3 décembre 2009

Châteaux de cartes

Hélène Charbonneau, Châteaux de cartes, Montréal, G. Ducharme, 1926, 105 pages. (Dessin par Adrien Hébert)

En 1920, Hélène Charbonneau a publié Opales (que je ne connais pas) sous le pseudonyme de Marthe des Serres. Elle est en quelque sorte la « tête de pont » de la première percée de l’écriture féminine au Québec, frayant sans doute un peu la voie aux Bernier, Senécal, Lemieux, Routier et Vézina.

Châteaux de cartes n’est pas un livre très réussi. Charbonneau hésite entre la prose et la poésie, et aucune des deux manières ne lui réussit bien.

Son livre compte trois parties. La première se présente comme un récit poétique. L’anecdote est très convenue. Adèle Gauthier, une cantatrice qui a beaucoup de succès, est surprise de constater que son amoureux, José de Brody, n’est pas venu la retrouver après le spectacle. Le lendemain, elle lui rend visite et il lui fait part de rumeurs qui courent au sujet d’une liaison qu’elle entretiendrait avec son chef de musique, Pierre Pélasquez. Or, tout est faux. C’est la femme de Pélasquez, jalouse du succès d’Adèle, qui a « tramé une histoire d’amour qui n’[a] jamais existé ». Le manège va porter fruit puisque Adèle et José vont rompre. Quelque temps plus tard, Adèle, désireuse de « faire respecter l’honneur », consulte l’avocat Hubert Duprey. Ce dernier est ébloui par la jeune femme : « Maintenant qu'il était seul, Me Duprey se la remémorait. Déesse casquée de lourds cheveux aux reflets bleuissants, le front pur mais violent et le sourcil soyeux ouvrant tout grands ses yeux pleins d'ombre passionnée, bouche à la fraîcheur de fruit et d'un rouge de sang; son bras en cou de cygne siérait au retour d'un héros, liane de chair glissant sur l'armure luisante et dont on se voudrait voir enlacé toujours. Son sein a la fierté des époques barbares; c'est la gorge d'une Sybille de quinze ans. Oh ! boire à la fraise de ses lèvres, par delà les dents, toute l'âme de l'aimée,... ces baisers-là, en rêve, ne sont rien...» Ils se revoient deux mois plus tard et, cette fois-ci, se tombent dans les bras. Leur bonheur sera bref : Maitre Duprey est « mandé d’urgence pour débattre une cause importante devant le Conseil privé à Londres ».

La deuxième partie n’est pas un récit. On nous présente le « Manuscrit d’Adèle Gauthier à Me Duprey (de juin 1924 à septembre 1925) ». On peut imaginer que c’est l’écrit poétique, parfois sous forme de versets, qu’Adèle Gauthier a rédigé dans ses moments de solitude. Il est adressé à Hubert et à quelques reprises, on comprend qu’elle réagit aux lettres de ce dernier. Le contenu anecdotique cède pour ainsi dire la place au haut lyrisme amoureux : « Le sourire de vos yeux et de vos lèvres, le temps ne pourrait le changer et je le regarderai avec les yeux noirs de ma solitude afin d'y retrouver l'illusion qu'il est là, à fleur de ma lèvre, que, tantôt, il va éclater! » On peut déceler une certaine progression psychologique. Dans certains passages, Adèle fait état de ses souffrances (« Je souffre de trop d’ardeur et d’avoir trop chanté mes chers absents ») ou de ses doutes (lire l’extrait). On apprend finalement qu’elle va partir, mais on ne sait où.

La dernière partie, présentée du point de vue de Hubert, enfin de retour, nous révèle le fin mot de l’énigme : Adèle, « désespérée par la prolongation de son absence », est entrée en religion.

Bien entendu, le mélange des genres, même très mal réussi, fait moderne. Mais ce qui frappe avant tout à la lecture de ce livre, c’est l’enflure du style. L’écriture est trop et mal travaillée. L’auteure a tendance à utiliser des circonlocutions pour dire des choses toutes simples. J’en donne un exemple qu’on pourrait multiplier : « Adèle Gautier, comme toutes les artistes hors comparaison, avait sa légende. Elle était, si l'on peut dire, fabriquée de ces étoffes aimantées, mais en tacticienne énergique et convaincue elle savait faire respecter les distances même au milieu des séductions auxquelles elle était exposée dans sa profession; son art l'absorbait tout entière et la sévérité de ses mœurs défiait les interprétations malignes de la médisance. » En plus, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, elle se plait à inventer de nouveaux mots, comme « monotoniser », « emparadiser »…

Extrait
Mon cœur est mis en alerte lorsque je songe que vous me reviendrez avec les yeux troubles de ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup appris.
Vous reviendrez, et il fera bon à l'orient de cet Été, derrière les murailles de la solitude,
Quand la montagne étendra sa collerette de fleurs jusque sous les pierres,
Quand les portes du soir se refermeront sur les gerbes de glaïeuls des crépuscules flamboyants, et que les grands pins retiendront encore un filet de lumière...
Que des clairs de lune assis au bord de la nuit changeront en milliers de rosés, les errantes étoiles,
Entendre la chanson de l'eau couler des rochers,
Nous perdre et nous retrouver au fond du soir.
Quand l'heure monotonisera [sic] la pensée, vous me direz le secret que vous aura appris la marguerite lorsqu'elle aura reçu le frisson de la plaine...
Dans un plat orfrazé [sic], vous apporter quelques grappes de plaisir,
Chanter de ma voix de flûte une amusante mélodie, et puis chercher dans les soupiraux de vos yeux, tout ce que l'absence aura mis de réserves câlines authentiquées par des baisers, voilà bien le souci que j'ai depuis quinze jours!
Vous reviendrez?
Mais, j'ai peur que vous ne sortiez de ma vie avant la réalisation de ce bonheur.
(p. 74-75)

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