1 février 2011

La chasse-galerie. Légendes canadiennes

Honoré Beaugrand, La chasse-galerie. Légendes canadiennes, Montréal, Beauchemin, 1900, 123 p. (Illustrations de Henri Julien, H. Sandham et Raoul Barré)

À Vicky qui aimait beaucoup ce recueil.

Le recueil est devenu un classique de notre littérature, surtout à cause du célèbre conte éponyme. Beaugrand a d’abord publié ses contes dans des journaux avant de les réunir en livre. Comme beaucoup l’ont fait avant lui, il a mis sur papier des histoires qu’il avait entendues.

La chasse-galerie
La légende ne serait pas proprement québécoise, mais originaire du Poitou, selon ce site. Il en existerait plusieurs versions, assez différentes les unes des autres. Celle de Beaugrand, qui a quand même une forte couleur locale, est devenue tellement célèbre qu’elle a éclipsé toutes les autres. En voici le résumé : le soir du jour de l’An 1858, en haut de la Gatineau, huit bûcherons décident de faire un pacte avec le diable : ils promettent de lui céder leur âme s’il les transporte à Lavaltrie, où résident leurs blondes. Mais attention, le pacte est un peu plus compliqué que cela : « Satan ! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d’ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du nôtre, le bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. À cette condition tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier ! » Embarqués dans un canot, ils vont parcourir 200 lieues du haut des airs. Pour savoir s'ils vont réussir à garder leur âme, il faut lire le conte. 

Le loup-garou
Il y a deux récits dans ce conte. Lors d’une soirée électorale, les gens demandent au père Pierriche Brindamour de leur raconter ses histoires de loups-garous. Le vieux commence par une histoire dont il a été témoin : en longeant l’Île-de-Grâce, des marins aperçoivent « une ronde de loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang de chrétien ». Pour les disperser, le père du narrateur leur tire dessus après avoir « fourr[é] son chapelet dans le canon » de son fusil. Puis, comme on se moque un peu de son histoire, le père Brindamour leur en raconte une seconde : son père, attiré par une belle sauvagesse, se rend à un rendez-vous nocturne qu’elle lui a donné. C’est un loup-garou qui s’y présente. Il lutte avec lui et réussit à s'en débarrasser en lui coupant une patte. Il ne reverra jamais sa belle sauvagesse et, au printemps suivant, on lui dit qu’on l’a revue mais qu’il lui manquait une main.

La bête à grand’queue
La tradition veut que la bête à grand’queue s’attaque à ceux qui font des pâques de renard depuis sept ans ou plus. C’est le cas de Fanfan Lazette, « un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses parents, qui se moquait des sermons du curé, etc. ». Par une soirée d’orages, accompagné d’un compagnon, il est poursuivi par une bête à grand’queue. Comme chacun le sait, le seul moyen de s'en défaire, c’est de lui couper la queue, ce qu’il réussira aux termes d’une lutte épique. Il n’empêche qu’il sera poursuivi en justice pour avoir taillé la queue du bœuf de F.-X. Trempe.

Macloune
Il s’appelait Maxime. On l’avait surnommé Macloune, parce que sa mère l’appelait ainsi. « Le pauvre garçon était un monstre de laideur ». Malgré tout, il savait se faire aimer, parce qu’il « était aussi bon qu’il était laid ». En plus, il était vaillant et débrouillard. C’est lui qui faisait vivre sa mère. Un jour, il rencontra une fille, Marie-Joyelle, une « pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le travail ». Maxime le monstre était amoureux et voulut se marier. Tout le village condamna ce mariage : « Ils pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune, malade, infirme, rachitique et difforme […] de devenir le père d’une progéniture qui serait voué d’avance à une condition d’infériorité intellectuelle ». Aussi quand il alla voir le curé, celui-ci refusa de publier les bans à l’église. La conséquence fut tragique pour les amoureux.

Le Père Louison
Le père Louison était un grand vieillard qui menait sa petite affaire sans se mêler aux villageois. Il était passeur sur le Saint-Laurent et il vivait de chasse et de pêche. On l’appréciait quand même, car il n’y avait rien à redire sur son comportement. Pourtant, un jour il entra dans une telle fureur qu’il faillit tuer un de ses concitoyens qui l’avait frappé parce que lui-même avait réprimandé son fils. Lors du procès, on apprit que ce n’était pas la première fois qu’il perdait ainsi la tête. Le père Louison, craignant la prison, préféra fuir sans demander son reste même si la tempête était menaçante. On retrouva son canot flottant sur le fleuve.

Dans cette édition, on a ajouté
Le fantôme de l'avare.
Le fantôme de l’avare
Ce conte ne figure pas dans l’édition originale. En fait, il fait partie de Jeanne la fileuse. On est à la veille du jour de l’An et la tempête sévit. Un riche vieillard, par peur de se faire voler, refuse l’hospitalité à un voyageur. On le retrouve, le lendemain, complètement gelé, sur le seuil de la porte. Quand le vieillard meurt, il est condamné à revenir sur terre, à chaque veille du jour de l’An, jusqu’à ce qu’il puise se racheter. L’occasion se présente cinquante ans plus tard quand le narrateur se présente chez lui.

Vous l’aurez deviné, sur les six contes, quatre sont fantastiques et deux, réalistes. Beaugrand raconte aussi bien les uns que les autres. Comme conteur, il est au moins l’égal de Fréchette.

Le défi d’un conteur fantastique, c’est de donner une certaine vraisemblance à des événements surnaturels. Un bon conteur insinue un doute raisonnable sans tuer le surnaturel qui est le nerf de l’intrigue. Il me semble que Beaugrand relève bien ce défi.

Souvent cette hésitation fait l'objet d'une mise en scène à l’intérieur du récit. Autrement dit, certaines circonstances laissent penser que le héros puisse s'être trompé. Chez Beaugrand, la boisson coule abondamment, les histoires ont lieu le soir ou la nuit ou en pleine tempête, dans des lieux isolés, et elles se sont produites il y a longtemps, donc sont difficilement vérifiables; d'un autre côté, pour accréditer l’invraisemblable, l’auteur choisit un narrateur qui a participé aux événements, comme acteur ou comme témoin. Ainsi le lecteur, s’il accepte le pacte de lecture, est maintenu dans le doute jusqu’à la fin.

De toute façon, ce type d’histoire fait appel à d’anciennes terreurs qui n’ont jamais fini de titiller l’esprit humain, même chez les plus rationnels. C’est ce qui explique sans doute qu’on abat facilement ses défenses et qu’on se laisse toucher par des faits auxquels on n’accorde aucun crédit dans la « vraie vie ». Pour moi, ce fut une très agréable relecture.

La Chasse-galerie, avec ses illustrations, ses lettrines, ses bandeaux, ses culs-de-lampe rouges, est un très beau livre. Honoré Beaugrand qui était un bibliophile l'a lui-même édité. Il a distribué à ses amis les 200 exemplaires qu'il a tirés de son livre. Il a aussi publié une version anglaise la même année.


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