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8 décembre 2023

Les aspirations

William Chapman, Les aspirations, Paris, Les libraires réunis, 1904, 354 pages.

William Chapman a écrit cinq recueils de poésie. Les Aspirations, publié en France, a été couronné par l’Académie française (prix Archon-Despérouses) en 1904. Il reprend dans ce recueil une vingtaine de poèmes parus dans ses livres précédents.

Le recueil débute par le poème « Deux mères », celles-ci étant sa mère qui vient de mourir et la mère patrie, c’est-à-dire la France. « Tes fils t’aiment toujours, ô ma mère! Ô ma mère! »

Chapman nous sert aussi un long poème sur l’Histoire des États-Unis « La statue de la liberté éclairant le monde ».

Pour le reste, on trouve la recette traditionnelle de l’époque :

des poèmes du terroir dont le célèbre « Le laboureur », lequel figure dans plusieurs anthologies : « Il songe que ses pas sont comptés par un ange, / Et que le laboureur collabore avec Dieu. »

des poèmes à saveur patriotique sans le culte du héros : « Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois. / Ses mots sont caressants, ses règles sont sévères, / Et, faite pour chanter les gloires d'autrefois, / Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères. » Pour célébrer la Saint-Jean : « C'est le vingt-quatre juin ! c'est l'aube incomparable... / C'est la fête du peuple et de la Liberté. »

des poèmes sur la nature à saveur romantique : « Ainsi que la saison des fleurs et des amours / Se sont évanouis mes rêves de jeunesse ».

des poèmes à saveur philosophico-religieux : « La mort n’existe pas! La mort n’existe pas! / Tout sur la terre évolue et se métamorphose ». Le poème se termine ainsi : « Nous gravirons, un jour, la montagne éternelle, / Après avoir brisé l’enveloppe charnelle ».

des poèmes de circonstances, par exemple ce poème dédié à Léon XIII, récemment décédé : « Il est entré dans l’éternel silence, / Nul ne le verra plus enseigner et bénir ». Un poème adressé à une jeune fille : « Comme l’oiseau frileux qui s’enfuit à l’automne, / Vous nous avez quittés quand octobre est venu ».

de rares poèmes personnels, comme celui dédié à son père : « Et lorsque ton cercueil disparut sous la terre, / Dans le gouffre implacable où nul rayon n'a lui, / Je crus que tout mon être au fond du cimetière / S'ensevelissait avec lui. »

un poème sur les Autochtones avec tous les préjugés habituels : « Le dernier Montagnais va disparaître un jour, / Sans laisser plus de trace, hélas! de son passage / Que la feuille, emportée au souffle de l'orage, / N’en laisse sur les flots au reflet si changeant / De l'Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean. »

Le style de Chapman a été souvent critiqué : impropriétés de termes, style gonflé, défaut syntaxique, usage trop fréquent de la répétition. Toutefois, les commentateurs finissent tous par admettre qu’il a aussi laissé de beaux vers.

« Chapman a mis dans ses vers moins de sincérité et plus de grandiloquence que tous ses émules. Il est le poète rhéteur par excellence, qui ne recule pas devant le développement oratoire, celui-ci fût-il déjà usé. Mais il arrive à Chapman ce qui arrive à tous ceux qui battent de l’aile: c’est que parfois il s’envole, et monte, et plane et emporte avec lui l’admiration du lecteur. Il a écrit de très beaux vers, d’une belle envergure. Il lui manque d’avoir une inspiration plus constante, une pensée plus drue, des strophes moins languissantes et moins verbeuses. Il noie trop souvent son idée dans l’amplification. » (Camille Roy, Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, Beauchemin, 1939, p. 65)

« L’on a souvent comparé Fréchette à Chapman, vu la grande rivalité qui, un jour, exista entre eux. Les deux partagent certains défauts, en particulier, l’hyperbole, le cliché, la tendance à la déclamation; et des qualités comme l’ampleur majestueuse du verbe, la richesse du coloris et la vérité du réalisme. Mais Fréchette possède un génie plus varié et plus souple ; une sensibilité plus délicate et plus frémissante, qui s’exprime en des accents plus intimes et plus émus. Il est plus poète que Chapman. » (Albert Dandurand, La poésie canadienne-française, Albert Lévesque, 1933, p. 92)

William Chapman sur Laurentiana
Les Québéquoises (1876)
Les feuilles d’érables (1890)
Les aspirations
(1904)
Les fleurs de givre (1912)
Le lauréat (à venir)

3 mars 2023

Conteurs canadiens-français du XIXe siècle

Edouard-Zotique Massicotte, Conteurs canadiens-français du XIXe siècle, Montréal, Beauchemin, 1902, 330 p. (Illustrations de J.-E. Massicotte et préface de l’auteur) 

Les frères Massicotte se sont donné la main pour réaliser cette anthologie. Seize auteurs ont été retenus : Philippe Aubert de Gaspé fils, Alphonse Poitras, Philippe Aubert de Gaspé père, Faucher de Saint-Maurice, Benjamin Sulte, Pierre J.-O. Chauveau, Jean-Charles Taché, Charles M. Ducharme, Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Honoré Beaugrand, Robertine Barry, Wilfrid Larose, Louis de Montigny, Léon-Pamphile Lemay et Ernest Choquette. Ils n’ont retenu qu’un récit de la plupart des auteurs; cependant, Aubert de Gaspé père en a trois et Fréchette, quatre. Un lexique de 21 pages a été ajouté à la fin.

 

Dans la préface, E.-Z. Massicotte, après avoir expliqué que plusieurs contes étaient venus de France mais qu’ils s’étaient « canadiennisés », distingue les conteurs qui donnent dans le littéraire de ceux qui essaient de préserver la couleur locale.  

 

Comme j’ai déjà blogué plusieurs des récits de cette anthologie, je vais m’en tenir aux nouveaux.

— Dans « Histoire de mon oncle », parue d’abord dans le Répertoire national, Alphonse Poitras met en scène des morts-vivants aperçus par des « voyageurs » de retour des pays d’En-haut. 

— Dans « Le loup-Garou », Benjamin Sulte relate une histoire de fantastique expliqué : le loup-garou s’avère être un hiboux. Cette histoire est d’abord parue dans Mélanges d'histoire et de littérature (1876). 

— Chauveau présente « L’histoire de Lanouet », un conte écrit en vers. Son récit fantastique, extrait de Souvenirs et légendes (1877), se déroule au Labrador. Un trappeur est mort seul dans sa maison; son ami venu le secourir découvre une bête satanique à ses côtés. 

— Le conte qui a été retenu de Charles Ducharme, « À la Sainte-Catherine », a été publié dans Ris et Croquis en 1889. Colette, une célibataire, plutôt que de coiffer la Sainte-Catherine encore une fois, fait un pacte avec le diable. 

— Wilfrid Larose a publié en 1898 Variétés canadiennes, dont est extrait « Entre deux quadrilles », un conte de Noël : une famille pauvre reprend courage en constatant qu’il y a pire qu’elle. 

— Enfin, la provenance du récit de Louvigny de Montigny a été omise. Son « Histoire d’un Loup-garou » est plus classique : dans un gîte abandonné, un chasseur est visité par un loup-garou, qui se trouve à être un ami. Malheureusement, il le tue au lieu de seulement l’égratigner, ce qui aurait annulé l’envoûtement. 

 

J’ai déjà présenté les autres récits dans les livres suivants :

Le chercheur de trésors ou l’influence d’un livre de P.-A. de Gaspé fils.

Les Anciens Canadiens et Mémoires de P.-A. de Gaspé père

À la brunante de Faucher de Saint-Maurice

Forestiers et voyageurs de J.-C. Taché 

Contes de Noël de Joséphine Marchand

Originaux et détraqués et La Noël au Canada de Louis Fréchette

La chasse-galerie d’Honoré Beaugrand

Fleurs champêtres de Robertine Barry

Contes vrais de Pamphile Lemay

Les carabinades d’Ernest Choquette





31 octobre 2022

Mosaïque

Rodolphe Girard, Mosaïque, Montréal, Déom, 1902, 216 p.

Le recueil contient des nouvelles, des historiettes, un essai et deux  pièces de théâtre.

Fin d’un célibataire — Gaston est un célibataire endurci. Saoul, il se présente chez sa fiancée et la demande en mariage.

Simple suggestion — Comment saluer une femme en plein hiver?

Ensemble — Réginald, un Français qui a parcouru l’Europe avant de venir au Canada, découvre près d’un champ une belle paysanne. Fou d’amour, il décide de mettre fin à ses pérégrinations. Les deux amants attraperont une vilaine pluie et mourront ensemble.

Pauvre folle — Nouvelle d’une page. Une veuve a fait vœu de ne jamais changer de costume en l’honneur de son mari.

La mort du croisé — Un Croisé, tué par un Musulman, rencontre pendant son ascension vers les cieux, un petit ange qui se révèle son fils en train de naître.

La jolie fille de Grand-Pré — Deux amoureux sont séparés par la déportation. Il est mis sur un bateau, elle s’enfuit dans la forêt. Cinq ans passent, ils se retrouvent le soir de Noël.

Danger des commérages — L’épouse, par amour, a pincé un peu trop fort le nez de l’époux.

Pour Régine! — Un vieux couple de fermiers a fait d’énormes sacrifices pour que leur fils unique devienne médecin. Or, celui-ci n’en a que pour la sculpture. Il abandonne ses parents et sa fiancée pour étudier en France. Au bout de trois ans, l’enfant prodigue rentre au bercail.

Le reporter — Court essai sur le métier de reporter.

Le conscrit impérial — Pièce de théâtre qui se passe à Paris en 1812. Un triangle amoureux arbitré par Napoléon Bonaparte, déguisé.

L’épitaphe — Une jeune et jolie paysanne est conquise par un jeune homme de la ville. Il l’épouse et la trompe. Elle ne survivra pas.

À la conquête d'un baiser — Pièce en trois actes qui se passe à Paris. Trois hommes fortunés et un « sans-le-sous » font le pari suivant : gagnera la mise celui qui, le premier, embrassera la belle Gabrielle.

Ébauche triste — Il imagine la vie d’une vieille dame qui marche devant l’Hospice de la maternité des sœurs de la miséricorde.

Le sphynx — Sous le thème misogyne de la belle-mère exécrable, Girard développe une histoire qui se veut comique. Une belle-mère, à qui le gendre a refusé qu’elle les accompagne dans son voyage de noces en Europe, se venge : elle convainc sa fille de se refuser à son mari, à moins qu’il lui lègue tous ses avoirs.

Le niveau, c’est celui du théâtre de boulevard français à la fin du XIXe siècle. Les personnages sont superficiels, le ton est léger et le langage, précieux. Quand il se mêle de faire du style, Girard sur-écrit : « Gaston, l'invulnérable célibataire, Gaston, le cynique et stoïque vieux garçon, était agenouillé au pied des autels. À ses côtés était également à genoux une vierge aux formes vaporeuses, beauté chaste et farouche dont l'œil plein de mystères, est une lame d'acier qui taillade dans le vif et fait des blessures sans remède. » Les raccourcis dans le développement de l’intrigue ne sont pas rares. Parfois, on a l’impression de lire un résumé. Beaux bandeaux et belles lettrines, mais petit symbole pour marquer la fin des phrases à déplorer.

6 novembre 2020

Les soirées du château de Ramezay

L’École littéraire de Montréal, Les soirées du château de Ramezay, Montréal, Eusèbe Sénéchal, 1900, 402 pages.

 

Ce recueil fut publié à la suite des quatre séances publiques tenues par l’École littéraire de Montréal au Château de Ramezay, en 1898-1899, séances qui eurent beaucoup de succès. 

 

Les membres de l’École littéraire étaient déjà actifs depuis 1895. Charles Gill, dans « Un mot au lecteur », nous offre un aperçu de ces rencontres : « Celui qui passerait un vendredi soir, devant le Château de Ramezay, cette ancienne résidence des gouverneurs convertie en Musée des antiquités nationales, trouverait, contre l’habitude, la grille extérieure ouverte, et s’étonnerait, sans doute, de voir filtrer la lumière par la porte entre-bâillée. Si la curiosité le poussait à entrer, après avoir traversé un sombre couloir garni de portraits, de flèches et de tomahawks, il pénètrerait dans une pièce étroite où il apercevrait quatre avocats, un graveur, deux journalistes, un médecin, un libraire, cinq étudiants, un notaire et un peintre réunis autour d’un tapis vert jonché de manuscrits : c’est l’École Littéraire à laquelle le vieux château donne asile ce soir-là. » / « Il ne s'agit pas de s'admirer. Les pièces qui figurent dans ce recueil ont été lues, analysées et critiquées au cours de nos soirées dit vendredi où les absents se font rares. C'est une école sans maître que l'École Littéraire ; nul n'a le droit d'y élever la voix plus haut que son voisin. Et comme il n'y a d'autre honneur à briguer que les applaudissements des camarades… » 

 

Seize membres ont fourni des textes, en plus de ceux du président d’honneur, Louis Fréchette (extrait du drame Veronica et deux contes). Il s’agit de Wilfrid Larose (5 textes en prose, dont le discours d’inauguration et des récits-essais moralisateurs), Charles Gill (16 poèmes et trois récits), Gonzalve Désaulniers (10 poèmes), E.-Z. Massicotte (6 poèmes et 10 textes en prose très brefs, des « croquis »), Jean Charbonneau (4 poèmes et un long essai sur le symbolisme), Germain Beaulieu (9 poèmes et 2 récits descriptifs), Albert Ferland (11 poèmes), Henri Desjardins (7 poèmes et 1 dialogue), Émile Nelligan (17 poèmes, dont « La romance du vin »), G. A. Dumont (1 texte poétique et 1 texte historique), Arthur de Buissières (7 poèmes), Pierre Bédard (1 conte sentimental très bref), Hector Demers (2 scènes dramatiques versifiées, 1 poème et 1 récit), Antonio Pelletier (3 poèmes), H. de Trémaudan (1 poème), Albert Lozeau (7 poèmes).

 

Ce livre témoigne de la volonté d’une certaine jeunesse de s’éloigner du courant romantico-patriotique qui dominait à l’époque. Même si la poésie est le genre le mieux représenté, on découvre des textes qui s’en éloignent de beaucoup. Je pense au texte « Les cicindélides du Canada » de Germain Beaulieu,  à « L’Amérique primitive » de G. A. Dumont et au texte « Le tir au pigeon » de Hector Demers.  Des textes scientifiques, historiques, naturalistes. 

 

La décision de publier ce recueil collectif date du début de l’année 1899. Pour le reste, je laisse la parole à Jean Charbonneau qui a raconté comment ont été sélectionnés les textes et les difficultés entourant la publication du recueil :

 

« Chacun de ses membres devra présenter des travaux de tendances et de formes variées, en prose ou en vers, et qui seront lus aux séances ultérieures. […]  Il s’effectue un substantiel labeur, puisqu’il a été décidé de publier un volume collectif dont le titre choisi est d’abord « L’École littéraire, 1898-99 », mais qui deviendra définitivement « Les Soirées du Château de Ramezay ».

Sans interruption jusqu'en juin, un grand nombre de pièces de tous genres sont soumises, critiquées, acceptées ou refusées. La publication prochaine d’un livre est pour nous un véritable stimulant. Tous, dans la mesure de notre talent, nous voulons y figurer avec honneur. Aussi, l’émulation ne manque pas de faire naître un bon esprit de cohésion et maintient la ferme volonté de provoquer un événement littéraire d’une importance exceptionnelle. 

[…]  Un comité de critiques est chargé de juger en dernier ressort les travaux qui devront faire partie du prochain volume. Il se compose de Wilfrid Larose, de E.-Z. Massicotte, de Jean Charbonneau, de Charles Gill auxquels on adjoint Germain Beaulieu, de nouveau revenu, après une longue absence forcée. En même temps, on décide que seuls les membres de notre groupe auront le privilège de collaborer à ce livre qui devra, annonce le président, paraître aux environs de janvier 1900. Le comité travaille sans relâche. Toutefois, […], comme certains retards se produisent dans l’apport des pièces promises, et afin de hâter la publication du livre, il est proposé que Wilfrid Larose, le président, en assumera les responsabilités financières. Il en aura la propriété exclusive, moyennant l’obligation de sa part d’en distribuer certains exemplaires aux collaborateurs et une centaine aux journaux. Mais en dépit de toute la vigilance apportée à sa mise en page, le livre ne paraîtra qu’au printemps de 1900.

« Les Soirées du Château de Ramesay », recueil de forme anthologique, et considéré dans le recul des ans, présente plutôt un intérêt de curiosité. En réalité, il ne donne que l’impression d’une suite d’essais trahissant pour la plupart l’inexpérience de la jeunesse. Il ne s’applique à défendre ni système ni aucune école en particulier : il est éclectique et dénote des tendances diverses. Nous pourrions peut-être risquer l’opinion qu’il ouvre une ère nouvelle, si l’on fait le procès de cette époque où notre littérature croupit dans un état voisin de l’inertie. (L’école littéraire de Montréal , p. 53-55)

 

Lire Les soirées du château de Ramezay

Voir aussi L’école littéraire de Montréal




26 avril 2019

Les vermoulures

Alfred Mousseau, Les vermoulures, Montréal, Chez l’auteur, 1908, 88 p.

Edouard a 24 ans. Il va entreprendre sa dernière année universitaire en droit. Il vient d’une famille petite-bourgeoise de Saint-Germain, dans le Bas-Saint-Laurent. C’est un étudiant très sérieux qui consacre presque tout son temps à ses études. Son plus grand loisir, c’est de discuter politique, surtout avec son ami Ricard. Les deux sont enthousiasmés par un nouveau venu qui dénonce la corruption du gouvernement au pouvoir. La session passe, vient le temps des examens finaux, d’abord ceux de l’université, puis ceux du barreau. Il réussit le tout brillamment, malgré le décès de son père qui le ramène momentanément à Saint-Germain. Pendant cet interlude, il tombe amoureux de la meilleure copine de sa sœur, Blanche Coutu. Il doit retourner en ville puisqu’on lui a offert une position très avantageuse pour un jeune avocat. Il fait ses preuves, mérite la considération de ses pairs et patrons, écrit dans les journaux. Et contre toute attente, quelques notables de son comté l’invite à se présenter comme député aux prochaines élections. Il gagne et il épouse Blanche. Toutes ces actions (et réalisations du jeune homme) tiennent dans une année et quelques mois.

L’auteur décrit trois univers : ceux de la politique, du journalisme et des universitaires. Il est très critique face aux politiciens et aux journalistes. Aux uns et aux autres il reproche leur malhonnêteté. Quant au milieu universitaire, il est décrit comme étant à la fois sérieux et bon enfant.  Le roman donne lieu à de fastidieux dialogue politique entre Edouard et ses amis. Mais le thème qui fera le plus réagir le lecteur contemporain, c’est celui des relations homme-femme. Voici deux réflexions d’Edouard à propos du mariage :

« Le mariage m’apparaît comme une longue suite de dévouements et de sacrifices ; il charge de lourdes responsabilités et astreint à des devoirs multiples et sérieux. »

« Le seul moyen de prendre de l’empire sur une femme est de la traiter de haut, avec bonté mais comme une enfant, et de la mener où l’on veut sans qu’elle s’en doute.
Toute autre manière est inefficace.
Mais il faut à ce jeu, un tact et une diplomatie, qui sont souvent l’apanage des femmes, de sorte que tel qui croyait faire ce qu’il voudrait de sa femme devient le jouet de sa fiancée. »


Alfred Mousseau sur Laurentiana
Vermoulures

19 avril 2019

Cœur magnanime

Rose Monge, Cœur magnanime suivi de Une œuvre d’artiste, Âme de prêtre et diverses poésies, Montréal, Chez l’auteure, 1908, 203 pages. (Préface d’Alphonse Leclaire)

J’ai rarement lu un livre baignant autant dans une religiosité morbide. La religion est associée à la souffrance, à l’abandon, à la résignation, à l’abnégation, au sacrifice, à l’effacement, au déni de soi. Comme si les voies de la religion devaient passer par une forme de masochisme pour qu’elles puissent avoir de la valeur, s’éclairer.

Le recueil compte une longue nouvelle, trois courtes et sept poèmes. Je ne m’attarderai pas aux poèmes qui n’ajoutent rien aux récits.

En introduction, Alphonse Leclaire écrit : « …en l’écrivant notre jeune et délicate romancière a voulu faire un acte de réparation ; elle a voulu faire oublier cet écrivain qui, en retour de notre hospitalité nous paya jadis d’esquisses satiriques et qui, sous prétexte d’écrire un roman vécu, mit au jour un simple pamphlet où les qualités littéraires étaient loin de racheter la malveillance des intentions. » Qui est cet écrivain si peu reconnaissant qui n’est pas nommé? C’est probablement Charles ab der Halden (Études de littérature canadienne-française, Paris, Rudeval, 1904 et Nouvelles Études de littérature canadienne-française, Paris, Rudeval, 1907).

Cœur Magnanime 
Au retour de France, Monsieur et Madame Solier ont adopté un enfant (Rodrigue) dont les parents sont morts tragiquement lors de la traversée. Ils ont déjà une petite fille Anne-Marie. Les deux enfants deviennent inséparables et, devenus plus vieux, amoureux. Quand Rodrigue doit aller parfaire ses études de médecine à Paris, il promet à Anne-Marie l’amour éternel avant son départ; pourtant, il tombe amoureux d’Odile, la jeune fille de 18 ans de ses logeurs et il l’épouse. Le mariage dure peu puisqu’il meurt lors d’une épidémie de typhoïde. Avant de mourir (lire l’extrait), il demande à sa jeune femme enceinte de venir rejoindre Anne-Marie au Canada. Elle meurt peu de temps après avoir mis au monde une petite fille prénommée Carmen. Et les parents d’Anne-Marie meurent aussi.  Le temps s’accélère, Carmen a 16 ans et elle entre chez les carmélites. Elle finit par convaincre sa mère d’en faire autant.

Le frère adoptif qui épouse sa sœur, c’était quand même dérangeant : Monge a choisi un personnage de substitution (Odile) qui ne fera que passer dans le roman. L’enfant de Rodrigue deviendra l'enfant de sa demi-soeur après la mort de sa mère. Mélodramatique et larmoyant, presque insupportable. « Nous savons, nous chrétiens, que Dieu ne nous éprouve jamais au-delà de nos forces, et qu’il proportionne toujours la croix à la faiblesse de nos épaules. Anne-Marie était une vaillante : Dieu la traitait comme telle. Il burinait sa grande âme, comme Il forme les saints, à l’école de la douleur et du sacrifice. Après chaque nouvelle épreuve la courageuse jeune fille se redressait plus virile et plus généreuse encore. À ceux qui la plaignaient sur sa triste et précoce solitude elle répondait avec une angélique douceur : mais je ne suis pas complètement seule ; Dieu ne chemine-t-Il pas avec nous ? »

Une œuvre d’artiste
Un couple vit heureux jusqu’à ce que le mari épouse les thèses des francs-maçons. En voulant détruire une croix, il meurt quand elle lui tombe dessus. Sa femme meurt aussi bientôt et leur fils est recueilli par un vieil oncle qui est potier. L’enfant se révèle très habile, et un sculpteur célèbre le prend sous son aile. Il étudie et, au faîte de son art, il crée une magnifique croix qu’il destine à son village natal. Le crime de son père étant racheté, il entre en religion.

La rançon
Le père de la jeune Marie-Louise est devenu alcoolique depuis que sa femme est morte et qu’il est venu en ville. La jeune fille est remise dans le droit chemin de la religion catholique par une religieuse. Marie-Louise promet de donner sa vie pour sauver son père. Et sa promesse arrive malgré elle : elle est frappée par une bouteille d’alcool qui était destinée à son père. Sur son lit de mort, elle lui fait promettre de retourner à la campagne et de cesser de boire. Ses vœux seront exaucés.

Une âme de Prêtre
Un prêtre, ancien militaire, arrive dans une paroisse du sud de la France où la pratique religieuse  laisse à désirer. Il réussit par son zèle à gagner tout le monde, sauf deux « brebis galeuses ».  C’est en sauvant le fils de l’une d’elle d’un chien atteint de la rage qu’il vaincra ses deux derniers récalcitrants. Sauf qu’il y laissera sa peau.

Les poèmes ont pour titre : Amour, À un petit Oiseau, L’appel Divin, Cœur de Mère, Petit Jean, Résignation et Le Rayon.

Extrait
« Rassemblant ce qui lui restait de force, il se souleva et appelant sa jeune femme, il la serra une fois encore contre son cœur qui allait bientôt cesser de battre.

« Ma petite Odile — lui dit-il — faisons généreusement notre sacrifice. Courbons-nous chrétiennement sous la main qui nous flagelle. Dieu qui venait de nous unir et qui déjà brise nos liens, nous réunira bientôt dans sa sainte demeure. Ne nous révoltons point contre Sa volonté ; elle est toujours subordonnée à son immense amour. Il ne nous éprouve aussi cruellement aujourd’hui que pour nous récompenser plus magnifiquement demain… Je ne te dis donc pas adieu, ma bien-aimée ; mais : au revoir… Cependant je m’en irai plus tranquille, si tu voulais me promettre d’aller trouver Anne-Marie dès que je ne serai plus. Tes parents sont, eux aussi, au terme de leur route, tu seras seule en ce monde : auprès de ma sœur la solitude te sera moins amère. En elle tu auras l’amie la plus sûre et la plus fidèle ; en toute confiance tu pourras te reposer sur ce cœur si bon et si généreux. » Comme la pauvre jeune femme lui répondait, d’une voix pleine de sanglots : « Je partirai. » « Oh ! merci — ajouta-t-il en l’étreignant une dernière fois — merci ma petite Odile ; à présent je puis mourir ! »
C’était une scène poignante, dont longtemps je me souviendrai, que ces tristes épanchements entre ces deux époux, nouvellement unis et dont l’un s’en allait

15 février 2019

Légendes canadiennes (Rouleau)

Charles Edmond Rouleau, Légendes canadiennes, Québec, Imprimerie du Soleil,  1901, 326 pages. (Illustrations et appendice : J. A. Ferland)

En introduction, Rouleau cherche, lui aussi, à obtenir l’indulgence de ses lecteurs. Il n’a pas la « prétention de [se] placer au rang de ces hommes privilégiés qui sont appelés à illustrer le pays par leurs écrits ».  Il se réclame de Nodier, admettant qu’il n’a fait que « recueillir » des histoires qui « se transmettent de génération en génération ». On comprend que ses « légendes canadiennes » ont d’abord été publiées dans le journal Le Soleil.

La cabane des fées – Saint-Anne-de-la-Pocatière, 1759. Les Micmacs s’abritent dans une caverne pour se cacher des Anglais. Lorsque la famine survient, une fée vole à leurs secours.

Le cap Martin – Saint-Anne-de-la-Pocatière en 1832, l’année du grand choléra. Le père Martin raconte à quatre étudiants comment son père, fuyant la ville, a survécu à un naufrage grâce à un scapulaire.

Le docteur l’Indienne  –  Au cours d’une visite à Saint-Jean-Port-Joli, un étudiant raconte à ses pairs l’histoire du docteur l’Indienne, un criminel qui a tué un colporteur qui lui avait demandé l’hospitalité.

Le Cap-au-Diable –  Sur les battures de Kamouraska, un chasseur aperçoit des diablotins qui dansent autour d’un feu. Il en touche un d’un coup de fusil, ce qui annule la métamorphose dont il était victime. Il découvre que c’était un co-paroissien qui était ensorcelé.

Bravoure de deux Canadiens  –  Deux gaillards osent s’aventurer dans une maison hantée abandonnée depuis des décennies, mais paient cher leur audace.

Un bon riche – Un jeune homme, après la mort de ses parents, tombent dans la dèche. Et un jour il hérite d’une fortune d’un oncle américain. Comme tout cet argent ne le rend pas heureux, il le donne aux pauvres et se fait moine.

Dernière invasion fénienne – Dans une paroisse située sur le bord du fleuve Saint-Laurent, dans le comté de Témiscouata. Une guerre est annoncée. Loin des grands centres, la rumeur veut que Montréal et Québec soient déjà tombées aux mains des Féniens.  Une famille prend la fuite craignant l’arrivée de l’ennemi.

L'art de chasser les feux follets – Un homme raconte la terrible bataille livrée à un feu follet dans la cave d’un habitant de Charlesbourg. En fait, il n’y avait pas de feu follet, mais une petite lumière…

Le millionnaire –  Un notaire se laisse berner par un faux document qui prétend qu’un « simple » a hérité d’une immense fortune en provenance d’Allemagne.

Une maison hantée – Une maison hantée qui n’en est pas une. Ce sont des enfants qui jouent aux fantômes.

La femme plus rusée que le diable – Une femme, dont le mari a vendu son âme au diable, utilise un subterfuge pour tromper le diable et sauver son mari.

Une couturière – Chaque semaine, Julie, une couturière, donne 1 franc au curé pour les âmes du purgatoire. Quand le travail vient à manquer, c’est une de ces âmes du purgatoire qui vole à son secours.

La chambre du revenant – Un homme a loué la chambre de son fils défunt avec lequel il était à couteaux tirés. Le fantôme du fils se manifeste pour chasser tout intrus qui pénètre dans son ancienne chambre.

Puissance de l' « Ave Maria » – Gaston est débauché. À la mort de sa mère, il hérite d’une fortune qu’il dilapide. Avant de se suicider, il récite un Ave Maria pour tenir une promesse faite à sa mère. L’illumination survient, il se convertit et entre au monastère.

Le Souvenez-vous – Les zouaves pontificaux arrêtent un brigand qui finit par se convertir avant d’être fusillé.

Une veillée chez ma grand'mère – Une Grand-mère raconte trois histoires fantastiques ayant comme motif un cheval noir, une bête diabolique et l’invocation des esprits.

La fin du monde – Un fermier trouve, écrit sur un œuf, un message qui annonce la fin du monde.  Et tout le monde d’aller à la confesse en prévision du grand événement. Or, on découvre que c’est un voisin qui lui avait joué un tour.

Le moulin du diable — Les gens des Écureuils et de Cap-Santé croient que le moulin sur la Jacques-Cartier est hanté. Un pêcheur découvre que ce sont des bandits, faisant partie du célèbre gang de Cap-Rouge, qui s’abritent à l’occasion dans ce moulin.   

Les deux prisonniers – Un dénommé Godin raconte au jeune narrateur les exploits de son grand-père, un homme à la force herculéenne, lors de guerre de la Conquête.

L'évasion – Suite de la nouvelle précédente.


Le recueil de Rouleau contient 20 légendes qu’on se racontait autrefois lors des veillées. Beaucoup d’entre elles ont une double narration : Rouleau présente des gens, bien réels, qui ont vécu ces faits étranges ou qui en ont été les dépositaires. C’est à eux qu’on raconte l’histoire. Il arrive même qu’il leur laisse la parole. Bien entendu, le procédé vise à authentifier le récit, à faire en sorte que les lecteurs se sentent concernés, donc à donner plus de poids dramatique au récit. Dans l’appendice, son ami Ferland présente même deux lettres de gens qui ont connu le fameux docteur l’Indienne. Dans ce cas-ci, on peut croire que ce criminel a vraiment existé.

« Je vais vous raconter une histoire vraie, mirobolante, merveilleuse, étonnante et désopilante. » Bien entendu, il s’agit de raconter une histoire qui excite l’imagination des auditeurs-lecteurs, qui les sortent du réel. Croyances fantastiques,  parfois à teneur religieuse, et faits étonnants alternent.

Il faut le dire, le passage de l’oral à l’écrit, n’est pas toujours convaincant. On le sait, l’intérêt de ces légendes tenait beaucoup au conteur lui-même, à sa capacité de ménager des effets.

 Charles-Edmond Rouleau — « Né à Sainte-Anne de la Pocatière le 18 septembre 1841, du mariage de Charles Rouleau et de Sophie Lebrun, En 1865, il s’enrôla dans l’armée canadienne pour combattre les Féniens. Trois ans plus tard, en 1868, il partait pour Rome dans le régiment des zouaves canadiens. Il resta dans l’armée papale jusqu’en 1870. À son retour au pays, il fit du journalisme à la Minerve, au Bien Public, au Canadien, à l’Événement, au Courrier du Canada, puis au Soleil. M. Rouleau décéda à Québec, le 24 décembre 1926. »


16 septembre 2016

Fleurettes canadiennes

Oswald Mayrand, Fleurettes canadiennes, Chez l’auteur, Montréal, 1905, 88 p. (Portrait de l’auteur en frontispice) (illustré de planches hors texte d’Albert Ferland, Albert Samuel Brodeur, Georges Latour, Paul Caron, Edmond-Joseph Massicotte et Joseph Labelle.)

Oswald Myrand est le fils de Zéphirin.

Le livre est richement illustré. Cependant, Stéphanie Danaux  (L'iconographie d'une littérature) a raison de déplorer le « manque d’unité visuelle », « la médiocrité de la reproduction photomécanique » et de conclure que « Fleurettes canadiennes reste une édition mineure, tant du point de vue littéraire qu’artistique ».

Le recueil compte trois parties : Chants d’enthousiasme, Histoire et légende, Vers plus intimes.

Dans un poème liminaire, le poète énumère tous les gens à qui il dédie son recueil.

Chants d’enthousiasme
Le poète a réuni des poèmes qui témoignent de ses exaltations, de ses plaisirs, de ses émotions. Cela va de la femme idéale jusqu’à la patrie en passant par la nature, la liberté et la fête de Noël.  « Un front majestueux où plane le génie, / Des yeux illuminés par le feu d'un grand cœur, / Une bouche au sourire exempt de tour moqueur, / Une voix dont le calme exhale l'harmonie »

Histoire et légende
Le titre m’apparait plus ou moins juste. Il évoque la bataille de Saint-Eustache et la guerre de 1870 contre les Prussiens. Les éducateurs de Ferme-Neuve ont droit à ses éloges. Enfin, il y a la « Légende des guérets » : un laboureur qui ne respecte pas le repos obligatoire du dimanche est englouti sous une avalanche de pierres. « La terre tressaillit sous l’œil du Créateur : /  Ouvrant son sein d’argile au vil blasphémateur ».

Vers plus intimes
Le titre aurait aussi pu être « Vers plus personnels », personnels dans le sens qu’ils sont souvent des vers de circonstances : deux acrostiches sont dédiés à des jeunes filles, quelques poèmes à ses amis dont un qui fut frappé par la foudre, l’un à une religieuse, etc. Le meilleur poème et le seul qui mérite un petit détour, c’est celui qui clôt le recueil. Le voici.


PENSÉE ULTIME

À toi que j'estimais le meilleur de moi-même,
En qui j'avais rêvé d'éterniser mon nom,
À toi, Georges, mon fils, cette page suprême
D'un si lugubre ton.

Jusqu'à ce vingt novembre, en l'an dix-neuf-cent-quatre,
Jamais je n'avais vu mourir un être humain.
Près du mien, le premier ton cœur cessa de battre:
Douloureux lendemain !

J'appris comment on meurt, c'est toi qui fus mon maître
Enfant, dors doucement le sommeil du tombeau,
En attendant le jour où nous pourrons connaître
L’éternel renouveau.


Montréal, 20 novembre 1904.



Gerbes d'automne

 Zéphirin Mayrand, Gerbes d’automne, Chez l’auteur, Montréal, 1906, 110 pages.

Le recueil est coiffé de trois hors-textes : il est dédicacé à «  l’honorable J. E. Robidoux », président de l’Alliance française de Montréal. Suivent une « Appréciation » de Robidoux et une espèce de préface de Mayrand.  Ce dernier considère son recueil comme un acte patriotique : « Si je puis contribuer à répandre le goût de la littérature nationale, j’aurai fait un acte de patriotisme. »

Comment l’auteur a-t-il choisi  l’ordre des poèmes, je ne saurais dire. Ce n’est ni chronologique, ni  thématique, ni formel. Le recueil s’ouvre sur une « Hymne à Pie X » qui date de 1860! Suit un poème de dépit amoureux, « Le regret », daté de 1864. Un poème est même daté de 1855. C’est donc le recueil d’une vie que le notaire versificateur Zéphirin Mayrand publie en 1906. Il était venu le temps de récolter ces « gerbes d’automne ».

L’essentiel est composé de « poèmes de circonstances », ce que disent bien les titres : « Sainte-Anne-de Beaupré »;  « Alma mater »; « L’exposition colombienne »; « Le nouvel an »; « La messe de minuit »…  Plus loin, ce sont Léon XIII, la reine Victoria, Wilfrid Laurier, Pie X, Monseigneur Archambault qui se voient gratifier d’un poème.

On trouve aussi plusieurs poèmes  qui évoquent la nature : « L’érablière canadienne! », « Le soleil de mars », « Le retour des oiseaux ». « À mon orme » : « Ormes aux puissants rameaux, vaillante sentinelle / Tu gardes mon chalet contre les chauds rayons ». Ouf!

L’aspect religieux est très présent. Un poème s’adresse à un jeune homme qui entre en religion,  « Le sacerdoce »; et un autre donne la parole à une jeune fille de 17 ans qui entre chez les religieuses, « Adieu d’une jeune fille au monde » : « Je suis jeune, il est vrai, pour me faire novice / Fuir tout ce qui sourit, ah! Quel grand sacrifice! »

Bref, tout cela est très convenu, sans surprise. Des strophes régulières (presque toujours des quatrains de douze pieds), quelques sonnets.

On le sait, plusieurs notaires, en attendant les clients, « versicottaient ». Mayrand et son fils s’inscrivent sous cette bannière. Zéphirin a poussé l’exercice un peu plus loin en écrivant un poème sur le métier de notaire :

LE PARFAIT NOTAIRE
Au cercle des notaires
Ma muse m’a suivi,
Et malgré mes colères
Ne bouge pas d’ici.

Je crains, je la redoute :
Elle dira beaucoup,
Babillera sans doute,
Surtout prenant un coup.

Elle dit que nous sommes
Tous de braves garçons,
De parfaits gentilshommes
De sages tabellions ;

Que notre ministère
Est entouré de paix ;
Qu’il est tout débonnaire,
Ennemi des procès.

[…]

L’allégresse accompagne
Le vrai tabellion ;
Banquettant au champagne,
Il signe à sa façon.

Est-il un seul confrère
Qui ne soit par devant ?
Non, jamais par derrière ;
Bon courage ! en avant !

En bonne compagnie
Il aime le plaisir ;
Il sait goûter la vie
Et bien se divertir.

Puis au travail austère
Il consacre son temps :
Il est parfait notaire
Et tout à ses clients.


Montréal, 6 février 1899.

10 février 2016

Robert Lozé

Errol Bouchette, Robert Lozé,  Montréal, A. P. Pigeon, Imprimeur, 1903, 168 p.

Errol Bouchette est considéré comme le premier sociologue québécois. Il est surtout connu pour son essai dont le titre est déjà un programme politique : Emparons-nous de l’industrie (1901). Bien sûr, la formule fait écho  au célèbre « Emparons-nous du sol » lancé par Ludger Duvernay au XIXe siècle. Deux ans plus tard, il publie Robert Lozé, « nouvelle » qui « illustre » son essai. Disons-le d’emblée, le roman est plus que médiocre et il est bien évident qu’il n’est qu’un véhicule pour répandre les idées de l’auteur.

Résumons ce qui peut être résumé. Robert Lozé est un avocat sans âme, ne faisant rien de bon de sa vie. Il vit seul, défend des causes faciles, voire douteuses, sans engagement personnel ou social. « Depuis cinq ans il vivait de cette vie mesquine, ouvrier inconscient de la désintégration sociale. » Il a complètement renié sa famille qui vit à Saint-Ixte, un village dans le bas Saint-Laurent (?). Un jour, entre dans son bureau une dame d’une quarantaine d’années, distinguée, cultivée, généreuse : madame de Tilly. Robert s’attache à elle. «  C'était une femme aimable, belle encore à quarante ans, ni dévote ni esprit fort, au fond bonne en dépit des circonstances. » Cette dame va l’influencer au point qu’il va changer sa façon de vivre. Et pour commencer, il décide de rendre visite à sa pauvre mère qu’il n’a pas vue depuis six ans.

Lozé a un frère, Jean, qui de simple ouvrier dans une manufacture américaine, a réussi à se hisser aux plus hauts postes de direction grâce à une découverte qui l’a enrichi. Au même moment où Robert visite sa mère, son frère revient au pays avec l’intention de s’y établir et de développer une industrie dans son patelin natal. Les deux frères qui ont suivi des voies opposées (la frivolité versus la débrouillardise) deviennent de grands complices.

À partir de cette situation, le récit va un peu dans tous les sens… et nulle part par moment. Robert se fiance à Irène, se présente à une élection à la place de son futur beau-père malade, la perd, est victime d’un déraillement de train près de Lévis, se porte au secours de gens importants pendant l’accident, gens qui plus tard assureront son avenir. De retour à Montréal, il gagne quelques procès, écrit des articles juridiques qui le sortent de l’anonymat auquel le condamne sa profession, dirige de main de maître une réforme du système de l’éducation. L’été suivant, il participe avec son frère, la femme de celui-ci et sa fiancée à une excursion sur le Saint-Laurent. Ils se rendent à Anticosti, rencontrent un vieux trappeur sur la Côte-Nord qui leur raconte ses aventures dans l’ouest américain, assistent à la poursuite de bootleggers, sont témoins d’un naufrage près de Saint-Jean-Port-Joli, apportent leur aide aux mêmes personnages importants connus lors du déraillement à Lévis. Ce sont eux qui vont confier leurs « affaires » à Robert et, ainsi, assurer son avenir. Une autre année passe, Robert retourne dans son patelin pour épouser Irène. Pendant ce temps, son frère Jean a développé une industrie moderne et transformé son village natal.

Au fond, les personnages de Bouchette reprennent les idées de Jean Rivard et de Jeanne la fileuse, à savoir qu’il faut de concert développer l’agriculture et l’industrie. À ceci près : les personnages de Bouchette ne prononcent que sur le bout des lèvres le mot « agriculture »; et, de toute évidence, ce n’est pas la petite industrie artisanale à la Jean Rivard, mais la grande industrie que Bouchette veut voir s’implanter au pays. Pour lui, c’est l’industrie (la science, l'éducation) et non l’agriculture qui est la clef de voûte de notre développement national.

 « Quand vous viendrez chez moi, je vous expliquerai comment toutes les industries se tiennent et se complètent au point que l'une ne peut marcher sans l'autre, que la négligence de l'une fait dépérir toutes les autres, de même que la maladie d'un membre rend tout le corps malade. Quand l'industrie manufacturière et le commerce se généraliseront, l'agriculture progressera dans les mêmes proportions, elle deviendra une grande industrie ici comme elle l'est déjà dans les plaines de l'ouest ; plus importante même avec le temps, car elle sera plus variée et elle se poursuivra dans des endroits plus rapprochés des grands marchés du monde. Nous ne verrons peut-être pas le développement entier de ce système, mais nos enfants le verront, ils en profiteront, s'ils acquièrent l'instruction et s'ils se tiennent à la hauteur du progrès. Mais s'ils ne s'instruisent pas, s'ils s'obstinent dans les anciennes méthodes, ils tomberont dans la pénurie et dans le besoin, la terre qui fait maintenant notre orgueil, passera en d'autres mains et nos descendants deviendront des déshérités, des parias, des sans-patrie dans ce Canada que nos pères ont découvert et fondé. C'est la nature qui le veut ainsi, le fort domine le faible, l'instruit commande à l'ignorant, l'audacieux écrase le timide. C’est pour cela que je dis de ces enfants que ce sont de futurs industriels. Voudrais-tu, mon cher Pierre, en faire des journaliers ? »

Je relève deux autres passages qui donnent une idée de la thèse de Bouchette, sans doute très moderne à l’époque :

«  Cet endroit deviendra sous ma main une ruche. Les abeilles butineront sous mes yeux, mais aussi et surtout au loin dans les pays miniers qui m'entourent de toutes parts. Le Québec méridional, le Nouveau-Brunswick sont aujourd'hui les tributaires de la Nouvelle-Angleterre. Je saurai détourner ce tribut. Leurs richesses tomberont dans mes creusets et dans mes hauts fourneaux. Je les accroîtrai au centuple, je les distribuerai dans l'univers ; et le port vaste et vide qu'on aperçoit de ces sommets s'animera bientôt sous la puissance créatrice de l'industrie. »

« La province de Québec peut faire de même. Elle a tout ce qu'il faut pour devenir un des grands peuples industriels du monde, puisqu'elle a pratiquement le monopole des bois d'industrie. Elle a un gouvernement autonome qui peut mettre en valeur ce domaine ou aider aux particuliers à le faire. Un tel mouvement serait favorablement accueilli par la métropole. Si les Canadien français libres ne savent pas exploiter les richesses de leur province, s'ils se laissent supplanter par d'autres, ils auront mérité le sort qui les attend. »

17 mars 2014

Bleu, Blanc, Rouge

Éva Circé-Côté, Bleu, Blanc, Rouge, Montréal, Déom frères, 1903, 366 pages. (Pseudonyme : Colombine)

Éva Circé-Côté est née le 31 janvier 1871. Elle a donc 32 ans lorsqu’elle publie Bleu, Blanc, Rouge. C’est sûr que cette femme va continuer d’évoluer et ce recueil ne reflète qu’un moment dans son cheminement (voir la présentation de sa biographe Andrée Lévesque).

Le livre est très long, contient des poèmes et des essais, des descriptions et des récits, des textes légers et des textes profonds. Je ne reviendrai pas sur les poèmes qui ne sont ni mieux ni pires que ceux qui se faisaient à l’époque. Je vais plutôt me concentrer sur trois thèmes récurrents : le nationalisme (ou le patriotisme), la condition des enfants et celle des femmes.

Le titre du recueil fait référence au drapeau français. « Va, petit Bleu-Blanc-Rouge, sois brave et fier! Conduis sous l’égide de la France, notre patrie lointaine, mais présente au milieu de nous par son auguste symbole! » Comme d'autres auteurs de l'époque, Circé-Côté met de l'avant sa descendance française, sans pour autant renier ses origines canadiennes. « Ce qui constitue la nationalité, c’est la communauté d’idées, de sentiments, d’intérêts moraux, le libre accord des volontés et des cœurs, le même idéal, le même amour du beau, de la vérité, de la lumière, dont la France est le foyer. » Elle a bien dit la France, et non pas l’église comme plusieurs nationalistes de l’époque. Pour elle – et elle y revient souvent – la Rébellion des patriotes constitue le plus haut témoignage de ce sentiment national : « … le sang français ne peut mentir et si on t’insultait ainsi que la France, notre aïeule, les fils de Papineau, des Duquette, des Cardinal, des Chénier, des de Lorimier, des Mercier se lèveraient terribles et sous le drapeau tricolore, ils marcheraient fiers et braves pour venger notre honneur outragé. »

Plusieurs textes décrivent le côté sombre de la condition enfantine au début du siècle, ce dont l'auteure semble s’émouvoir, et même se scandaliser. Dans les « petits cireurs de bottes », elle décrit la vie pitoyable de ces enfants qui courent les rues à la recherche de clients dès leur plus jeune âge : « Le soir, ils rentrent au taudis fourbus, éreintés, noirs comme des nègres, les bras morts, la tête en feu. […] Le père a chômé tout l’hiver, l’œil hagard, enfiévré, il attend les gros sous du petit pour acheter du pain. Celui-là sera battu, s’il rentre les mains vides. » Voilà pour le pauvres et ce n’est guère plus drôle chez les riches. Lors d’une réception chez madame X, une fillette de cinq ans fait irruption parmi les invitées en protestant vivement contre le fait qu’on l’envoie au couvent. Et il y a ce commentaire d’une « bonne amie » de Madame X : « Les enfants sont gênants à la maison, ils prennent tout le temps; heureuses, celles qui peuvent s’en débarrasser!... Quand on a vingt-cinq ans, on ne peut s’enterrer toute vive entre quatre murs, avec cinq ou six marmots. »

Comme on le voit, Circé-Côté peut être dure avec les femmes, du moins avec les bourgeoises désœuvrées qui passent leur vie à cancaner. À l’inverse, elle n’a que de bons mots pour celles qui ont choisi de développer leurs talents : « Tandis que son pied mignon agite le berceau où dort, les poings fermés, un beau chérubin rosé, la main peut fort courir sur le papier, pour y jeter le trop plein d'un cœur, que le mari, souvent léger et indifférent, néglige de recueillir. Ah ! ces jouissances sont sans remords ! Et le champ de la pensée est si vaste à explorer. Croyez-vous qu'elles ont tort, celles qui s'imaginent que la mission de la femme se résume en ce syllabus : " Lutter pour les idées généreuses et hardies, défendre les pauvres, parce que leur souffrance a toujours raison contre la joie, célébrer tout ce que la nature a de superbe, tout ce que l'art a de consolant, tout ce que la science donne d'espoir à l'humanité, se pencher sur les geôles pour y surprendre une injustice, veiller à l'éducation des petits, vouloir le repos des vieux, faire de cette frêle plume l'outil des délivrances, proclamer le droit aux roses, le droit d'aimer, de penser, d'admirer, de vivre. » On peut lire ceci dans son article sur les dames patronnesses de la St-Jean Baptiste : « L'homme s'est échappé de sa chrysalide, il volette, libre et fier, vers les hauteurs. La femme à son tour doit briser le cocon d'ignorance et de servitude morale qui la tient prisonnière, si elle veut suivre son compagnon ailé dans l'espace. »

Au-delà des textes liés à ces trois thèmes, on trouve dans le recueil de Circé-Côté plusieurs petites saynètes, habilement déroulées, jouant sur l’émotion ou sur l’humour : « Un baptême à la campagne », « Le marché Bonsecours », « Asile Saint-Jean-de-Dieu », « Théâtre de la rue », « Le masque de tire », « La pipe », « Le dîner des Rois » sont mes préférées. Dommage qu’il y ait trop souvent l’intention d’instruire qui gâche un peu le plat. En terminant, notons le style, souvent ample, lyrique, très beau dans son classicisme.


Extrait : LA PIPE

Jeannette se marie dans quinze jours, c'est dire que la vie ouvre devant elle ses splendeurs. Le passé disparaît comme une île lointaine dont s'éloigne un vaisseau entraîné vers la haute mer. Les souvenirs d'hier se noient dans l'évocation de demain. Heureuse enfant, qui aperçoit les choses par le gros bout de la lorgnette : les perspectives s'adoucissent dans un ensemble harmonieux, baignées de lumière : pas un point noir ne tache le ciel bleu des illusions ; colombe ingénue, elle s'élance gaiement vers la joie comme à un soleil allumé exprès pour elle.
— Ah ! ma chérie, me disait-elle, extasiée, la belle part que le bon Dieu m'a faite, vraiment je ne la méritais pas. Avoir pour mari une perfection — ne ris pas : l’ombre des misères humaines ne l'a jamais effleuré. — Non seulement il est bon, tendre, dévoué, délicat, sentimental, généreux, spirituel, galant, empressé, mais il ignore ce vice qui entache la plupart des hommes : la pipe ! Mon mari ne fume pas ! ...
Un homme qui ne fume pas... Je restai songeuse, tandis que ma petite amie continuait la description de son fiancé. Bah ! que lui importait que je l'écoutasse ou non, l'essentiel, c'était qu'elle entendît l'écho de sa voix bercer sa pensée.
Et je me mis à broder sur ce thème d'étranges fantasmagories. Un mari qui ne fume pas... Ma pensée en verve de fantaisie se mit à voyager en pays de cocagne, où l'air, les parfums, la rosée, tout était sucré. Dans un bosquet d'arbres candis, une petite maison proprette, rangée, ornée, s'ouvrait en bonbonnière, avec un petit homme en sucre et une petite femme en nanan. Le petit homme et la petite femme se regardaient tendrement dans les yeux, en fondant un peu chaque jour, à la chaleur d'une uniforme tendresse... C'était à croquer !
[…] 
Je comprends l'antipathie féminine contre la pipe. La femme est jalouse de cette rivale, qui s'installe au foyer comme un tiers importun. La favorite finit par faire du maître un esclave des dangereuses hallucinations, des troublantes visions créées par les vapeurs de la nicotine...
Quand le temps ronge les derniers quartiers de la lune de miel, l'épouse délaissée ne voit pas, sans rager, son antagoniste circonvenir plus étroitement sa faible proie. L'homme, à son tour, devient la conquête de la fatale pipe. Comme il est bien sa chose ! Sa tendresse pour elle n'a pas de déclin : toujours la même sollicitude à la bien coucher au fond de l'étui de satin rouge, le même empressement à la sortir de sa prison, les mêmes câlineries à lui faire.
— Allons, ma vieille, à nous deux maintenant. — Que j'ai souffert de ne pouvoir causer un instant avec toi, la vie est bien cruelle ! — Les jours de bonne humeur il l'appelle Joséphine, de son petit nom. Et ce sont des contemplations sans fin, des explosions de tendresse qu'il a l'impudence de vouloir faire partager à sa femme :
— Mais regarde donc, comme elle embellit. — Ah ! le beau cerne !
[…]
Qui sait, le Ciel, dans sa bonté, a peut-être autorisé ce mal pour obvier à un plus grand ?
Nous, femmes, qui vivons par le cœur, nous ignorons ce qui bouillonne de malsain dans ces cervelles de rêveurs s'agitant autour de nous. Ces mangeurs de bleu, ces impuissants décrocheurs d'étoiles, sans cesse tourmentés de ce qu'ils n'ont pas. L'excitation artistique, la lecture prise au sérieux d'œuvres exaltées, les poussent à concevoir une sorte d'idéal nuageux, fantastique, mensonger, éperdument tendre et pur, mièvre et fade, extatique, jamais rassasié, tellement délicat qu'un rien le fait évanouir, irréalisable, surhumain. L'œil imaginaire bleu ou noir, où se perd leur regard, sert de vitre pour voir dans l'au delà, au paradis de la fiction, une créature féerique, créée de toutes pièces.
Ah ! laissez ces folles hallucinations s'évanouir enfumée ! Que votre mari caresse son idéal au coin du feu, sensibilisé seulement sur les parois de son cerveau, par les fluides de la nicotine... C'est moins à craindre....
[…] 
Ah ! mais consolez vous, pauvre oubliée, vous aurez votre revanche, quand à votre tour vous serez devenue une vaporeuse vision des pays bleus. Seul avec sa vieille amie, la pipe, le pauvre vieux revivra dans la fumée noirâtre de son brûlot, les souvenirs d'autrefois. Vous passerez radieuse et belle comme à vos seize ans à l'âge des aveux... Une larme chaude s'échappera de la paupière du fumeur, à cette vision qu'il voudra tirer chaque jour des cendres de l'oubli... Jusqu'à ce que la mort cruelle vienne arracher la pipe noircie et tremblante de ses gencives dégarnies, pour la briser en mille miettes encore fumante de rêves !...
Alors, comme le nom, comme la gloire, comme la vertu, comme la vie, fumée lui-même, il disparaîtra dans l'ouate d'un nuage !