9 février 2011

Mes Rimes

Elzéar Labelle, Mes rimes, Québec, P. G. Delisle imprimeur, 1876, 149 pages. (Préface et biographie de l’auteur par A. N. Montpetit)

Qui est Elzéar Labelle ? Il est né à Québec en 1843. Sa mère étant malade, c’est un oncle qui en aurait pris soin. Il fait des études d’avocat sans parvenir au diplôme. Il semble avoir souffert assez tôt de douleurs rhumatismales. Il est mort à 32 ans, un an avant la publication de son recueil. Il a travaillé comme journaliste, avec son frère Ludger, qui avait fondé un journal. Son ami A. N. Montpetit, qui en a reçu « le dépôt des mains de l’auteur », s'est chargé de publier ses œuvres.

Dans sa préface, Montpetit développe une réflexion sur la mort, sur le temps qui passe (il a 30 ans). Il offre aussi une défense de la sobre poésie de son ami, admet certaines faiblesses formelles mais argue que le « naturel de l’auteur » permet amplement d’excuser ses faiblesses. « A mon avis, Elzéar Labelle est poète, parce qu'il dit juste et vrai, parce qu'il peint ce qu'il voit, parce qu'il échange avec nous ses impressions. Il précise, il fixe nos sentiments. […] Est-ce que je m'occupe de savoir si toutes les règles de la versification sont observées, du moment que je suis ému, enlevé ou entraîné? Allons donc! »

Son recueil, intitulé modestement Mes Rimes, contient des poésies de circonstances (Montpetit parle d’ « impromptus ») et le texte d’une opérette. Labelle n’est pas un poète à la manière de Fréchette, Lemay ou Chapman. On est loin du haut-lyrisme de ses compatriotes. C’est un poète populaire. Le ton est presque toujours léger, parfois humoristique, parfois attendri et à de rares occasions, sarcastique. Il faut savoir que beaucoup de ces textes étaient des paroles de chanson que Labelle interprétait, parfois avec ses frères, dans des soirées.

On ne peut pas repérer de thèmes récurrents : ce sont vraiment des circonstances privées ou publiques qui décident du sujet. Toutefois, comme tout bon humoriste, à quelques reprises il se moque du mariage comme dans le texte intitulé « Chanson » : « Je serais bien ton amoureux, / Mais pas un mot de mariage, / Il me serait trop douloureux, / D'avoir à devenir plus sage; / Il est si bon / D'être garçon, / Que de changer cette existence, / Cent fois, pour moi! / Oui, sur ma foi! / Cent fois! vaudrait mieux la potence! » Dans « Grand diner chez un homme politique », il se paie la tête des politiciens de manière très convenue : « Ministres et valets / Se croisaient dans la salle: / Flatteurs et paltoquets, / Tous avaient part égale. / Vrai rendez-vous d'amis, / Où chaque créature / Cachait sous ses habits / Sa cupide nature; / Théâtre des grandeurs, / Pêle-mêle admirable / Où les moins serviteurs, / Étaient ceux de la table. » Il s’attendrit sur un enfant : « Dors, ô mon bel enfant! / Sur le soin de ta mère, / Vois! la nuit se répand, / Ferme bien ta paupière. » À quelques reprises il donne dans l’inspiration patriotico-religieuse. Quelques poèmes, à peine moins légers, évoquent sa maladie et la mort (voir l’extrait).

Le morceau le plus ambitieux du recueil, c’est « La conversion d’un pêcheur », une opérette en un acte, qui met en scène deux personnages très caricaturaux : Morufort, un pêcheur de la Nouvelle-Écosse, et Pierrichon, un cultivateur du Québec. La scène se passe dans un hôtel. Après l’entrée de la Nouvelle-Écosse dans la Confédération, Morufort s'est amené à Québec pour essayer de comprendre pourquoi les poissons avaient cessé de mordre (sic). À l’hôtel où il loge, il rencontre Pierriche, revenant du marché, après avoir vendu toute sa marchandise. Les deux vont discuter des bienfaits de la Confédération. Au départ, Morufort repousse tous les arguments de son ami québécois. Pierriche finit par le convaincre des bienfaits du pacte en lui trouvant un emploi au gouvernement. Il est bien difficile de savoir où loge au juste l’auteur. Il se moque de la Confédération, des politiciens, des jeux politiques… Les personnages parlent le langage populaire et le Néo-Écossais se paie quelques jolis jeux de mots : « C’est là qu’on fait des rations » ; « Ça m’étonne pas qu’vous ayez gobé la chose, puisque tout l’comté l’avale. » (Pierriche vient du comté de Laval)

MON LIVRE
A vous mes vieux amis, à vous ce petit livre:
Prenez-le tout entier, car il est bien à vous,
A vous tous, avec qui je fus heureux de vivre,
Et dont le souvenir m'est encore si doux.
Je sens que je fléchis sous un poids qui m'oppresse,
Ce matin, j'essayai vainement de sortir,
Je gourmandai mon corps, l'accusant de paresse:
Mais je n'ai plus de force, hélas! que pour souffrir.
Oui, me voilà cloué sur mon lit de douleur:
La souffrance m'étreint, me travaille, me mine,
Et dans mon corps brisé, je n'ai plus que le cœur,
Qui soit encore entier: dans mon front qui s'incline,
Mon âme est mal à l'aise et songe au grand départ.
C'est dur, bien dur, amis! pour moi qui tant vous aime,
De renoncer si tôt, à cette bonne part,
De tendresse, de soins, je dirais d'amour même,
Que vous m'avez permis de prendre dans vos cœurs.
Je ne puis plus vous voir, mais autour de ma couche,
Ma mémoire, domptant l'excès de mes douleurs,
Me rappelant vos noms que répète ma bouche,
Vous rassemble encor tous: recevez mes adieux,
Je vous presse les mains, je refais notre histoire,
Vos noms, chainons de fleurs, me suivront jusqu'aux cieux:
Même au sein du bonheur, j'en garderai mémoire;
Car Dieu n'efface rien du cœur qui sut aimer,
Il lui pardonne tout. Pour votre souvenance,
Recueillez ces couplets qui pourront vous charmer,
Aux heures de loisir, raccourcir la distance
Qui va nous séparer; vous penserez à moi,
Puis si vos pas foulaient ma tombe au cimetière,
Mettez-vous à genoux, au nom de notre foi,
Et pour votre Elzéar faites une prière.

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