18 mars 2016

Le grand silence blanc

Louis-Frédéric Rouquette, Le grand silence blanc,  Art global/Libre expression, 1982, 234 pages. (36 Illustrations Clarence Gagnon). (1re édition : Paris, Ferenczi, 1920)

Je n’ai pas l’édition originale, ni la célèbre édition illustrée par Clarence Gagnon (Mornay 1928) mais un fac-similé de cette dernière publié au Québec en 1982.

Dans ce qui ressemble plus à une chronique qu’à un roman, Freddy, le narrateur chercheur d’or, raconte ses pérégrinations en Alaska et au Yukon et plus largement sur la côte ouest de l’Amérique (Prince Rupert, Sagway, Seatle). Il se promène de l’extrême ouest (Ile Saint-Paul) à l’extrême nord (Point-Barrow) de l’Alaska aux alentours du fleuve Yukon (Dawson et les environs) en  territoire canadien. Comment passe-t-il d’un lieu à l’autre? On l’ignore.

Le point de départ, c’est San Francisco. Freddy a rencontré dans un bar un homme qui prétend qu’on a découvert de l’or « sur une des îles de l’archipel de la Reine-Charlotte ». Il s’embarque à Seattle sur un bateau qui l’amène dans la dite île (Cumshewa). Mais de l’or, il n’y a pas. Coincé un temps dans les parages, il décide de s’embarquer sur le premier navire de passage, qu’il aille au Nord ou au Sud. C’est finalement un navire qui monte au nord qui le prend à bord. « La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence, terre du mystère, terre de la neige et de l’or : n’est-ce pas la pay-dirt, la terre qui paye ? Qui paye quoi ? La volonté ? La résistance ? Qui paye comment ? Avec l’or arraché aux roches dures ? »

Il se rend à Dawson en passant par Skagway.  Pour quelle raison se rend-il à Dawson? On est en 1916 et la ruée vers l’or est terminée depuis longtemps. Ils ne sont plus que quelques mineurs à ratisser les tributaires du Yukon à la recherche de précieuses pépites. « Être mineur aujourd’hui, c’est le bagne. Le vieux libertaire d’autrefois allait, venait, comme un loup des prairies ; maintenant, il est domestiqué  comme un chien de ville. »

Pour le reste, Rouquette raconte la vie dure de ces mineurs, leur course dans le « grand silence blanc », leur beuveries, leurs chicanes, parfois leur amitié. Il décrit très peu le difficile quotidien du chercheur d’or. Ce sont plutôt ses impressions et les rencontres qu’il fait qui alimentent son récit.

Les impressions ? Il parle du climat, de la solitude, de l’ennui du pays, de son amitié pour son chien Tempest ; il philosophe sur les valeurs de l’Occident, sur les motivations humaines…

Les rencontres? Plusieurs des personnages rencontrés (des solitaires, des rêveurs, des aventuriers) sont hors du commun. La sulfureuse Jessie Marlowe, avec laquelle il vivra une histoire d’amour, est poursuivie par la police montée pour avoir tué son sergent de mari. Hong-Tcheng-Tsi, un commerçant « chinois qui a su résister à tous les décrets et prohibitions du gouvernement américain », a fui la civilisation et discute philosophie, bouddhisme tout en vendant des substances défendues. Kotak, l’Inuit, ne comprend pas qu’il faille « travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants sur un coup de dé ». Gregory Land, le maître postier du Yukon, diplômé de Berkeley, a abandonné une carrière d’avocat « parce que les civilisés [l]e dégoutent ». César Escouffiat, a appris le grec pour se désennuyer et peut citer Xénophon, Theognis dans le texte. Patrick Packing, le mineur malchanceux, celui qui a fait sauter une colline et trouver un mammouth qui l’a enrichi; Hans Troemsen, « un bon géant blond de Scandinavie, silencieux et grave », lâchement assassiné et vengé par son chien Push; Jack Nichols, ce garçon à lunettes, « timide comme une demoiselle et doux comme un mouton » qui semble à première vue un « avare sordide » mais qui n’est qu’un amoureux éconduit. Le pianiste Sandrino, «  un gringalet, pâle, mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille » qui crache son sang entre deux musiques dansantes. Toutes ces « dancing girls » à peine esquissées.

On ne connaitra jamais les raisons profondes qui ont amené Freddy dans le « grand silence blanc » ni celles qui l’ont fait partir. La richesse? Ce ne semble pas le cas. Le goût de l’aventure, une déception amoureuse, un lien difficile avec ses proches? C’est probablement de ces côtés qu’il faudrait chercher.

On trouve beaucoup de passages magnifiques dans ce roman. Et ce ne sont pas les aspects documentaires (la chasse au phoque ou au grizzli, l’ABC du chercheur d’or) ou les scènes d’action, mais davantage les moments ou ces rudes gaillards baissent leurs défenses qui nous touchent. Bien entendu, la relation que Freddy entretient avec Tempest, son chien huskie, surtout à la toute fin, lorsqu’il doit l’abandonner, nous touche. Mais au-delà de ces passages plus « sentimentaux », le récit parvient au sublime à quelques reprises et curieusement ce n’est pas quand Rouquette parle de la nature, mais plutôt quand il perce la carapace de ces êtres durs. On trouve quelques personnages felliniens que le grand maître n’aurait pas dédaignés. Je pense à César Escouffiat, « l’homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme parce que c’est dimanche », à Patrick Patrick Packing qui cherche un filon et qui déterre un mammouth ou au pianiste Sandino qui, sous l’œil éberlué des rudes mineurs et des « dancing girls », joue La damnation de Faust avant de mourir.

En plus des 36 grandes vignettes, le livre présente de très nombreuses lettrines, culs-de-lampe et ornements. Clarence Gagnon illustre bien ce livre, bien que je préfère son travail dans Maria Chapdelaine. Quand je pense aux illustrations du grand Nord, le nom de René Richard, élève de Gagnon, me vient en tête.

Extrait
Sandrino jouait la Damnation de Faust. C’était une reprise sur lui-même, une revanche de sa volonté d’artiste bafoué.
L’harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, les bas désirs, les louches compromissions.
Sandrino sortait de la fange où on l’avait ravalé et il s’élevait beau comme un Dieu.
La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le ballet des Sylphes. L’idée mélodique s’affirmait, pure comme une eau de source, sans une mièvrerie, et l’évocation à la nature montait, hommage de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de timbres admirable, unique.
Ce fut, après l’ouragan déchaîné, la course à l’abîme, de la joie et de douleur ; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l’âme humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du coursier farouche qui emportait l’homme, cet éternel damné.
Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait fantastique.
Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s’étaient dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là, debout, en demi-cercle, écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie avait donné les masques les plus durs, se détendaient ; la joie intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d’un rayon plus qu’humain la face des hommes.
Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase, croyaient voir Dieu.
Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une rupture d’équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le Chœur des Anges, où tout le mysticisme de la foi est enclos.
Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs jours déjà.
Cette damnation était à leur image, cette course à l’abîme était la course chimérique de l’or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir, donneur de considération, dispensateur de renommée… et la mort passait, emportant la vie en croupe.
Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose, des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude au front.
La dernière note les délivra de leur angoisse.
La dernière note. L’âme du piano chante encore et vibre dans la prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier.
Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.








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