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15 mai 2026

Contes d’aujourd’hui

 Henri Beaupray, Contes d'aujourd'hui, Québec, Éditions de l'Action catholique, 1943, 218 pages.


Il était une fois

Cette allégorie met en lumière la vocation du « petit peuple » canadien-français : préserver sa langue et sa foi face aux défis du temps.

Le raid sur Dieppe
L’amie d’un officier et sa sœur fabriquent un talisman dans l’espoir de le protéger. Lors du débarquement à Dieppe, ce talisman, qui s’avère être le drapeau non officiel du Canada, inspire et encourage les soldats canadiens dans leur mission risquée.

Le secret du père Arsenault
Florian Arsenault s’installe à Saint-Léon-les-Pins, où il pratique le maraîchage. Avec l’âge, il engage un jeune homme et fait l’acquisition d’une belle camionnette jaune, multipliant les déplacements. Les gens se questionnent, jusqu’au moment où le curé révèle son secret : Arsenault est un Acadien qui rachète discrètement les terres que les Anglais ont prises lors du Grand Dérangement.

Les aventures de Prosper Morin
Prosper Morin, gardien de camp, raconte sa bataille avec une ourse.

Un pari d'étudiants
Des étudiants en médecine parient sur les derniers mots qu’un patient, risquant de perdre la voix lors d’une opération, pourrait prononcer.

Les oiseaux en coopératives
Les oiseaux ont abandonné le jardin du père Lagraine, pour la Gaspésie, où, semble-t-il, la coopération a créé un regain de richesse.

Le miracle de la neige
Deux vieux, qui reprochent à leur petite-fille ses excursions de ski avec son copain, changent d’idée en voyant tomber la neige depuis la fenêtre.

La jeune fille aux cheveux d'or
Deux étudiants en médecine, dans une salle de dissection, se retrouvent devant le corps d’une mystérieuse jeune fille aux cheveux d’or. Quelques années plus tard, l’un d’eux, suite à une panne de moteur, en voyage sur la Côte-Nord, s’arrête chez des vieux, les grands-parents de la jeune fille, et découvre qui elle était.

Le plus beau pays du monde
Un couple se rend à New York afin de visiter l’Exposition universelle. Leur jeune fils a très hâte de visiter le pavillon du Canada. À la suite d’un incident, cette visite est reportée au lendemain, mais l’enfant tombe malade. Dans un rêve, un ange lui présente son pays.

Gros Bonasse
Gros Bonasse, un homme naïf et maltraité par sa mère, est méprisé par les villageois. Il quitte le village et devient plus tard un héros de guerre, ce dont les villageois tirent honneur. 

Le saint homme de Cromignon
Un homme, qui se prend pour un saint, malmène femme et enfants.

Mon voisin de campagne
Un savant qui a étudié toute sa vie en arrive à cette simple vérité. L’essentiel ne se trouve pas dans la connaissance mais dans l’accord avec la réalitè qui nous entoure.

Entendons-nous, on n’est pas devant un grand recueil. La plus grande force de Beaupray réside dans le choix de ses personnages, plusieurs assez pittoresques. Cependant, l’action qui les anime n’est pas toujours captivante. Plusieurs récits, trop anecdotiques, reposent sur des événements insignifiants, comme une chute de neige dans « Le miracle de la neige » ou une simple partie de pêche dans « Mon voisin de campagne ». Ses histoires se déroulent le plus souvent dans des milieux bourgeois. Certains passages semblent servir une thèse, notamment lorsqu’il exprime ses sentiments nationalistes, son attachement au mouvement coopératif, à l’importance de la religion… D’autres sont moralisateurs, comme dans « Le saint homme de Cromignon ».

 

Charles-Henri Beaupray sur Laurentiana
Les beaux jours viendront…

Jours de folie

16 janvier 2026

Contes canadiens

Hervé de Saint-Georges, Contes canadiens, Paris, Éditions Paul Dumont, 1947, 197 pages.

Le recueil compte huit nouvelles. On déduit que ces histoires se déroulent au début du vingtième siècle. Saint-Georges met en scène des drames qui perturbent des gens en apparence sans histoire. On dirait qu’une fatalité plane au-dessus de ce petit monde : presque tous les récits se terminent par un décès. Les critiques ont évoqué, avec raison, Maupassant pour décrire le réalisme de Saint-Georges. On pourrait aussi nommer Albert Laberge, en raison de sa vision pessimiste et Yves Thériault, pour certains personnages qui ne font qu’un avec la nature. Le recueil est très bien écrit. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés. On peut comprendre que ce livre ait été réimprimé en 2008.

Le dernier train

Alcide est chef de gare dans un hameau perdu. Delvina, une ancienne maîtresse d’école qui s’est acheté un petit commerce quand elle a hérité d’un oncle, est amoureuse de lui depuis toujours. Il la fréquente mais refuse de l’épouser. Quand il apprend que sa petite gare sera fermée, il est coincé. De quoi vivre? Delvina lui propose une fois de plus le mariage. Alcide va choisir une sortie beaucoup plus dramatique.

Le réveillon des démons

Thomas Lapierre, dit Frisé, est un draveur sur la Gatineau, mais aussi un mécréant qui ne croit ni à Dieu ni à diable.  Pendant que ses amis se rendent à la messe de minuit au village voisin, il préfère rester au camp, s’empiffrer et se saouler. À minuit, une troupe de démons débarquent et le forcent à avaler la pire nourriture qui soit. D’un signe de croix, il réussit à s’en débarrasser et, tôt le lendemain, il court se confesser et communier.

Quand la flamme s'éteint

Ludovic et Maria, un couple de fermiers, vivent avec le père âgé qui leur a transmis sa terre. Celui-ci est malade et on s’attend à ce qu’il décède, ce que le couple souhaite. Il se rétablit mais ne peut plus accomplir les petits travaux qui l’occupaient. Le couple envisage de le placer à l’hospice, mais le testament prévoit un héritage de 800 $, à condition qu’il meure à la maison. Ayant entendu leur discussion, le père décide de partir chez sa sœur, mais il décède en chemin, privant ainsi le couple de l’héritage prévu.

Le rêve de Lee-Wing

Lee-Wing, un serveur, s’est amouraché d’une belle sténo qui vient au restaurant tous les jours. Elle s’en rend compte et ça l’amuse. Elle fait marcher le « sale petit Chinois » avant de l’abandonner quand elle voit qu’elle est allée trop loin. Il en meurt.

Le crime d'un honnête homme

Rémi, un petit aubergiste, aime la pêche. Un jour, il sort de l’eau un cadavre dont le portefeuille intact contient $2000. Impossible de savoir qui est cet homme, il le remet à l’eau et part avec l’argent. Il a tôt fait de se culpabiliser et, au bout de quelques mois, il retourne le chercher pour le mener au cimetière. Mal lui en prend puisqu’il se noie en essayant de le remonter dans son bateau.

Hilaire-aux-Anguilles

Hilaire, 80 ans, vit avec sa vieille.  Ses enfants ont déserté. Pour survivre, il chasse et il pêche. Un jour, il apprend que les vieux recevront bientôt une pension. Il n’y croit pas jusqu’à ce que le curé confirme la nouvelle. Sa vieille est très malade et meurt avant l’arrivée du premier chèque. Un ami lui apporte enfin la fameuse enveloppe contenant le chèque ainsi que les arréages, presque 200$. Ému, il meurt en examinant son chèque.

Les écumeurs de grèves

Edgar Forban et son fils Romain, mal vus par le village, sont accusés de pillage. Romain est amoureux de Gisèle, la fille de leur rival. Lors d’une tempête, le père de Gisèle est en danger. Malgré les réticences, les Forban le sauvent et retrouvent ainsi l’estime des habitants.

Le montreur d'ours

Tonio et son ours arrivent au village et présentent un spectacle interrompu par l’intervention du maire. Tonio est ensuite chassé et passe la nuit dans un fossé avec son ours. Le lendemain, le fils du maire se blesse gravement en coupant du bois, et personne ne parvient à arrêter l’hémorragie. Tonio, qui a le don d’arrêter le sang, aurait pu intervenir, mais il demeure introuvable. Peu après, un chasseur abat l’ours qui était resté auprès du corps de son maître, décédé lui aussi.

6 janvier 2026

Cri d’alarme

Halina Izdebska, Cri d’alarme, Montréal, Parizeau, 1945, 162 pages (Collection les chants nouveaux)

Izbedska (1898-1954?) n’est pas une écrivaine québécoise, même si son recueil de poèmes en prose (c’est elle qui utilise cette appellation) a été publié à Montréal en 1945. Il est difficile de trouver des informations sur cette femme. Je comprends, à travers les lignes, qu’elle est née en Pologne, qu’elle a vécu en Union soviétique, puis en France où elle s’est mariée pendant la Première guerre mondiale. Elle a publié des poèmes dans des revues et au moins deux livres en francais dans les années 20. Elle a traduit des textes en russe et publié dans cette langue des récits. Probablement, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré à New York.

Son lien avec le Québec est le suivant : entre le 10 avril 1943 et le 11 août 1945, elle a publié des récits et des poèmes dans le journal Le Jour de Jean-Charles Harvey. On trouve aussi un récit dans Le Samedi en 1946.

Cri d’alarme se lit encore très bien. Certains textes évoquent son enfance : « En Pologne, à l'âge de onze ans, j'aimais prendre dans la campagne, tous les jours, une direction nouvelle, n'importe laquelle, pourvu qu'elle berçât mon cœur déjà inassouvi par une combinaison de lignes et de lumières imprévue. ». Elle se remémore aussi certains moments de sa jeunesse, de son mariage, de sa vie de jeune mère vécues en France.

D’autres textes sont plutôt des instantanées. Par exemple, elle est assise dans un parc et elle observe les passants : « J'ai entendu aujourd'hui dans la rue quelque chose d'extraordinaire : l'entretien paisible de quelques êtres humains, entretien qui était comme un oiseau dans la main et dont chaque parole bannissait le ciel. »

D’autres traduisent ses états d’âme, entre autres les difficultés de quitter la France : « Nous avons traversé l'Océan comme un grand amour malheureux : comment survivre à tant d'exil? Comme le mot « quitter » sait scalper nos âmes ! Avons-nous emporté dans nos bagages de quoi espérer pendant mille ans ? »

Enfin, certains textes sont des réflexions sur le déroulement chaotique de sa vie : elle pose un regard affligé sur son époque (lire l’extrait) tout en maintenant vivant l’espoir d’un monde meilleur.

Bref, rien de compliqué, le journal d’une « exilée », d’une battante qui continue de s’accrocher à la vie dans ce qu’elle a de plus simple à offrir.  

Le tout est très bien écrit, davantage évoqué que raconté, agréable à lire. En refermant le livre, on regrette de ne pas en savoir plus sur cette femme.


QUELQU'UN M'A DIT

Quelqu’un m'a dit que mes poèmes resteraient dans les siècles pour apprendre à l'humanité future quel feu a brûlé ces années incroyables vécues par notre génération sur la terre.

Certes, il y a eu peu d'époques aussi saturées de tempêtes et de cataclysmes, aussi fécondées par la mort, où le bonheur ait été aussi bref et déchirant, aussi intense la douleur et aussi démesuré l'espoir. Je suis le chant de nos ténèbres et de nos lueurs. Mais ne suis-je que cela ?

Je sens un autre cri monter à mes lèvres.

A travers les terres immenses, à travers les océans aux senteurs multiples, depuis que dans le temps a sombré le chaos: mon cœur bat dans tout enfant nouveau-né, dans toute floraison d'étoiles, dans les larmes noires du crépuscule tombant sur le monde, dans tout gémissement d'amour, dans la rapacité jamais rassasiée de la mort, dans l'immortelle révolte de la vie.

22 juin 2025

Jours de folie

Henri Beaupray, Jours de folie, Québec, L’Action catholique, 1943, 214 pages.

Jean Renaudier a été rejeté par sa famille de nouveaux riches parce qu’il voulait épouser Thérèse Verdelet une fille de milieu pauvre. Il a même frappé violemment son frère Alexandre et s’est retrouvé pour quelques heures en prison. Pour éviter le scandale, sa famille n’a pas porté plainte. Il se retrouve seul, sans emploi (il travaillait dans l’entreprise de son père), presque sans argent, dans une petite chambre qu’il partage avec un ami journaliste. Pire encore, il a attrappé une pneumonie et y a presque laissé sa peau. Murielle, une jeune fille qui habite la même maison de pension, l’a secouru. Entre-temps, sa fiancée semble l’avoir abandonné. Peu lui importe, toutes ses pensées vont dorénavant vers Murielle. Son ami journaliste lui force la main et le convainc de lui prêter une part de ses économies pour jouer à la bourse, somme d’argent qu’il perd. Quelque temps passe et Murielle disparait sans explication : on apprendra que son père a été ruiné par le père de Jean.  

 

La situation semble de plus en plus désespérée quand l’ami journaliste lui propose de travailler au journal dont le nouveau propriétaire n’est nul autre que son frère Alexandre, ce que tout le monde ignore. Sur recommandation de ce dernier, Jean est encouragé à attaquer tout ce qui bouge, ce qui lui attire des problèmes, des procès et un nouvel emprisonnement. À la sortie de prison, il est conduit dans un asile d’aliénés. On comprend que c’est son frère Alexandre qui a tout manigancé parce que leur père étant décédé, Jean aurait hérité de la moitié de l’entreprise. Le roman se termine sur une petite note d’espoir : son frère, devenu maître à bord, s’est mis à dos sa mère et ses deux sœurs.

 

Vous l’aurez compris, ce roman n’est rien d’autre qu’un énorme mélodrame, un roman de gare. Les malheurs ne cessent de s’accumuler. Malgré les efforts d’explications psychologiques de l’auteur, on note beaucoup de raccourcis, de revirements de situation peu crédibles, entre autres pour tout ce qui touche aux relations amoureuses. Jean Normandier est animé d’une vision sociale généreuse, dit-on, mais il ne fait rien qui vaille pour la défendre. Bref, inutile de s’acharner…

 

Du même auteur : Les beaux jours viendront…

8 septembre 2024

Les oiseaux dans la brume

Charles-E. Harpe, Les oiseaux dans la brume, Montréal, éd. Marquis, 1948, 169 p. (Préface d’Arthur Lacasse)

Le recueil est dédié à Gabrielle, son épouse. Le curé Lacasse, en préface, se lance corps et âme dans la défense des règles classiques de la poésie. Disons-le, en 1948, c’était un combat perdu depuis longtemps. Le poème liminaire commence ainsi : « Mes vers sont des oiseaux égarés dans la brume » et le reste du poème nous présente le poète comme un être éthéré qui « vit dans le brouillard des radieux mensonges ».

Le recueil compte cinq parties. Dans « L’escale aux chimères », le poète déplore la voie qu’il a choisie pendant son adolescence : « Épuisé de mensonge […] J’ai pleuré tous les dieux de mon adolescence ! Il faut vivre sa vie et non pas la rêver! / J’ai voulu faire escale, hélas, j’ai fait naufrage… » Dans « Pastels et fusains », Harpe présente de courts tableaux, le plus souvent riants, sur le passage des saisons. « Les heures ferventes » recouvrent plusieurs sujets : la fragilité des poètes, la force tranquille des paysans, la marche jamais trahie du peuple québécois, le difficile parcours d’un malade tempéré par sa foi chrétienne (Passion d’un allongé), la beauté de Noël. « En écoutant Debussy » : le grand musicien lui inspire tristesse, mélancolie, peine, mais aussi « l’ivresse du bonheur » que suscite la rencontre avec la femme aimée : « Je veux m’envelopper de la chaude atmosphère / De son cœur où mon cœur est venu s’enfermer ». Dans « Harmonies intimes », les poèmes ont pour sujet sa mère « Et quand je cueille la pervenche, / C’est pour voir un peu de tes yeux », son père (« Mon père était un homme à la fois grave et doux »), sa grand-mère, son épouse, leur enfant…

Un très court poème d’amour, intitulé simplement « Vœu », vient clore le recueil :

Lorsque je partirai pour l’éternel voyage
Tu seras près de moi, je sentirai ta main
Et tes doigts caresser mes cheveux, mon visage;

Mon cœur te restera, mon pauvre cœur humain,
Et moi j’emporterai le tien comme un otage,
Lorsque je partirai pour l’éternel voyage.

(Saint-Aubert, avril 1947, janvier 1948)

3 septembre 2024

Le jongleur des étoiles

Charles-E. Harpe, Le jongleur des étoiles, Montréal, éd. Marquis, 1947, 187 pages. (Préface de Roger Brien)

Brien, en préface, nous apprend que Le jongleur des étoiles est le deuxième livre de Harpe. Son premier, des chroniques sanatoriales, s’intitulait Les croix de chair. Brien salue un auteur en devenir qui atteindra un niveau supérieur « s’il apporte à chacune de ses œuvres futures la perfection de certaines pages ».

Le recueil contient dix textes, des récits et des poèmes, très fortement imprégnés des croyances religieuses de l’auteur. Tous ont tendance à démontrer qu’il ne peut y avoir de vie réussie, saine, en dehors de la religion : « L’art doit servir la foi et non la foi être asservie par l’art. »

Les récits, dont la trame est mince, servent de prétexte au discours de l’auteur. Celui-ci met souvent en scène des personnages en quête de rédemption, à commencer par le récit qui donne son titre au recueil : Robin ne peut gagner le cœur de sa belle sans épouser le sort des éprouvés. Dans d’autres récits, le personnage trouve réponse à ses malheurs en se dévouant pour les gens, tel ce médecin, largué par sa dulcinée, qui choisit d’aller pratiquer chez les paysans (Le berger des solitudes).  « C’est un honneur que le bon Dieu nous fait de travailler pour ses pauvres. » Tous ces récits et poèmes nous disent que l’esprit missionnaire est « la seule communion fraternelle possible entre les hommes ».

On comprend que Harpe a fréquenté les classiques, surtout les poètes, de Baudelaire à Aragon en passant par Péguy, Verlaine, etc. Pour donner du poids à son propos, Harpe a tendance à surécrire, comme c’est souvent le cas dans les textes religieux où croyance et poésie s’entremêlent. Selon Roger Brien, Charles E. Harpe (1908-1952) appartient au courant régionaliste; bien que j’y vois un lien avec nos terroiristes, je préciserais que l’inspiration est davantage française que canadienne-française.

Extrait

Que m’importe le sort d’une douleur amère !
Il en est des oiseaux, meurtris, ensanglantés,
Qui ne peuvent donner l’essor à leur chimère
Et qui chante quand même en des cieux dévastés.

Dites-moi la beauté des êtres et des choses…
Grisez-moi des printemps fabuleux d’autrefois…
Ma chair palpite encore à l’ivresse des roses
Et je vais sans leur dard me déchirer les doigts

Qu’importe! Si je chante, en ma foi, la souffrance
C’est qu’elle est sœur de la beauté,
Comme la croix est le tremplin de l’espérance
Aux gouffres de l’éternité! 

Et quand le tendre soir, sur nous hisse ses voiles,
Berçant d’une brise vos nids,
Je sens grandir un infini
Bonheur de partager le songe des étoiles!

Sur Charles Harpe

27 octobre 2023

Faire naître

Roland Giguère, Faire naître, Montréal, Erta, 1949, 38 feuillets. (Quatre sérigraphies d’Albert Dumouchel; Maquettes : Conrad Tremblay; Formes et impressions : Gilles Robert et Roland Giguère; Aviseur technique : Arthur Gladu; Portefeuille : Jean Larivière)

Le recueil, tiré à 100 exemplaires, constitue un événement dans l’histoire de la poésie québécoise. Si j’ai tant tardé à le bloguer, c’est qu’il est devenu inaccessible. Giguère ne l’a pas repris dans les compilations qu’il a présentées ultérieurement. La BAnQ et l’Université Laval en ont un exemplaire que j’ai pu photographier. 

On connaît sa petite histoire. Giguère étudiait la typographie et la reliure à l’Atelier des arts graphiques. Ses professeurs lui ont donné accès à l’équipement de l’école et l’ont même aidé à fabriquer le livre. Tout a été fait de façon artisanale (voir le commentaire). Les 38 feuilles du recueil sont insérées dans un portefeuille créé par Jean Larivière. Giguère s’est amusé à explorer caractères typographiques, couleurs, grosseurs de fonte, orientations des vers (verticale, oblique), dispositions sur la page (décalage, colonnes) et même d’autres procédés comme ce titre qui flotte sur la page de couverture. Tous ces procédés semblent davantage ludiques que porteurs de sens. Je ne crois pas non plus qu’on puisse dire que les illustrations de Dumouchel soient en lien avec le texte de Giguère.

Pourtant, voici un recueil-clef, mais pour des raisons extérieures à la poésie elle-même. Malgré toute l’admiration que je voue à Giguère, il faut bien dire que si ce recueil avait été publié chez Beauchemin, il n’aurait pas survécu. On comprend qu’il ait refusé qu’il soit repris dans L’Âge de la parole ou Forêt vierge folle. Certains critiques, surtout en raison du titre, ont voulu y lire une allégorie de tout le mouvement poétique qui allait éclore dans les 10 prochaines années. Je n’y arrive pas.

Si on oublie la forme et qu’on s’en tient aux mots, que nous dit cette poésie? Les relations amoureuses me semblent le thème qui couvre tout le recueil : « je te revois éparse dans tous mes poèmes », avoue-t-il à la femme aimée. Celle-ci apparaît comme une source de lumière dans sa solitude, comme l’accompagnatrice qui lui permet de « marche[r] à la conquête d’un monde nouveau ».  

Pour autant, Giguère n’écrit pas de véritables poèmes d’amour. Le plus souvent, c’est la femme plutôt que l’amoureuse, qui figure dans le poème : « une femme solitaire cernée de mille feux / l'ardeur du brasier ardent / pour prendre appui sur un seul cri / jeté au flanc d'un amour / entretenu aux yeux de tous ». Liés à ce thème, certains poèmes évoquent une jeunesse faite d’attente et d’espoir que la femme viendra combler : « Il tourna en rond pendant des siècles, caressant de sa course la chevelure des oiseaux, toujours les mêmes. Un jour il tint un colloque avec l’étoile la plus proche à propos d'un introuvable infini ». 

Feu d’artifices typographiques, Faire naître apparaît comme le premier livre dans notre histoire littéraire qui est beaucoup plus qu’un objet sur lequel on imprime des mots. En quelque sorte la poésie entre en communion avec le livre qui la porte.

Roland Giguère sur Laurentiana

Éditions Erta
Faire naître
Les nuits abat-jour
Yeux fixes
Midi perdu
Images apprivoisées
Les armes blanches
Le défaut des ruines est d’avoir des habitants
Adorable femme des neiges
L’âge de la parole
La main au feu
Forêt vierge folle
Voix de 8 poètes du Canada





23 avril 2023

Aux souffles du pays

Georges Boiteau, Aux souffles du pays, Québec, Le quartier latin, 1949, 93 p. (Illustrations d’Ernest Noreau). 

Le recueil débute par un poème très engagé, un poème des lendemains de la Guerre 39-45, une dénonciation de « satan-soviet qui veux [sic] l’homme, le sol / d’Europe et d’Occident, par terreur et par vol ». On quitte rapidement la politique internationale, Boiteau se concentrant sur le Québec, avec une attirance pour le Nord. Ce sont le plus souvent des scènes bucoliques et les motifs de la littérature du terroir : les paysans au travail, le passage des saisons, la religion, la survie du pays par l’occupation des terres. « Vive l’homme au champ et sa famille! / O vive son parler objectif! / Il est le roi du sol productif : / Dieu bénit l’élan de sa faucille! » Plus d’une fois, il  oppose la vie dure mais vivifiante des paysans à celle, misérable et oiseuse, des bourgeois : « Plus mesquins que l’habitant qu’ils frôlent, / Les folichons bourgeois au repos, / Ventripotents et pleins de propos, / Hautains, bavards, chez lui, font les drôles. »

 

Disons-le, les poèmes de Boiteau n’auraient pas détonné dans le monde littéraire des années 1920, au moment où le terroir fleurissait. Mais un poète qui fait encore des rimes en 1949, qui oppose la ville malsaine et la pure campagne, qui incite les urbains à découvrir les vertus agricoles du nord dans le giron de l’église, qui rédigent des poèmes sur le mois des morts et sur la maison abandonnée se condamne lui-même à l’oubli. À sa défense, il faut dire qu’il n’était pas seul : c’était à peu près les idées de Duplessis et de beaucoup de gens.






16 avril 2023

Essor vers l’azur

Georges Boiteau, Essor vers l’azur, Ottawa-Montréal, éd. du lévrier, 1946, 125 pages. (Préface d’Alphonse Désilets)

Le recueil compte beaucoup de divisions. Du côté formel, on lit plusieurs sonnets, quelques balades et plusieurs poèmes de composition libre. Tout cela est rimé d’un couvercle à l’autre.

Pour ce qui est de la thématique, elle est on ne peut plus simple. La poésie de Boiteau se révèle comme un immense hymne à la nature, la nature domestique, celle du laboureur, mais aussi la nature plus mystérieuse, celle des forêts inconnues, celle de l’aventure. Même dans les moments difficiles, la nature est toujours là : le passage des saisons, les différents moments du jour, l’accompagnement des bêtes et le parfum des feuillages. La mort, l’amour, la désillusion du monde moderne et la religion s’expriment à travers la nature… Voici quelques titres de poèmes qui peuvent donner un aperçu de l’ensemble : « L’appel de la nature », « L’appel du paysage », « Gloire à l’été », « Au lever du jour., « La mort du soleil », « Ballade au soleil », « Tristesse d’automne », « Le pays enchanté » … Pour Boiteau, le point culminant de cet « essor vers l’azur » est représenté par « les vierges sommets de toute la nature ».

Quelques passages plus inspirés : « Et la brume du soir fait chanter les grenouilles, / Dans la glu des joncs verts et des hautes quenouilles »; « Une brise de mai passe dans la lumière » ; « Aux confins indécis où la clarté recule, / La nuit n’a pas encore atteint le crépuscule ».

AU JARDIN DE L’AÏEULE

Dans le sentier herbu qui mène au potager,
Regorgeant de fruits bleus et d’odeurs de pivoine.
Matinale toujours malgré son air âgé,
L’aïeule douce arrive et longe un champ d’avoine.

Pensive, elle s’arrête aux abords du verger,
Et sourit, en douceur, à son cher patrimoine,
Où croissent dans le bruit d’un bourdon passager,
Les glaïeuls d’or et les lys blancs de saint Antoine.

Elle parcourt l’allée et ramasse un bouquet,
Puis regarde courir, un moment, son roquet,
Qui chasse du jardin les passereaux voleurs;

Et pendant qu’elle fait lentement sa tournée,
Se courbant vers la terre et sur la rose née,
On dirait qu'elle parle à chacune des fleurs.

Sur Georges Boiteau

8 avril 2023

Ramilles



France Brégent [pseudo : Élisabeth Forté]
, Ramilles. En attendant chez le docteur, Montréal, Thérien frères, 1940, 182 p. (préface de Madeleine Huguenin) (Illustrations de Laurence Leroux) (1ère édition : 1937. Cette édition a été partiellement détruite par un incendie.)

La journaliste Madeleine Huguenin, qui signe la préface, pose un jugement très sympathique sur le livre de son amie : « Dans cette œuvre nuancée, filtrée, délicate et pensée, dans ses multiples élans, Madame Edmond Brégent (France) puisqu’elle se dénomme ainsi avec tant de grâce, de charme et de séduisante bonté, publie, dans toute la force de son talent et la gentillesse d’une nature admirablement comblée, un livre dont la sérieuse attitude vous assagira pour les libres et fières conquêtes de l’esprit et du cœur. »

Le père de France Brégent (1888-1966) était médecin à Laprairie, d’où le sous-titre. Cet élément autobiographique est le point de départ du présent recueil, le premier texte étant consacré à son père : « à la mémoire de mon père, pieusement, je dédie cette tranche de vie ».

Composé de cinq parties, « Anecdotes », « En route », « Portraits et croquis », « Ce qu’elles pensent » et « Causerie », ce livre rassemble surtout de courts textes en prose à saveur anecdotique, un certain nombre de portraits, quelques poèmes en vers libres, une série de courts essais sur l’amitié, l’amour, la famille, etc. et, dans la dernière partie intitulée « Causerie », un essai plus substantiel sur la femme. On pourrait dire que l’autrice y fait l’apologie du rôle traditionnel de la femme. (voir les extraits)

Bien entendu, tous ces textes sont on ne peut plus simples, sans prétention littéraire. Ils sont datés et s’étalent sur seize ans (1921-1937). Plusieurs anecdotes ont comme sujet elle-même, son mari et ses amis. Plusieurs épigraphes d’autrices coiffent les textes. Sont citées : Marjolaine, Colette, Renée des Ormes, Yvette O. Mercier-Gouin, Françoise Gaudet-Smet, Germaine Guèvremont, Jovette Bernier, Jeanne Grisé et quelques autres.

EXTRAITS

« La vocation maternelle de la petite fille se révèle de très bonne heure. Quand elle joue à la maman, ce n'est pas une comédie, on sent qu’elle ne tient pas un rôle, mais que c’est l’éveil de sa vraie vocation.

Petite enfant jusqu’à sa tombe, maman dès le berceau : voilà la définition de la femme. […]

L’éveil de l’imagination sentimentale vient mettre sa touche harmonieuse sur tous les chemins qui s’ouvrent, et c’est heureux pour la jeune fille. Oui, en dépit de certains éducateurs qui croient devoir souffler sur les beaux enthousiasmes, éteindre le feu qui s’allume. Il faut de la prudence, soit, mais, comme le soleil est fait pour briller, la jeunesse doit exhaler sa confiance et chanter, rire, crier sur tous les tons: qu’il fait bon vivre !!! […]

La jeune fille ne peut pas traverser la vie sans appeler l’amour. Les femmes, toutes celles qui sont aimantes, sensibles, désirent, dès l’adolescence, s’attacher à un être bon qui les comprendra en les aimant; elles rêvent d’un foyer. Rien n’existe plus, sinon l’amour grand, l’amour vrai ! Et, lorsque la jeune fille a rencontré son compagnon de route, qu’elle devient femme, en s’unissant à lui par les liens sacrés du mariage, elle peut, alors, contempler, dans son ciel matrimonial, toute la gamme des heures roses. Elle correspond à ces années bénies où la femme devenue épouse et mère, connaît de la vie les suprêmes joies, en acceptant l’envers des grandes abnégations.

L’épouse a de sérieux devoirs à remplir. Elle doit servir de force et de courage au mari qu’elle chérit; c’est à elle qu’incombe le soin de veiller au bien-être et à la sécurité du foyer; sentinelle du seuil, elle en est la fidèle gardienne. Et le sens de la maternité vient encore développer chez la femme, cet instinct de donner son cœur, de le multiplier. Les rayons du soleil se doublent au miroir de l’eau, la mère sent son amour se dilater, s’accroître, se multiplier en ses petits.

L’éducation des enfants est une œuvre capitale, difficile, intéressante et grandiose ! La mère, vraiment mère, trouve en son cœur, toutes les ressources pour mener à bien cette œuvre immense. » (p. 171-173)