Un père a vendu les deux bœufs promis à son fils.

Un Noël intime — Deux loulous observent les humains en ce jour de Noël.

L'ultime récompense — Maria Chapdelaine a épousé Eutrope et met au monde un garçon en cette veille de Noël.

Au pays de Témiscamingue — Un Parisien, embauché par une compagnie forestière, passe son premier Noël canadien dans un camp de bûcherons au Témiscamingue.

Entre vieux amis — Tertulien et Sosthène, deux amis inséparables, pour meubler leur vieillesse, s’adonnent à la chasse aux papillons.

Sylva Clapin sur Laurentiana
Sensations de Nouvelle-France
Alma-Rose
Contes de Noël d’antan au Québec

6 mars 2026

L’affaire Sougraine

Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.

Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs (Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.

Lemay développe l’action du fait divers dans une autre temporalité et en d’autres lieux.

Prologue

Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire, enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec, Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.

Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre femme et leur enfant, à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec, après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi de sa petite fille.

23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms

Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses débiteurs, il essaie de les forcer à la lui donner. Mais elle est amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.

Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur fils. Léontine est la fille de Longue Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.

Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la critique virulente de Lemay.

« Voilà comment va le monde : Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)

Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.

Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent moralisatrices.  Le style est plus vif que dans les autres écrits de l’auteur.

Pamphile Lemay sur Laurentiana

Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

28 mai 2023

L’Île de Sable

Émile Chevalier, L’Île de Sable, Paris, Michel Lévy, 1888, 307 p. (1ère édition : 1878)

 

En préface, Chevalier dédie son livre à François-Xavier Garneau. Il cite les pages de L’Histoire du Canada qui lui ont inspiré son roman. 

 

Le prologue

Le récit commence à la fin du XVIe siècle, en Bretagne, et met en scène le marquis de La Roche qui doit bientôt prendre les commandes de la Nouvelle-France : « en 1598, le marquis de la Roche, de la province de Bretagne, se fit confirmer par le roi dans la charge de lieutenant général du Canada, de l'Acadie et des pays adjacents, que lui avait déjà accordée Henri III » (Garneau) Le marquis a une nièce, Laure de Kerskoen, laquelle s’est amourachée du fils du duc de Mercoeur, le pire ennemi du marquis. Ce dernier voudrait qu’elle épouse le vicomte Jean de Ganay, son second. 

 

1ère partie

Départ vers la Nouvelle-France. Une bande de prisonniers, que le marquis de la Roche a capturés lors d’une attaque contre son château par les hommes du duc de Mercoeur, sont montés à bord contre leur gré. Parmi eux se trouve une femme de 25 ans qui, par subterfuge, a pris la place de son frère; elle se nomme Guyonne. Le voyage est pénible : tempêtes, insurrection, manque de nourriture et d’eau, si bien que le marquis décide de laisser les proscrits dans une île où ils devront se débrouiller en attendant son retour. Cet île, à 85 miles du Cap-Breton, se nomme l’Île de Sable. Jean de Ganay est chargé par le marquis de les accompagner.

 

2e partie

Pourquoi avoir choisi une île aussi peu hospitalière? Le capitaine du bateau a découvert que Guyonne était une femme et, comme elle a repoussé ses avances, il s’est vengé en débarquant les prisonniers sur cette île. Comme le marquis tarde à revenir, les nouveaux insulaires doivent s’organiser. Ils profitent du naufrage d’un autre bateau qui faisait partie de la mission pour recueillir matériaux, outils, nourriture. Ils élèvent des abris de fortune. Sur l’île se trouve un lac autour duquel il est possible de faire un peu d’agriculture. Cette partie se termine par une insurrection et par la disparition de Guyonne. 

 

3e partie

Cinq ans plus tard. On apprend que c’est un vieux naufragé qui a enlevé Guyonne et l’a transportée sur une autre île.  Il vivait déjà seul sur l’Île de Sable depuis plusieurs années. Après avoir dérivé sur une glace, Guyonne retrouve l’Île de Sable. Elle revoit Jean de Ganay qui a découvert, entre-temps, qu’elle était une femme et qu’elle avait de nobles origines : elle est comtesse. Le récit se conclut comme l’a décrit F.-X. Garneau : de retour en France le marquis « se trouva enveloppé dans une foule de difficultés au milieu desquelles le duc de Mercœur, qui commandait la Bretagne, le garda prisonnier pendant quelque temps. Ce ne fut qu'au bout de cinq ans qu'il put raconter au roi, qui se trouvait à Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. Le monarque, touché du sort des malheureux abandonnés dans l’Île de Sable, ordonna au pilote qui les y avait conduits d'aller les chercher. Celui-ci n'en trouva plus que douze... » 

 

En conclusion, on apprend que Jean de Ganay a épousé la comtesse de Guyonne qui est morte en mettant au monde leur premier enfant.

 

C’est un roman d’aventures typique de l’époque : les événements historiques sont plutôt un prétexte qu’une fin en soi. Une histoire sentimentale vient rehausser le tout et finit par dominer la trame narrative. Autour des principaux protagonistes se déploient plusieurs personnages très stéréotypés qui animent le roman : le comique, le nain, l’Hercule, le traître, le sage, l’extravagant… On trouve plusieurs digressions, des passages humoristiques, des retournements de situation. L’auteur disserte sur l’amour, la droiture, etc.

 

Émile Chevalier sur Laurentiana

Les nez percés

Le pirate du Saint-Laurent

2 décembre 2022

Liola

Moïse Joseph Marsile, Liola. Légende indienne, Montréal, Imprimerie de l'Institution des sourds-muets, 1893, 95 p. 

« En 1660, seize jeunes Français, commandés par Daulac, furent attaqués par sept cents Iroquois, dans un méchant fort de pieux, au pied du Long Sault, avec l'aide d'une cinquantaine de Hurons et d'Algonquins, ils repoussèrent tous les assauts pendant dix jours. Mais abandonnés à la fin par la plupart de leurs alliés, ils ne purent résister à une attaque et succombèrent. L'un des quatre Français qui restaient encore avec quelques Hurons, lorsque l'ennemi pénétra dans l'intérieur du fort, voyant tout perdu, acheva à coup de hache ses compagnons blessés, pour les empêcher de tomber vivants entre les mains du vainqueur. » (Garneau, Histoire du Canada, cité par Marsile)

 

Les « quelques Hurons » sont massacrés et le Français qui avait survécu est emmené par les Iroquois qui comptent le supplicier. Le survivant a pour nom Lionel de Versile.  Pendant le voyage de retour des Iroquois vers Mille-Iles, toutes sortes de pensées hantent son esprit, à commencer par l’immolation qui l’attend. On apprend qu’il est originaire du sud de la France et son plus grand regret semble être de ne pas être devenu ce héros auquel il aspirait. 

 

C'est là que Lionel, par la croix abrité,

A tant de fois rêvé ses beaux rêves de gloire :

Des terres pour son roi, des âmes pour son Dieu 

Et pour lui même un nom illustre dans l'Histoire !

À ces rêves si chers, il lui faut dire adieu

 

Sur place, tous les préparatifs du supplice sont mis en place (les fers rouges, le bois pour l’immolation) et les réjouissances sont déjà commencées quand survient une jeune Iroquoise du nom de Liola. Elle est la fille du chef et d’une grande beauté. Elle est toute en larmes puisque son père n’est pas revenu du Long-Sault. Pourtant, c’est elle à son corps défendant qui sauve Lionel de la mort atroce qui l’attend:

 

Il est chez l'Iroquois de touchantes coutumes : 

Quand une femme perd le soutien de ses jours — 

Adoucissant espoir de tels amertumes ! — 

La veuve peut compter sur un autre secours. 

Le prisonnier devient membre de la famille. 

Il a, qui le croirait, droit aux noms les plus doux : 

Aux enfants c'est un père, et, pour la jeune fille — 

Doux rêve ! — ce sera, quelque jour, un époux ! 

 

Ce qui devait arriver arrive : les deux jeunes ennemis tombent amoureux, surtout après que Lionel ait sauvé Liola de la noyade : 

 

Son cœur dit : Lionel, c'est toi qui m'as sauvée ! 

O doux cri de l'amour ! ineffable transport ! 

Que tu sais murmurer de pures harmonies ! 

L'âme vibre, un instant, comme une lyre d'or : 

Est-ce un écho lointain des sphères infinies ? 

Maintenant tout renaît à l'espoir, à l'amour : 

La fleur après l'orage ainsi lève sa tête. 

Inoubliable nuit, plus belle que le jour. 

Tu prêtas ton éclat à l'immortelle fête ! 

 

Malheureusement leur bonheur sera de courte durée. Devant les chutes Niagara, vénérées par les Iroquois, le  jongleur a décidé qu’il fallait faire un grand sacrifice (la mort de Lionel et Liola) pour s’assurer que les Dieux soient de leur côté dans leurs futurs combats. Résignés, les deux jeunes amoureux acceptent leur sort, surtout que Lionel a réussi à convaincre Liola de la vie éternelle qui les attend si elle adopte sa religion : 

 

Je n'hésiterai plus : ton Dieu sera mon Dieu !

De mon âme, ta main lavera la souillure.

Avant que de mourir — ah ! je t'en fais l'aveu

A cette heure suprême — il faut que je devienne 

Par l'eau digne de toi, digne du Créateur.

C'en est fait, Lionel, tu me verras chrétienne,

Et nous ne ferons qu'un par l'esprit et le cœur !

 

Les deux glissent lentement dans les chutes Niagara, unis à jamais dans la foi chrétienne, presque heureux, car « la mort au bonheur les enfante ».

 

Vous l’aurez compris, Chateaubriand n’est pas loin. Et peut-être même le XVIIe siècle. Marsile offre une vision idyllique de la nature canadienne, à commencer par le fleuve Saint-Laurent (le Mississippi). Et le nœud de l’histoire est très romantique.

 

Bien entendu, si on lit ce récit avec les valeurs contemporaines, c’est inacceptable. Tout y passe : le Blanc vertueux et l’Autochtone cruel, l’Européen qui vient sortir l’Autochtone de son ignorance, qui lui offre la planche de salut de sa religion, de sa civilisation, etc. 

18 octobre 2021

Les naufrages du St-Laurent

Eugène Achard, Les naufrages du St-Laurent, Montréal, Librairie générale canadienne, 1943, 128 pages. (Illustrateur non identifié)

Achard a souvent repris des histoires qui avaient été publiées dont il faisait des condensés pour la jeunesse. Son public cible était l’élève de la fin du primaire ou du début du secondaire. Le style de l’auteur se démarque par sa simplicité et son efficacité. Dans le présent recueil, il raconte quatre naufrages, les deux premiers étant très connus. Ce sont des récits historiques, racontés sans lourdeur, dont le sujet contient un contenu dramatique qui peut retenir l’attention du jeune lecteur… ou d’un adulte pressé.

Le naufrage de « La Renommée » sur les Côtes de l’Île d’Anticosti en 1736 a déjà fait l’objet d’un livre signé par le père Crespel, le principal protagoniste du récit. (voir ici) Faucher de Saint-Maurice en a fait aussi la narration dans De tribord à bâbord en 1877. Le sujet : des naufragés passent tout un hiver sur l’Île d’Anticosti avant de rejoindre la Côte-Nord au printemps.

Le naufrage de la flotte de l’amiral Walker sur les récifs de l’Île-aux-œufs en 1711 a aussi été raconté par Faucher de Saint-Maurice dans De tribord à bâbord en 1877. Walker, venu pour attaquer Québec, perd l’essentiel de sa flotte par une nuit de tempête sur des récifs de la Côte-Nord et n’a d’autres choix que de rentrer bredouille en Angleterre.

Un naufrage dans le golfe Saint-Laurent en 1780 est moins connu. On est en pleine guerre d’Indépendance des États-Unis. Le récit est raconté au « je » puisque Achard avoue s’être « inspiré » du journal laissé par l’officier S. W. Prentice. Celui-ci avait été chargé par le gouverneur Haldimand, posté à Québec, de rejoindre les forces britanniques à New York pour leur communiquer le plan des actions militaires à venir. Le départ de la mission a lieu en novembre 1780. Le navire fait naufrage et les 16 rescapés se retrouvent sur l’Île du Cap-Breton. Un petit détachement, parti à la recherche d’une présence humaine, au bout de quelques mois, finit par rencontrer des Autochtones qui les sauvent d’une mort certaine. Après un séjour de deux mois à Halifax, Prentice finit par joindre New York et par transmettre les documents dont il était porteur.

Le naufrage de l’Empress of Irland en 1914. Le récit est on ne peut plus sommaire. Un reportage journalistique de 7 pages. L’Empress of Irland, parti de Québec le matin même, entre en collision avec un charbonnier devant Rimouski à cause de la brume. Le bateau coule en 10 minutes et 1030 personnes périssent.

Extrait

C’est donc avec cette misérable ration d’un quart de livre de bœuf par jour pour six semaines, un frêle esquif revêtu d’un enduit incertain, que la moindre vague, le moindre vent pourrait renverser, le moindre écueil mettre en pièces; c’est au milieu de masses énormes de glaces flottantes, sur une plage inconnue, semée de rochers, et à l’époque la plus rigoureuse de l’année, que nous allions tenter une entreprise dont seul un désespoir aveugle avait pu inspirer le projet. Mais nous étions rendus à ce point, qu’il était moins téméraire d’affronter tous les dangers possibles, avec la plus faible lueur d’espérance, que de s’exposer, par une lâche inaction, au danger presque inévitable de périr de misère et de faim, dans ce lieu inhabité.  

L’année 1781 venait de s’ouvrir sur notre triste position. Notre dessein était de partir le jour suivant, 2 janvier, mais un vent fougueux qui venait du golfe, nous retint jusqu’à l’après-midi du 4. Son impétuosité s’étant alors calmée, nous embarquâmes nos provisions, avec quelques livres de chandelle, ainsi que les petits effets qui pourraient nous être utiles et nous prîmes congé de nos compagnons qui avaient ordre de quitter le camp en laissant une note, si quelque opportunité favorable se présentait à eux. (p. 89-90)

27 mai 2021

La ville sans femmes

Mario Duliani, La ville sans femmes, Montréal, Pascal, 1945, 316 p. (Avant-propos de l’auteur) (Traduit en italien Città senza donne, 1946 et en anglais The city without women, 1994)

Mario Duliani (1885-1964) — ainsi que plusieurs Italiens, Allemands, Japonais… — a été enfermé dans un camp durant la Seconde Guerre mondiale. Il y est resté de juin 1940 à octobre 1943. Les « internés » étaient des gens qu’on soupçonnait, à tort ou à raison, de sympathie avec l’ennemi. Duliani a vécu dans deux camps : Petawawa et Gagetown.

Il faut bien se comprendre : ce n’était pas des camps de concentration. Les internés pouvaient circuler librement… dans les limites du camp. « Le traitement qu’on nous a fait s’inspirait d’un indiscutable sentiment d’humanité et de générosité. À plus d’un point de vue, ce traitement était presque celui des soldats de l’armée canadienne. Les mêmes rations, la même discipline, les mêmes jeux, les mêmes punitions... » Les internés formaient une petite communauté avec une structure sociale, une répartition des tâches (Duliani deviendra directeur de l’hôpital) et des représentants auprès des autorités. « Parmi les internés qui furent mes compagnons dans les deux camps où je me suis trouvé, plus de seize nationalités étaient représentées par des hommes de tout âge, depuis 18 jusqu’à 75 ans, de toute condition sociale, depuis le millionnaire jusqu’au gangster ! »

Mario Duliani présente ainsi son livre : « Les pages qu’on va lire ne sont, à proprement parler, ni un « journal » ni des « mémoires » ; elles forment plutôt un ouvrage que l’on pourrait classer dans la caté­gorie des « reportages romancés ». Avec cette particularité, toutefois, que l’auteur a été lui-même acteur dans l’aventure. »

Le livre contient 15 chapitres, quelques-uns plus narratifs, la plupart presque documentaires : la découverte du camp, l’organisation sociale, les occupation quotidiennes (l’art de tuer le temps), le travail d’infirmier-directeur de l’hôpital, la cuisine avec son organisation et ses chefs, l’ennui des  épouses et des amoureuses, l’échange de courrier avec la famille, les loisirs culturels (chant, cinéma, théâtre…), l’omniprésence des femmes malgré leur absence, un aperçu des dix-huit nationalités présentes au camp, les départs (y compris les tentatives d’évasion), les arrivées (dont celle de Camilien Houde), la cordialité de la plupart des gardiens, les services religieux, la libération. En annexe, l’auteur présente différents témoignages de gens internés en Allemagne, en Italie ou au Japon pour bien marquer le contraste. 

La ville sans femmes constitue un témoignage très bienveillant sur la détention des personnes susceptibles d’aider les ennemis : « Le fait est que l’ancien interné une fois libéré ne garde ni rancune ni ressentiment au fond de son cœur à la suite de l’épreuve qui lui a été imposée par l’autorité. Il sait qu’au moment où l’internement a été décidé, les apparences, sinon les faits, lui étaient défavorables. » L’auteur va jusqu’à conclure : « Un homme nouveau est né en moi. Et, tout compte fait, je le dis sans forfanterie, l’épreuve que je viens de subir m’a été salutaire. » Ce que Duliani déplore surtout, c’est la séparation des familles : « Veut-on se prémunir contre un danger possible ? Parfait ! Qu’on prenne les étrangers suspects avec leurs familles, qu’on les enferme dans un petit village dont la surveillance est facile, qu’on les empêche de communiquer avec le monde extérieur, mais qu’on leur épargne le supplice de briser leur vie intime et qu’on leur donne la possibilité de continuer leur existence particulière. »

Le récit, très anecdotique, s’adresse surtout aux historiens. 

Voir

Italian radicals in Canada p. 218-219.

Le reportage de Radio-Canada


Extrait

Adossé à un petit lac aux contours verdoyants, le camp ouvre une vaste éclaircie dans la forêt qui s’étend à perte de vue tout autour. Douze grandes baraques en bois, capitonnées à l’intérieur de carton isolant, munies d’un système d’éclairage électrique, comprenant chacune, outre les cabinets d’aisance, les lavabos et les douches, forment ce qu’on pourrait appeler les « principaux immeubles de la ville ». À ces bâtiments s’ajoutent ceux de la cuisine, qui comprend deux immenses réfectoires, l’hôpital, bâtisse importante aux multiples salles, salle d’attente, pharmacie, salle des opérations sommaires, salle de la visite quotidienne et salle d’hospitalisation dans laquelle s’alignent vingt-quatre lits.

La baraque des amusements, appelée salle de récréation, est le lieu de la cantine. C’est aussi là qu’en hiver on célèbre les cérémonies religieuses. On y donne encore des représentations de théâtre et de cinéma. C’est aussi dans cette salle que sont installés les coiffeurs.

La baraque du travail comprend un atelier bien outillé pour les menuisiers, les plombiers, les électriciens, les tailleurs, les cordonniers, etc.

Il y a aussi la baraque-école, où se donnent les leçons et les cours réguliers de langues étrangères et de diverses sciences, celle des sports, etc.

Enfin, il y a la prison, rarement occupée, il faut le dire. (p. 56) 

Extrait 2

« Notre petite ville est aussi une Tour de Babel. Dix-huit nationalités y sont représentées. Il y a des Canadiens d’origines française et anglaise, des Allemands, des Italiens, des Hollandais, des Russes, des Ukrainiens, des Finlandais, des Hongrois, des Norvégiens, des Suédois, des Polonais, des Espagnols, des Syriens, des Estoniens, des Lithuaniens, des Tchèques, des Autrichiens, des Juifs, auxquels sont venus s’ajouter, pendant quelques semaines, trois ou quatre cents Japonais.

Dans cette collection d’échantillons de races figurent toutes les professions et tous les métiers. Il y a treize médecins, deux avocats, deux notaires, dix ingénieurs, dix journalistes, des écrivains, des professeurs de musique et des musiciens, des chimistes, des agriculteurs, des agronomes, des restaurateurs, des hôteliers, des chefs de cuisine, des garçons de café, des constructeurs, des terrassiers, des industriels, des commerçants, des étudiants, des instituteurs, des mécaniciens, des bergers, des marins avec leurs officiers, d’anciens policiers et d’anciens officiers de l’armée, des pharmaciens, des infirmiers, des bouchers, des boulangers, des imprimeurs, des photographes, des ouvriers et des paysans, des rentiers et des chômeurs professionnels, des gens timorés et des gangsters, des gens sortis des séminaires, des universités, et des pénitentiers… (p. 231)

15 septembre 2020

Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada et son naufrage en revenant en France

Louis Crespel, Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada et son naufrage en revenant en France, A. Côté, 1884, 197 pages (Préface de Louis Crespel) (1ère édition : 1742)

Ce récit est composé des huit lettres que le père Emmanuel Crespel (1703-1775) expédie à son frère Louis en 1741. Ce dernier a insisté pour que son frère accepte de publier ses aventures au Canada.

Les deux premières lettres racontent le séjour du père Crespel au Canada et les différentes missions qu’il doit remplir, surtout dans la région des Grands Lacs, entre 1724 et 1736. Crespel est très précis dans la narration de ses déplacements, parle un peu de la flore et de la faune, raconte surtout les difficultés qu’il doit affronter. Dans ses relations avec les Autochtones, on perçoit son ambivalence.

Les six lettres suivantes racontent le naufrage de La Renommée le 14 novembre 1736, sur une pointe de « Roches plattes, éloignée d’environ huit lieues de la pointe méridionale de l’Isle Anticosti ». Le bateau, parti de Québec, faisait route vers la France.

De peine et misère, la plupart des naufragés réussissent à gagner Anticosti. On est en novembre, la neige s’en mêle et les vivres récupérés sur le bateau échoué leur assurent tout au plus 40 jours de victuailles. Les 54 survivants comprennent vite qu’ils doivent agir, c’est-à-dire rejoindre Mingan sur la Basse-Côte-Nord. Ils ont une chaloupe (17 passagers) et un canot (13 passagers) qui peuvent embarquer 30 personnes, c’est dire que 24 d’entre eux doivent rester sur les lieux du naufrage avec des provisions.

Le 27 novembre commence leur périple. Il leur faut d’abord contourner la pointe méridionale de l’île. Les treize qui étaient montés dans le canot périssent rapidement sans qu’on sache ce qui s’est passé. Dès le 8 décembre, les 17 dans la chaloupe, dont le père Crespel, se rendent compte qu’ils ne pourront pas traverser le fleuve à cause des glaces. Ils organisent un camp de fortune et limitent les rations de nourriture. Il faut survivre jusqu’au mois d’avril. Leur cas semble complètement désespéré lorsqu’ils perdent leur barque à la mer. La maladie et le désespoir les rongent. Heureusement, le père Crespel est là : « Nos Malades empiraient tous les jours ; la Cangrêne s'étoit mise dans leurs jambes , et personne ne pouvait les panser ; je me chargeai de ce soin ; il étoit de mon devoir de donner l'exemple de cette Charité qui est la base de notre sainte Religion ; je fus pourtant combattu quelques momens entre le mérite de remplir mes obligations, et le danger qu'il y avoit à m'en acquitter ; Dieu me fit la grâce de triompher de ma répugnance ; mon devoir l'emporta, et quoique le tems auquel je pansois les playes de mes Camarades fût pour moi le plus cruel de la journée, jamais  je ne rallentis les soins que je leur devois. » Quatorze d’entre eux mourront de malnutrition et des suites d’engelures.

Vient le mois d’avril. Les trois survivants, dont le père Crespel, finissent par joindre des Autochtones, de retour sur l’île, pour pratiquer la chasse et la pêche. Ils sont sauvés. De Mingan, on envoie immédiatement des secours vers ceux qui étaient restés sur les lieux du naufrage. On y ramène trois nouveaux survivants qui s’étaient trouvés dans l’obligation « de manger jusqu’aux dépouilles de ceux de leurs Camarades qu’ils avoient perdus ».

Le texte se lit encore très bien. On comprend qu’il ait eu beaucoup de succès. Bien que les faits soient historiques, on a l’impression de lire un récit d’aventures dont le père Crespel serait le héros. Il semble invincible. Un véritable sauveur! On dirait que le gel et la faim, il ne connaît pas. C’est lui le narrateur, alors… il peut bien raconter ce qu’il veut.

Les histoires de naufragés sont vieilles comme le monde. Beaucoup de romans et de films continuent d’exploiter ce scénario : qui peut rester insensible devant des victimes courageuses qui affrontent des difficultés au-dessus de leurs forces? Par ailleurs, ce récit souligne assez souvent l’incompréhension dans les relations entre les autochtones et les Blancs et il est intéressant de ce point de vue. Ajoutons qu’on trouve une biographie du père Crespel à la fin du livre.

Lire le récit

6 décembre 2019

Les aventures de Perrine et de Charlot

Marie-Claire Daveluy, Les aventures de Perrine et de Charlot, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1923, 310 p.

Les aventures de Perrine et Charlot, deux jeunes orphelins, débutent en France. Perrine, la grande sœur de huit ans, décide de fuir une vieille tante acariâtre et d’émigrer en  Nouvelle-France avec son jeune frère.  Grâce à un marin un peu niais, ils réussissent à embarquer clandestinement sur un bateau en partance de Dieppe. Ils sont découverts, mais quelques nobles personnages, aussi de la traversée, les prennent sous leurs ailes. Madame Le Gardeur décide même de les adopter. En Nouvelle-France, peu de choses se passent durant la première année. Un drame survient lorsque Charlot est enlevé par deux Iroquois qui l’amènent dans leur clan. Perrine est inconsolable d’autant plus qu’elle avait promis à sa mère de veiller sur son jeune frère. Charlot passe une année difficile chez les Iroquois. Lors d’une attaque des Hurons, il est de nouveau enlevé. Le capitaine des Hurons compte bien monnayer sa proie. Ces mêmes Hurons sont invités à rencontrer le grand « sagamo » français, Louis XIII. Compte tenu de sa connaissance de la langue française, on décide d’amener Charlot en France, en le faisant passer pour un jeune Huron. Là-bas, une logeuse le prend en amitié. Charlot fuit les ravisseurs, et se réfugie chez elle.  Le voilà de nouveau libre! Et mieux encore, sa vieille tante acariâtre rend son dernier souffle. Il est riche et il décide de revenir en Nouvelle-France. Le roman se termine par ses retrouvailles avec Perrine.

Les aventures de Perrine et de Charlot est le premier récit jeunesse publié en livre au Québec. Je ne reprendrai pas l’histoire de ce livre, bien documentée par la BAnQ.  (Lire)

Pour moi, ce genre de roman fait remontrer d’innombrables souvenirs de jeunesse.  C’est à cela que ressemblaient la plupart des romans jeunesse de mon époque : on fabriquait des héros avec les personnages connus de la Nouvelle-France et, à l’occasion, avec des Autochtones, et on les opposait aux Iroquois et aux Anglais. Bien entendu le bien était toujours du côté des Français ou des Autochtones alliés.  C’est exactement la recette de Marie-Claire Daveluy : il faut croire que sa manière a été largement suivie. 

Une fois pris en compte sa valeur historique et son caractère original pour son époque, on est obligé de dire que ce roman est loin d’être parfait. Il y a un « gros trou » au milieu où l’auteure perd de vue ses deux héros, l’histoire prenant le pas sur le récit. On est en 1636, on craint les Iroquois. Pourtant il n’arrive pour ainsi rien à nos deux jeunes héros : seul un voyage aux Trois-Rivières vient égayer leur vie. On a organisé une course entre un Français et un autochtone. Un grand rassemblement de Blancs et d’Autochtones assistent à la course gagnée par le Français, bien entendu. 

Aujourd’hui on aurait tendance à resserrer l’action et les dialogues, à limiter le nombre de personnages. Autre temps, autre rythme, sans doute. Ajoutons autre temps, autre sensibilité : il est bien évident qu’un lecteur autochtone serait scandalisé par la manière dont on traite les siens. Tous les clichés contre ces « pauvres sauvages » y passent. 

Extrait :

« CHARLOT
Alors, M. l’abbé, pourquoi les sauvages ne voulaient-ils pas qu’on frappât le petit tambour qui avait été méchant ? Pourquoi ils disaient qu’il n’était qu’un enfant et sans esprit ? Pourquoi, aussi, ils demandaient des cadeaux pour le guérir ?

L’ABBÉ DE SAINT-SAUVEUR
Pourquoi tout cela, Charlot ? Parce que ce sont des barbares, qui aiment aveuglément leurs enfants, et ne comprennent pas que l’on peut aimer beaucoup et aimer très mal en même temps. Ils ne savent pas, non plus, que tel l’on pousse dans la jeunesse, tel l’on demeure presque toujours. Ils ignorent les bienfaits d’une main vigilante, à la fois ferme et douce, qui vous redresse sans cesse. Qui donc, vois-tu, leur aurait appris les avantages de l’éducation ?

(L’abbé de Saint-Sauveur se lève et conduit Charlot près d’une large fenêtre.)

Tiens, Charlot, vois cet arbre que M. de Saint-Jean (Jean Bourdon) a planté, il y a à peine un mois ? N’incline-t-il pas déjà à gauche ? Il faut que dès demain mon ami le relève, le soutienne, le fixe à un tuteur… Sinon, il suivra de plus en plus la pente mauvaise. »

Ayant connu beaucoup de succès, le roman connaîtra quatre suites. 

1 novembre 2019

La bête errante

Louis-Frédéric Rouquette, ‎La bête errante, Paris, La Revue Française - Alexis Rédier, (vers 1930 : 3e tirage), 279 p. (coll. Le Paon Blanc) (lithographies en deux tons de Georges Tcherkessoff)  — Le livre est de grande qualité. Papier vélin, bandeau au début de chacun des chapitres, en plus des lithographies.

L’action se situe dans le prolongement du Grand silence blanc que j’ai déjà blogué. Ce n’est pas, à proprement parler, un véritable Laurentiana, les Canadiens français n’étant que mentionnés ici et là et n’étant représentés que par un personnage secondaire.

Nous sommes au Yukon, aux alentours de 1920. La Ruée vers l’or est terminée depuis longtemps. Seuls quelques irréductibles persistent. L’histoire débute à Cariboo-kid, dans un camp de mineurs. Hurricane, un ancien étudiant de Berkeley, a quitté San Francisco et s’est fait chercheur d’or par amour pour Dolly. Il se lie d’amitié avec Gregory Land, le maître de poste, qui parcourt le Yukon pour distribuer le courrier. Quand ce dernier quitte Cariboo-Kid pour se rendre à Dawson, Hurricane décide de l’accompagner. Sur leur route, ils croisent un homme mort, assassiné. À Last-Chance, autre camp de mineurs, ils s’arrêtent : ils découvrent les deux meurtriers, qui seront pendus à la suite d’un procès expéditif. Dans l’altercation qui a eu lieu au moment de la dénonciation, Hurricane s’est démis une épaule. Après l’avoir soigné pendant quelque temps, Gregory doit reprendre sa route. Hurricane, guéri, exploite une mine dans la région avec un Cri nommé Billikins, mais n’en tire pas de grands revenus. L’hiver revient et la vie s’arrête. Quand Gregory, le maître postier, revient au printemps, Hurricane découvre qu’il n’a pas de lettres pour lui. Sa belle l’a oublié.

Hurricane part avec Gregory à Dawson. On y présente un film dans lequel Dolly joue. Fou de rage, Hurricane s’engage dans une bataille dont il sort sérieusement blessé. Une dancing-girl, Flossie, le soigne. Il avait aidé cette fille lorsqu’ils étaient tous deux à Cariboo-Kid. Gregory doit continuer la distribution du courrier plus au nord, jusqu’à Forty Miles. Hurricane, Flossie et Billikins l’accompagnent. Pour leur malheur, Gregory décide de prendre un raccourci et ils se perdent. Pendant cinq semaines, ils se battent pour leur vie. Billikins meurt et les trois autres attendent pour ainsi dire la mort dans un igloo de fortune. Deux chiens, Tempest et Hurricane-chien décident de « prendre les choses en main ». Ils découvrent le campement de deux chasseurs, dont l’un est Freddy, le héros du Grand silence blanc et l’ancien maître de Tempest. Les chasseurs les retrouvent et les ramènent à Dawson. Hurricane décide alors de retourner à San Francisco pour revoir son ancienne amoureuse. Mais il a vite fait de constater qu’il n’a plus rien en commun avec elle. Il s’installe dans le Nevada. Et un jour, Flossie revient porteuse d’une nouvelle : elle a vendu la mine de Hurricane et il est millionnaire. Pendant deux ans, les deux travaillent sur le ranch. Mais Hurricane s’ennuie et il décide de repartir au Yukon.  Lors d’une randonnée sur la grande Trail, il croise Flossie qui a pris la même décision. Les deux repartent ensemble.

À lire le résumé, on pourrait penser qu’on se trouve devant un roman d’aventures. En fait, le roman est lent, l’essentiel n’étant pas dans l’action. Comme le titre l’insinue, La bête errante est un roman sur l’errance. Oui, ces hommes et femmes espèrent trouver une fortune en grattant le sol, mais tous savent que la ruée vers l’or, c’est de l’histoire ancienne. À moins d’une chance inouïe, tout au plus réussiront-ils à grappiller quelques parcelles d’or qui leur permettront de survivre. Reste donc le bonheur de vivre dans un monde en dehors du monde, loin de la civilisation et de ses contraintes. Et de parcourir un pays sauvage, non dépourvu d’humanité tout de même : toutes les difficultés qu’ils rencontrent dans cette nature impitoyable obligent les êtres - et même les bêtes - à se serrer les coudes, à dévoiler ce qu’il y a de meilleur en eux.

Rouquette est un romancier, mais aussi un poète, comme le démontrent sa description des lieux et du climat, ses incursions dans la tête de ces rudes gaillards. Le chapitre XXIX, dans lequel il décrit les cinq semaines d’errance de Gregory et ses amis, est particulièrement brillant.

Extrait
Les chiens de Gregory mettent de la vie dans la mort du paysage. C’est vers cette vie qu’il va avec entêtement.
La nuit l’environne, les bêtes puantes le guettent, non, c’est la théorie des blonds archanges dont a parlé Flossie et, pour lui donner raison, le ciel se déchire. Des rubans blanchâtres se dénouent, un à un, qui, formant des faisceaux et des gerbes, s’allument de mille paillettes.
Au ras de l’horizon se déroule une banderole de lumière atténuée, un immense anneau se forme dans lequel s’inscrit une croix, puis la croix s’efface, un serpent se love; souple, fuyant, il passe au travers des cercles bleus et roses.
La terre est comme baignée de lune. Chaque chose se détache avec une netteté singulière.
Les chiens sont arrêtés, museaux levés. On les croirait découpés au ciseau, de même Gregory, de même les rochers.
Derrière les scintillations qui s’élèvent, de bas en haut, on aperçoit le clignotement des étoiles, des étoiles disparues depuis plusieurs semaines et qui disent clairement : « Votre destin vous mène au Nord et c’est à l’Ouest que vous alliez ! »
L’erreur est humaine, la nature seule poursuit le cycle de son immuable révolution prévue dans les siècles des siècles.
Que pèse le vouloir des hommes !
Mais la nature leur permet l’illusion de la volonté pour les aider à vivre... et à mourir.
Et à ceux qui vont mourir, elle dévoile sa beauté. Un halo monte dans la transparence céleste, ses hachures dorées descendent comme une pluie de feu, d’un feu très doux, très pâle, dont les flammes s’intensifient peu à peu et qui, rouges à la base, jaunes au milieu, sont vertes au sommet, et, à nouveau, dans une circonférence parfaite, une croix apparaît.
La croix de mort ou la croix d’espérance? (p. 190-191)




25 octobre 2019

Vers l'ouest

Maurice Constantin-Weyer, Vers l'ouest, Paris, La renaissance du livre, 1921, 253 pages.

Constantin-Weyer (1881-1964) a vécu au Canada, dans la région de Saint-Claude (Manitoba), de 1903 à 1914.  Comme plusieurs critiques l’ont précisé, ceci ne fait pas de lui un spécialiste de l’histoire de l’Ouest canadien pour autant. La véracité historique de ses romans a  souvent été contestée.

L’action se passe au Manitoba au milieu du XIXe siècle. Le roman s’ouvre sur une rencontre entre les Sioux et les Métis, sous la gouverne de Louis Riel (il s’agit du père et non de son célèbre fils), de Mgr Provencher et du chef sioux, Le Loup. Ils veulent mettre fin au conflit qui sépare les deux communautés qui se battent pour des territoires de chasse, de plus en plus décimés depuis que les bisons se font plus rares. Tout va pour le mieux jusqu’au moment où un Métis hargneux tue un Sioux. Et comme Louis Riel refuse de livrer le Métis, la guerre reprend.

Riel doit avertir certains chasseurs plus au Sud du danger qui les guette et il confie la mission à son neveu Jérémie Dubois, lui promettant une taure s’il réussit. Jérémie trouve en quelques jours les chasseurs. Parmi eux, se démarquent Lespérance et sa fille Flora, dont Jérémie tombe amoureux. Les chasseurs rentrent à Rivière-Rouge sans coup férir. Et l’armée de Riel écrase celle des Sioux. « C'était un grand succès que cette extension des territoires de chasse des métis. C'était la porte ouverte à toutes les ambitions vers l'Ouest, jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, où il se proposait de négocier plus tard une entente avec les Pieds-Noirs. »

Jérémie veut épouser Flora, mais il n’a pas les moyens financiers. À l’automne, il s’engage avec son ami McDuff auprès de Smith, un arpenteur qui se rend à 700 milles plus au nord pour planifier de nouveaux établissements possibles. Quand Jérémie revient au printemps, il découvre que Flora est enceinte. En fait, elle a été droguée et violée par Leslie. Compte tenu des circonstances, Jérémie maintient sa décision de l’épouser. Les deux s’entendent pour dire que Jérémie est le père de l’enfant, ce que Leslie ne peut contredire.

Un peu plus tard, on apprend qu’un chasseur a été massacré par un groupe de Sioux; Riel monte encore une fois une armée, se lance à leur poursuite et les massacre tous, moins un qui est chargé de retrouver le reste des siens et de leur proposer un nouveau traité de paix. Le roman se termine par le mariage de Jérémie et par la naissance de l’enfant.

Que Constantin-Weyer ait du talent pour décrire la nature ou une bataille, cela ne fait pas de doute. Cependant, la trame narrative est plus ou moins réussie, les différents épisodes ayant un lien ténu entre eux. Et on ne peut s’empêcher de souligner que le racisme définit les rapports entre les communautés.  Voici quelques faits : 1) il existe une hiérarchie qui va des Blancs aux Autochtones en passant par les Métis (sans oublier les Anglophones de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui se croient au-dessus du lot); 2) pour un  Métis, il est préférable de ressembler à un Blanc plutôt qu’à un Autochtone; 3) tout se passe comme si la seule façon d’avoir la paix avec les Sioux, c’était de les tuer; 4) Mgr Provencher finit par bénir l’expédition contre les Autochtones en sachant qu’elle sera meurtrière. On pourrait dire la même chose à propos de la misogynie dans les relations homme-femme.

Extraits

« Puis il rappela à son peuple métis... que pareil au peuple saint, il était, lui aussi, l'élu de Dieu, réservé à une grande tâche : celle de répandre à travers les pays sauvages la parole sainte et la civilisation. En récompense de quoi, le seigneur assurerait à ses serviteurs la souveraineté de cette terre promise et bénirait leurs récoltes et leur descendance. » (p. 19-20)

« Plusieurs des sauvages restés dehors avaient des parentes parmi les femmes des métis. Ils furent invités à droite et à gauche. Le Loup lui-même avait une nièce, une petite Dubois. Le père de la jeune fille l’amena à son oncle. Elle se mit à crier :
-          Je ne veux pas être la nièce d'un sauvage !... Je ne veux pas être la nièce d’un sauvage !
Le Loup rit dédaigneusement et lui tourna le dos. Dubois ayant reçu des observations de Riel, à l'adresse de la petite, le père la ramena à coupa de pied dans les fesses, jusqu'à sa voiture... » (p. 21)

« La mère Lespérance était une forte virago aux allures autoritaires. Elle affectait des airs dédaigneux envers les trois quarts des autres femmes, parce que son père était, disait-elle, « un blanc pur », un vrai « Françâs des Vieux Pays ». Elle tirait de ce père « blanc pur » un immense orgueil de caste. Mais ce qu'elle oubliait d'ajouter, et ce que, d'ailleurs, tout le monde savait, c'est que sa mère était une sauvagesse aussi pure de race, au moins, et même probablement plus qu'avait put l'être feu Brazeau. La mère Lespérance se trouvait donc avoir, tout comme les autres, sa bonne moitié de sang peau-rouge. Et vraiment, à la regarder, on aurait cru davantage. » (p. 56)

11 octobre 2019

Nipsya

George Bugnet, Nipsya, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1990, 333 p.  (Éd. critique de Jean-Marcel Duciaume et Guy Lecomte) (Éd. originale : Nipsya: grand roman canadien inédit, Montréal, Éditions Edouard Garand, 1924, 72 p.) (Le roman a été traduit en anglais par Constance Davies : New York & London, Louis Carrier & Co., 1929)

Georges Bugnet (1879-1981) émigre au Canada en 1905. Nipsya est son deuxième roman, Le Lys de sang étant paru une année auparavant. Ces deux romans parus chez Garand, dans la collection « Le roman canadien », sont signés d’un pseudonyme : Henri Doutremont. L’édition originale de Nipsya est introuvable. J’ai lu l’édition critique : les auteurs avouent qu’ils ont corrigé d’innombrables fautes, chose courante dans les premières publications de Garand, et qu’ils ont remanié légèrement le texte avec la permission (posthume) de l’auteur. 

Nypsia, 16 ans, vit avec sa grand-mère près du lac des Aigles en Alberta. Ce lac est situé près de Rich Valley, là où habitait l’auteur. Nipsya est une Métis qui n’a pas connu son père irlandais. Elle vit avec sa grand-mère de la nation des Cris (Kris dans le livre). Son oncle Cléophas Lajeunesse, un voyageur des pays-d’en-haut à la retraite, habite de l’autre côté du Lac avec son fils Vital et sa fille Alma. Son épouse crie est décédée. 

Leur fils Vital, l’autre personnage important de ce récit, tout métis qu’il soit, partage les idées et les coutumes des Canadiens français, dont l’esprit religieux et l’amour de la terre. Son père étant vieux, c’est lui qui assume la charge de la famille. Travailleur acharné, il colonise une terre nouvellement arrachée à la nature. Il est aussi très engagé politiquement : il appuie Louis Riel qui défend les Cris et les Métis que le gouvernement d’Ottawa veut déposséder de leur terre au profit des Anglais (on est en 1884).

Malgré l’aspect historique important, le roman se développe à partir de l’intrigue amoureuse puisque le récit est presque toujours focalisé sur le personnage de Nipsya. On parle de Riel et de sa lutte, mais on ne les « voit » pas.

Pour le reste, c’est une quête amoureuse à double-fond. Nipsya est présentée au départ comme une jeune fille pure et innocente, ouverte à toutes les propositions. Un peu comme Maria Chapdelaine, elle va rencontrer trois prétendants : Vital, Mahigan et Alec, soit un Métis, un Autochtone et un Blanc. Autrement vu : un catholique, un polythéiste et un protestant. Ou même encore : un agriculteur, un Autochtone naufragé des traditions millénaires, et un commerçant au service de l’argent. 

L’auteur, plutôt sympathique à la cause des Autochtones, s’est quand même gardé de faire de Mahigan un digne représentant des Cris. Il est violent et voleur. Quant à Alec, il a beau être gentil, sensible et attentionné, au fond c’est un tricheur : quand vient le temps de prendre une décision, l’argent et le prestige social ont tôt fait de balayer ses sentiments. Ne reste que Vital, Saint-Vital, catholique convaincu, nationaliste bien trempé et cultivateur acharné.  Il va exiger de Nipsya qu’elle fasse une démarche spirituelle avant de se lier à elle.

On le devine, Vital va gagner et avec lui, l’idéologie canadienne-française de l’époque. Cultiver le sol, développer son esprit religieux, loin de la ville et près de la nature, c’est le chemin tracé de la survivance du peuple canadien-français. Après tout, n’étions-nous pas un peuple messianique ? (Voir l’extrait 2)

Bien entendu, ce qui singularise ce roman, c’est que cette idéologie est défendue pas des Métis, ballottés entre deux religions, deux langues, deux civilisations, dans un monde en train de changer.


Édition de 1988
Extraits
« Et c'est par cette veine capillaire du continent que furent apportés et semés, avec les pas ténus d'éphémères humains, les germes de corruption engendrés par cette floraison artificielle et vénéneuse qu'est l'extrême civilisation, laquelle détruit l'ordre et l'équilibre du monde, en même temps que, par une artère plus au sud, remontaient les sains antidotes, qui sont dans les grandes pensées et les nobles actes de l'homme. » (p. 133)

« Mais, me direz-vous, les Anglo-Saxons sont protestants. Oui. Néanmoins ils aident au christianisme et leurs innombrables sectes sont pourtant préférables au paganisme, et de beaucoup. Et voici que déjà nos frères protestants, effrayés de cet endettement de leur corps, cherchent à revenir à l'unité. Je ne serais pas surpris, que, lorsque luira le jour du Seigneur, notre Canada, avec la race et la langue anglaises pour le domaine des forces matérielles, et la race et la langue françaises pour le domaine de la pensée, soit le champ de bataille et de victoire d’où se lèvera l'unité chrétienne pour dominer le monde. (p. 191)

« Elle ne savait plus bien maintenant où était la vérité : s'il valait mieux que son pays suivit la même antique et primitive destinée, comme le voulaient les Kris; ou s'il ne serait pas meilleur de laisser se ruer sur cette vaste contrée encore sauvage les mêmes efforts des races blanches, et les mêmes beaux drames, les mêmes fiévreux emportements de conquêtes, avec tout leur sang et toutes leurs larmes. Elle ne savait plus qui avait plus de noblesse : son pays de lacs et de forêts ou les êtres humains clairsemés, révérant des puissances cachées, menaient une vie simple et rude; ou les nations des vieux peuples denses, écrasant la nature pour dresser leurs ambitions de pierre et de fer, menant une lutte incessante et formidable dans laquelle, à côté des chants de triomphe, on entendait toujours les cris de la douleur, mais qui était si grandiose dans la majesté de son effort. (p. 230)

« Des yeux de Nipsya maintenant rayonnait une lumière sereine et douce, comme celle des étoiles dans la nuit quand les nuages ont été emportés par le vent, et ses lèvres avaient retrouvé le sourire heureux des jours où le reflet ineffable se posait sur toutes les choses. Dans chacune de ses actions elle goûtait une joie passionnée, parce que, dans chacune, elle parvenait sans lutte à satisfaire aux deux grands amours qui lui emplissaient le cœur et dont elle ne savait plus lequel l'emportait : le divin s'était fait humain, et l'humain presque divin. (p. 271)