17 décembre 2009

Fleurs champêtres

Françoise (Robertine Barry), Fleurs champêtres, Montréal, La Compagnie d’imprimerie Desaulniers, 1895, 204 pages (Une édition augmentée a été publiée en 1985 par Fides dans la collection du Nénuphar.)

Ce recueil compte 14 nouvelles. La plupart sont parues dans la rubrique « Chronique du lundi » au journal La Patrie. La dernière du recueil (Comme aime une femme) est une traduction.

Le mari de la Gothe
Pendant un orage, deux jeunes citadines se réfugient chez la mère Madeloche. La Gothe, la servante, leur raconte qu’elle a vécu huit ans avec un homme qui la torturait. Pourtant, elle doit se remarier bientôt.

Le baiser de Madeleine
C’est le jour de l’An. Parents et amis défilent pendant toute la journée pour souhaiter à Baptiste Dumont et à sa famille leurs vœux de bonne année. Madeleine, elle, attend désespérément son beau Pierre qui la boude depuis qu’il l’a surprise avec le gros Pitre. Le soir vient. Soudain, un visiteur attardé frappe à la porte.

Trois pages de journal
Juste, un ami d’enfance de la narratrice, s’est noyé. Elle n’entretenait plus qu’un lien lointain avec lui. Le matin même, elle l’avait rencontré près de la mer. Le corps n’est retrouvé que six jours plus tard. On trouve dans sa chemise un bouquet de fleurs que la narratrice avait perdu.

Un mariage au hameau
Catherine et Jacques se marient. Barry nous raconte les diverses étapes du mariage paysan, de la marche vers l’église jusqu’au départ des derniers invités au milieu de la nuit.

Alléluia !
Jean-Louis, l’amoureux de Mina, s’est blessé en abattant un arbre. Il est menacé de perdre une jambe. Comme c’est le matin de Pâques, la jeune fille s’est rendu cueillir de l’eau pascale.

Une lettre d'amour
Ti-Charles, l’amoureux de Lisette, est parti dans les chantiers. La jeune fille, illettrée, veut lui écrire une lettre d’amour. Elle demande l’aide de Marguerite. Humour.

La Noël de la Kite
La Kite a perdu son père adoré lorsqu’elle avait quatre ans. Elle en a maintenant six et elle assiste émerveillée à sa première messe de Minuit. Elle constate que le petit Jésus est à peine habillé. Avant de quitter l’église, elle lui laisse son châle. Elle attrape froid pendant le retour et meurt le lendemain.

La Douce
La Douce aimait Louison. Ce dernier, poussé par ses parents, a épousé Marichette, une vraie fille de ferme, rivale de la Douce. Par ironie, Marichette a demandé à la Douce de chanter à ses noces. Poussée par orgueil, malgré sa peine, elle s’y rend.

Le miroir brisé
Marie aime André. Le matin du jour de l’An, son grand-père casse un miroir. La superstition veut que la première personne qui parle meure dans l’année. Quand son futur se présente à la porte, Marie ne peut pas tenir sa langue plus longtemps.

Gracieuse
Gracieuse, 24 ans, va mourir sous l’œil indifférent de sa belle-mère, qui ne la voulait pas comme bru.

Superstitions
Trois jeunes filles discutent des « moyens infaillibles pour connaître son futur époux ». On peut mettre un miroir sur l’oreiller pour le voir en rêve ou encore manger une galette salée avant de se coucher pour que le futur mari vienne en rêve apporter un verre d’eau, ou…

Jeanne Sauriol
Au lendemain de la Conquête, Jeanne Sauriol, par patriotisme, refuse l’amour d’un bel officier anglais.

Au pays des montagnes
Un jeune couple des Bois-Francs, récemment marié, va prendre possession d’une terre de colonisation à Bergeronnes, sur la Côte-Nord.

Les Fleurs-de-Mai
Poème en prose sur cette fleur qui ne pousse que dans les Maritimes.

Comme aime une femme
Une jeune fille retourne sur terre pour consoler son amant éploré. Elle découvre qu'il s'est consolé bien vite dans les yeux d'une autre belle.

Recueil vraiment intéressant. Barry nous présente des dialogues savoureux, écrits dans le langage paysan du 19e siècle. Comme le feront après elle, les Camille Roy et Adjutor Rivard, elle agrémente ses intrigues de description d’objets ou de croyances de l’époque. Dans sa « Préface », elle écrit : « L’odeur du terroir qu’exhale ce recueil de nouvelles est fortement accentuée et pourrait sembler exagérée ou surchargée peut-être, si je ne me hâtais d’expliquer que j’ai voulu recueillir en un faisceau d’historiettes, les traditions, les touchantes coutumes, les naïves superstitions et jusqu’aux pittoresques expressions des habitants de nos campagnes avant que tout cela n’ait complètement disparu. » Ainsi on découvre un intérieur paysan, le filage, les traditions du pain bénit, de l’eau de Pâques, du jour de l’An, de la messe de Minuit, le déroulement d’un mariage paysan, des rites mortuaires, toutes les manigances qui entourent les fréquentations et le choix d’un époux, et beaucoup de superstitions. En plus de cette richesse ethnologique, le récit offre beaucoup d’expressions anciennes, comme « renvoyer la pelle » (avertir un amoureux qu’on ne veut plus le voir) ou « partir des balustres avec son beau-père » (se marier).

Pour la petite histoire, Robertine Barry aurait inspiré à Nelligan son premier amour et quelques poèmes.
Lire La Gazette des femmes


Extrait
La pluie tombait toujours, fouettant les vitres avec rage ; par les fenêtres mal jointes, l'eau filtrait jusque sur le plancher.
— Croyez-vous que l'orage dure longtemps, la mère ?...
— Non, mam'zelle, y a une éclaircie dans le sorouet ; mais tout de même, la semaine va être tendre, car l'Évangile s'est fariné au nord, dimanche dernier.
— Holà ! la Gothe, viens servir à ces demoiselles de la crème et du laite. C'est tout ce que j'ai à vous offrir, mé c'est donné de grand cœur.
A l'appel de la mère Madeloche, un pas lourd se fit entendre et celle qu'on appelait la Gothe descendit à reculons l'échelle du grenier. C'était une robuste gaillarde d'environ trente ans, à la mine grasse et réjouie. Elle s'avança en saluant gauchement, riant avec bonasserie aux questions amicales de Louise, chez qui elle avait été servante pendant plusieurs années.
— Vous êtes avec votre grand'mère maintenant, la Gothe ? C'est moins fatigant que d'aller en service, je suppose ?
— Oh ! j'vas m'engager encore, mais c'te foiscite, c'est à la longue année, reprit la Gothe, en découvrant une rangée de dents larges et épaisses.
— Que veut-elle dire ? interrogeaient les yeux de Madeline, en regardant son amie.
— Vous allez vous remarier ? demanda Louise, traduisant ainsi, pour le bénéfice de la citadine, l'expression bizarre de la Gothe.
— Oui, eune folie ! grommelait la grand'mère, comme si alle s'était pas fait assez battre déjà avec son vieux.
— Ah ! ben, de la peau de femme on en verrait d'accrochée partout qu'on se marierait toujours.
— Vous n'avez donc pas été très heureuse avec votre premier mari, ma pauvre femme?
La vieille se chargea de répondre :
— Me, i ne l'a pas prise en traître, mam'zelle. Le père Duque, son défunt, avait déjà fait mourir deux femmes de cruyautés et de misères ; on y a dit ça ben des fois, mais alle voulait écouter personne et elle l'a marié malgré Dieu et ses saints.
— Badame ! si ça n'avait pas été moi, c'en eusse été un autre !
— Comment, exclama Madeline, mais vous n'étiez pas obligée de vous sacrifier pour une autre ?
— C'était ma destinée, répartit la Gothe en haussant les épaules.
Le dernier mot était dit.
Comment se fait-il que le fatalisme soit si profondément enraciné chez nos paysans ? La destinée, c'est la grande chose qui explique tout, qui clôt toute discussion, qui console de tout. Un malheur est-il arrivé ? on ne parle pas des moyens qui auraient pu le prévenir, on ne songe même pas à se précautionner pour l'avenir, tout est résumé simplement, par : c'était la destinée. (p. 17-18)

Lire en ligne :

Robertine Barry en littérature
Les Canadiennes en littérature : Robertine Barry
Fleurs champêtres (1re édition)

Aucun commentaire: