2 décembre 2022

Liola

Moïse Joseph Marsile, Liola. Légende indienne, Montréal, Imprimerie de l'Institution des sourds-muets, 1893, 95 p. 

« En 1660, seize jeunes Français, commandés par Daulac, furent attaqués par sept cents Iroquois, dans un méchant fort de pieux, au pied du Long Sault, avec l'aide d'une cinquantaine de Hurons et d'Algonquins, ils repoussèrent tous les assauts pendant dix jours. Mais abandonnés à la fin par la plupart de leurs alliés, ils ne purent résister à une attaque et succombèrent. L'un des quatre Français qui restaient encore avec quelques Hurons, lorsque l'ennemi pénétra dans l'intérieur du fort, voyant tout perdu, acheva à coup de hache ses compagnons blessés, pour les empêcher de tomber vivants entre les mains du vainqueur. » (Garneau, Histoire du Canada, cité par Marsile)

 

Les « quelques Hurons » sont massacrés et le Français qui avait survécu est emmené par les Iroquois qui comptent le supplicier. Le survivant a pour nom Lionel de Versile.  Pendant le voyage de retour des Iroquois vers Mille-Iles, toutes sortes de pensées hantent son esprit, à commencer par l’immolation qui l’attend. On apprend qu’il est originaire du sud de la France et son plus grand regret semble être de ne pas être devenu ce héros auquel il aspirait. 

 

C'est là que Lionel, par la croix abrité,

A tant de fois rêvé ses beaux rêves de gloire :

Des terres pour son roi, des âmes pour son Dieu 

Et pour lui même un nom illustre dans l'Histoire !

À ces rêves si chers, il lui faut dire adieu

 

Sur place, tous les préparatifs du supplice sont mis en place (les fers rouges, le bois pour l’immolation) et les réjouissances sont déjà commencées quand survient une jeune Iroquoise du nom de Liola. Elle est la fille du chef et d’une grande beauté. Elle est toute en larmes puisque son père n’est pas revenu du Long-Sault. Pourtant, c’est elle à son corps défendant qui sauve Lionel de la mort atroce qui l’attend:

 

Il est chez l'Iroquois de touchantes coutumes : 

Quand une femme perd le soutien de ses jours — 

Adoucissant espoir de tels amertumes ! — 

La veuve peut compter sur un autre secours. 

Le prisonnier devient membre de la famille. 

Il a, qui le croirait, droit aux noms les plus doux : 

Aux enfants c'est un père, et, pour la jeune fille — 

Doux rêve ! — ce sera, quelque jour, un époux ! 

 

Ce qui devait arriver arrive : les deux jeunes ennemis tombent amoureux, surtout après que Lionel ait sauvé Liola de la noyade : 

 

Son cœur dit : Lionel, c'est toi qui m'as sauvée ! 

O doux cri de l'amour ! ineffable transport ! 

Que tu sais murmurer de pures harmonies ! 

L'âme vibre, un instant, comme une lyre d'or : 

Est-ce un écho lointain des sphères infinies ? 

Maintenant tout renaît à l'espoir, à l'amour : 

La fleur après l'orage ainsi lève sa tête. 

Inoubliable nuit, plus belle que le jour. 

Tu prêtas ton éclat à l'immortelle fête ! 

 

Malheureusement leur bonheur sera de courte durée. Devant les chutes Niagara, vénérées par les Iroquois, le  jongleur a décidé qu’il fallait faire un grand sacrifice (la mort de Lionel et Liola) pour s’assurer que les Dieux soient de leur côté dans leurs futurs combats. Résignés, les deux jeunes amoureux acceptent leur sort, surtout que Lionel a réussi à convaincre Liola de la vie éternelle qui les attend si elle adopte sa religion : 

 

Je n'hésiterai plus : ton Dieu sera mon Dieu !

De mon âme, ta main lavera la souillure.

Avant que de mourir — ah ! je t'en fais l'aveu

A cette heure suprême — il faut que je devienne 

Par l'eau digne de toi, digne du Créateur.

C'en est fait, Lionel, tu me verras chrétienne,

Et nous ne ferons qu'un par l'esprit et le cœur !

 

Les deux glissent lentement dans les chutes Niagara, unis à jamais dans la foi chrétienne, presque heureux, car « la mort au bonheur les enfante ».

 

Vous l’aurez compris, Chateaubriand n’est pas loin. Et peut-être même le XVIIe siècle. Marsile offre une vision idyllique de la nature canadienne, à commencer par le fleuve Saint-Laurent (le Mississippi). Et le nœud de l’histoire est très romantique.

 

Bien entendu, si on lit ce récit avec les valeurs contemporaines, c’est inacceptable. Tout y passe : le Blanc vertueux et l’Autochtone cruel, l’Européen qui vient sortir l’Autochtone de son ignorance, qui lui offre la planche de salut de sa religion, de sa civilisation, etc. 

25 novembre 2022

Naïade

Jean Léonard, Naïade, Chez l'auteur, Montréal, 1948, n.p. [127 p.] (Typographie d’Arthur Gladu.) 

« Jean Léonard et le typographe Arthur Gladu ont mis deux années et demie à la mise en page de ce volume afin de s'assurer d'une oeuvre hautement artistique. » (Communiqué de presse) 

 

Le livre a été réalisé à l'École des arts graphiques et tiré à 300 exemplaires. D’ailleurs, deux des 51 poèmes ont d’abord été publiés dans les Ateliers d'art graphiques en 1947. C’est un très grand format (22x29 cm).

 

« Jean Léonard était actif dans le réseau de Pellan et dans celui de l'École des arts graphiques proprement dit. D'abord élève de Pellan aux Beaux-arts, il avait participé à quelques reprises avec ce dernier, en compagnie de Léon Bellefleur, Mimi Parent et Jean Benoît, à des séances de « cadavres exquis ». (Sébastien Dulude, Esthétique de la typographie

 

Si on soustrait la recherche formelle, ce recueil a bien peu à nous offrir. Pour bien faire, il faudrait le lire avec un dictionnaire (Léonard aime les mots rares) et un dictionnaire mythologique. La matière des poèmes a peu à voir avec le vécu, avec le Québec. Tout cela est très intellectuel, peu senti, académique. Au mieux, de la fantaisie verbale d’inspiration surréaliste des années 20.

 

« Demain, la chanterelle passera / Et sur le cairn des Celtes, / Les violons tatoués vagiront, Enfants égarés. // Le ciel sera de Van Gogh, / La terre, d’un barbare et la mer, / D’un gueux. // Un homme, un seul, viendra lentement / Cueillir le pavot / Pour s’enfuir / Heureux. »

 

Le livre se démarque peu tout compte fait. Le titre du poème est inscrit au verso de la page impair et les vers au recto de la page paire, donc face à face. Le taille de la police est très grande. On observe souvent des vers en retrait. Deux poèmes ont une disposition plus dynamique (les poèmes pourraient être lus à la verticale ?), « Le retour de Vinée » et « L’amant de Palès » que voici : 

 

     

Pour comprendre mieux les enjeux dont témoigne ce recueil sur le plan formel, il est intéressant de lire le compte rendu d’André G. Bourassa dans le DOLQ : « Naïade est une poésie de  brisures, d’éclatement, c’est-à-dire une poésie qui, comme au temps d’Apollinaire et de Cendrars, conteste les mécanismes de la connaissance et de l’expression, où les  hallucinations l’emportent sur la raison. Léonard aurait-il œuvré dans la période précédente, comme Pellan, que son parti pris aurait démontré beaucoup d'audace et d’a-propos… Recueil intéressant, somme toute : un peu tardif par rapport à la poésie de Jean-Aubert Loranger, par exemple, mais plus explicitement accordé au meilleur des recherches de la France des années 1920. » (André G. Bourassa, DOLQ, 4, 665) 

18 novembre 2022

Les fleurs tardives

Clovis Duval, Les fleurs tardives, Chez l’auteur, Montréal, 1923, 207 pages.

« Clovis Duval, né à Batiscan en 1882, fait ses études à Trois-Rivières puis à l'Université Laval. Reçu médecin en 1907, il pratique à Batiscan, et à partir de 1920, en Gaspésie, ensuite à Montréal, à Charlemagne, puis à Trois-Rivières. Atteint d'une maladie cardiaque, Clovis Duval retourne à sa ville natale où il meurt en 1951. Poète, il collabore entre autres, au « Bien Public » et au « Nouvelliste » et publie ses poèmes en recueils. » (Fonds Clovis Duval, BanQ)

L’édition est très modeste. Le papier est de piètre qualité et la disposition des poèmes, très serrée.

Duval, de son propre aveu, a mis 20 ans à produire ce recueil, ce qui semble lui avoir inspiré le titre. On lit donc des poèmes d’un jeune homme aux études et aussi ceux produits par un médecin de campagne dans ses temps libres. 

Il n’est pas nécessaire de lire les 207 pages pour prendre la mesure de Clovis Duval.  Comme beaucoup de ses congénères, il fait plutôt partie des rimailleurs que des poètes. Ses poèmes obéissent à la rime mais se refusent aux formes fixes, comme le sonnet : « — Fais-en donc un sonnet, s'écria l'un d'entre eux / Ciseler un sonnet c'est plus court et commode, / Et moi je répondis : Je n'aime pas la mode, / C'est risible, on en fait partout, à tout propos ; La mode est aux sonnets comme elle est aux chapeaux ».

 

Ses sources d’inspiration sont convenues, ce sont celles de son époque : le pays et ses « gloires » nationales, la religion et les moments-clés du calendrier religieux, la nature et le passage des saisons, les figures-types du terroir (le forgeron, le semeur, le pecheur), l’amour, la vie.

Ceci dit, on lit ici et là de jolies images (« un laboureur… déchire le champ », la maison « prend à son tour les feux de l’horizon », « Le vent semble agrandir l’aurore » ) et l’auteur est capable d’humour (« Je soupçonne mes vers de vous trouver jolie / Et de pas vouloir se séparer de vous ») et d’autodérision (« Commentaire après 15 ans », « Un poème qui brûle »).

Dans l’épilogue, Duval envisage la réception critique de son livre :

ÉPILOGUE (début)

Cet auteur qui brûla tant de vers, de main leste,
Fut, dira-t-on, mauvais jardinier pour le reste.
Sécateur imparfait,
Sa nonchalance a bien opéré quelques tailles,
Déblayé son terrain des plus grosses broussailles,
Il n’a pas assez fait

Comme il arrive à tout auteur jugeant son livre,
Tel poème détruit, peut-être aurait dû vivre,
Et tel autre, épargné,
Aurait peut-être dû plutôt prendre sa place 
Et monter comme lui se chercher dans l’espace 
Un repos bien gagné.

Que faire, s’il en est ainsi, sinon attendre 
Un verdict du public, pas trop dur, pas trop tendre,
Et savoir de partout 
Si l’on tolère encore une métrique fruste,
Et si le vieux penchant de l’auteur était juste 
De détruire le tout ?

Craindre un verdict trop doux ? —Qu’il demeure en liesse ! 
Sur cent lecteurs, chacun aura plus d’une pièce 
Qu'il voudrait dans le jeu.
Trop dur ? Ces cent esprits, que la critique aiguise, 
Peut-être en aimeront chacun une, à leur guise,
Et ce n’est pas si peu !

11 novembre 2022

La Grand-tronciade

Arthur Cassegrain, La grand-tronciade, Itinéraire de Québec à la Rivière-du-Loup, Ottawa, G. E. Desbarats, 1866, 96 p.

 

« Faire rire, tel est mon but, à moi, dans ce poème, ouvrage badin, que j'ai fait, comme en jouant, pour égayer d'abord les lecteurs d'un journal, où il a déjà paru en grande partie, et que je publie maintenant au complet pour l'amusement du bon public. »

 

Ce « premier poème d'invention de longue haleine […] sur la scène littéraire de notre pays » est dédié à M.  Monsieur J. C. Brydges, « le noble enfant de la vieille Angleterre, / Qui le premier de rails sillonna notre terre. »

 

Cassegrain, sur les modes humoristique, sarcastique et burlesque, raconte une voyage de Québec à Rivière-du-loup. Les passagers embarquent d’abord sur un « vapeur » qui leur permet de rejoindre Lévis où ils montent dans le train. On appelait le chemin de fer le Grand Tronc, d’où le titre de l’auteur, calqué sur l’Illiade. Disons-le, les références à l’Antiquité pullullent dans ce poème qui se donne de faux airs épiques : tous les dieux y passent, comme si l’auteur craignait qu’on le prît pour un inculte en raison du sujet et de son traitement. 

 

L’auteur, dans le dépôt (ainsi nomme-t-il la gare) de Québec, nous présente les personnages qui vont animer cette randonnée, car le récit porte d’abord et avant tout sur les voyageurs. On y trouve un microcosme de la société : des politiciens, des avocats, des médecins, des commerçants des habitants, des écoliers, des touristes qui s’en vont pêcher ou profiter des plages, des amoureux, des commères, etc. Aucun de ces personnages n’échappent au regard sarcastique de l’auteur, les plus importants étant les plus maltraités. Il raconte l’esbrouffe d’un politicien, le désaccord des amoureux, les appétits rapaces des avocats en quête de clients, les frasques de trois jeunes hommes, le commérage des dames (Bien qu’il s’en défende, l’auteur donne dans la misogynie).

 

L’auteur fait un clin d’œil aux différents écrivains de son époque quand il traverse leur village natal : Fréchette, Aubert de Gaspé, Casgrain.

 

À l’occasion, il décrit le fonctionnement du train : « Alors des employés la bande fort active / S'en va remplir les flancs de la locomotive / Avec le bois et l'eau qui sont sa ration ».

 

Il mentionne les différents lieux traversés par le train : Montmagny, Saint-Jean-Port-Joli, Sainte-Anne de La Pocatière, Saint-Pacôme, Rivière-Ouelle, Kamouraska et, finalement, Rivière-du-loup. Chacun de ces lieux donne lieu à quelques anecdotes, par exemple sur sa vie étudiante au Collège de la Pocatière ou sur la légende de Cap-au-diableà Kamouraska. L’Islet, le lieu d’origine de l’auteur, reçoit un traitement royal : 

 

Le monstre aux reins d'acier sur les rails s'avançait. 

Un instant il s'arrête au cap de Saint-Ignace, 

Fameux par ses melons et comme endroit de chasse. 

(Pour preuve il me souvient, qu'y tirant au hasard, 

J'y blessai sans malice un malheureux canard). 

Du Cap à l'Anse-à-Gille, on est rendu bien vite : 

Lecteurs, à contempler, ici je vous invite : 

L'Anse-à-Gille à l'Islet sert d'introduction, 

Car entre elle et le cap c'est le trait-d'union. 

Or l'Islet est l’orgueil de nos Laurentiennes, 

La perle, le joyau des plages canadiennes. — 

Que l'on permette ici qu'un enfant de ces lieux 

Rende à son sol natal un hommage pieux ! 

Ma foi, pour son pays toute âme est partiale : 

Ne m'en voulez pas trop la chose est générale. 

 

* * 

Qu'on vante les ilôts ornant Kamouraska, 

Et les bains recherchés que donne Cakoûna, 

A tout je te préfère, ô mon Islet chérie, 

Je t'aime cent fois plus que la douce Italie ! 

4 novembre 2022

Vice versa

Jeannine Lavallée, Vice versa, Montréal, Rénovation, Imprimerie modèle ltée, 1938, 105 p. (Illustrations de René Chicoine)

Le recueil s’impose par ses dimensions : 26 cm x 18 cm. L’autrice commence par une dédicace qui a des allures patriotiques : « Lecteur, Si tu aimes ta patrie, ouvre ce livre, je te le dédie. »

« Le sentier des dieux », « Rêverie », « Bois brûlé », « Paysages », « Québec », « L’éternel présent » et « La patrie canadienne » sont les parties du second ouvrage de Jeannine Lavallée.

L’autrice respecte presque toujours la métrique et les rimes.

Les thèmes sont d’inspiration romantique : la patrie, la nature, l’amour. Le pays qu’elle évoque est plutôt d’ordre mental : plusieurs poèmes incitent le lecteur à communier aux forces de la nature canadienne, à la beauté de notre pays, à développer des sentiments de force et de plénitude.



Jeunesse

Je connais une belle et grande solitude :
Des lacs, des paysages verts,
Des bois profonds. J’aime sa douce quiétude.
Ensemble Jeunesse allons vers

La nature. Allons tous deux oublier la vie,
Son amertume, ses chagrins;
Nous nous reposerons dans l’ombre et l’harmonie,
Sous la chevelure des pins.
(p. 79)

Jeannine Lavallée sur Laurentiana
Mea culpa

31 octobre 2022

Mosaïque

Rodolphe Girard, Mosaïque, Montréal, Déom, 1902, 216 p.

Le recueil contient des nouvelles, des historiettes, un essai et deux  pièces de théâtre.

Fin d’un célibataire — Gaston est un célibataire endurci. Saoul, il se présente chez sa fiancée et la demande en mariage.

Simple suggestion — Comment saluer une femme en plein hiver?

Ensemble — Réginald, un Français qui a parcouru l’Europe avant de venir au Canada, découvre près d’un champ une belle paysanne. Fou d’amour, il décide de mettre fin à ses pérégrinations. Les deux amants attraperont une vilaine pluie et mourront ensemble.

Pauvre folle — Nouvelle d’une page. Une veuve a fait vœu de ne jamais changer de costume en l’honneur de son mari.

La mort du croisé — Un Croisé, tué par un Musulman, rencontre pendant son ascension vers les cieux, un petit ange qui se révèle son fils en train de naître.

La jolie fille de Grand-Pré — Deux amoureux sont séparés par la déportation. Il est mis sur un bateau, elle s’enfuit dans la forêt. Cinq ans passent, ils se retrouvent le soir de Noël.

Danger des commérages — L’épouse, par amour, a pincé un peu trop fort le nez de l’époux.

Pour Régine! — Un vieux couple de fermiers a fait d’énormes sacrifices pour que leur fils unique devienne médecin. Or, celui-ci n’en a que pour la sculpture. Il abandonne ses parents et sa fiancée pour étudier en France. Au bout de trois ans, l’enfant prodigue rentre au bercail.

Le reporter — Court essai sur le métier de reporter.

Le conscrit impérial — Pièce de théâtre qui se passe à Paris en 1812. Un triangle amoureux arbitré par Napoléon Bonaparte, déguisé.

L’épitaphe — Une jeune et jolie paysanne est conquise par un jeune homme de la ville. Il l’épouse et la trompe. Elle ne survivra pas.

À la conquête d'un baiser — Pièce en trois actes qui se passe à Paris. Trois hommes fortunés et un « sans-le-sous » font le pari suivant : gagnera la mise celui qui, le premier, embrassera la belle Gabrielle.

Ébauche triste — Il imagine la vie d’une vieille dame qui marche devant l’Hospice de la maternité des sœurs de la miséricorde.

Le sphynx — Sous le thème misogyne de la belle-mère exécrable, Girard développe une histoire qui se veut comique. Une belle-mère, à qui le gendre a refusé qu’elle les accompagne dans son voyage de noces en Europe, se venge : elle convainc sa fille de se refuser à son mari, à moins qu’il lui lègue tous ses avoirs.

Le niveau, c’est celui du théâtre de boulevard français à la fin du XIXe siècle. Les personnages sont superficiels, le ton est léger et le langage, précieux. Quand il se mêle de faire du style, Girard sur-écrit : « Gaston, l'invulnérable célibataire, Gaston, le cynique et stoïque vieux garçon, était agenouillé au pied des autels. À ses côtés était également à genoux une vierge aux formes vaporeuses, beauté chaste et farouche dont l'œil plein de mystères, est une lame d'acier qui taillade dans le vif et fait des blessures sans remède. » Les raccourcis dans le développement de l’intrigue ne sont pas rares. Parfois, on a l’impression de lire un résumé. Beaux bandeaux et belles lettrines, mais petit symbole pour marquer la fin des phrases à déplorer.

20 octobre 2022

Mémoire

Jacques Brault, Mémoire, Montréal, Librairie Déom, 1965, 80 p.

Ce recueil a valu à son auteur le prix Québec-Paris en 1968, année de sa publication chez Grasset en France. Mémoire contient trois parties : « Quotidiennes », « Suite fraternelle » et « Mémoire ».

 

Quotidiennes

Cette partie rassemble 13 poèmes. Quelques-uns empruntent une esthétique plus ancienne à la Claudel.  L’anaphore et la reprise d’un leitmotiv donnent à ces poèmes un côté chantant. « je t’aime dans le vent du futur dans la pierraille de la peur / je t’aime dans la petite existence en bigoudis / je t’aime dans les pauvres extases dans les chiches gloires / je t’aime seul et déserté de moi-même ». 


L’amour est un thème récurrent, mais lié à la situation sociale, donc la plupart du temps difficile : « Voici le lieu dur de nos accordailles / la roche aveugle et le pays d’alentour esseulé de vastitude / Je t’aime sous le vol grave des outardes je t’aime dans les bras du nordet / malgré le silence sur nous comme une honte des mots / Comme si nous n’avions qu’à nous engluer dans l’ombre et à dormir / moites et muets ». Rien n’est assuré, l’amour est une longue marche à deux qui ne semble pas avoir de fin : « Ici rien n’a changé que les mots sur les lèvres et la poussière aux trottoirs de juillet / J’ai au poing la même fureur et au creux de ton épaule la même et tendre maigreur / Et je bégaie au vent d’hiver ma petite vieille des quatre saisons / Jamais non jamais nulle part je n’entendrai la fin de ma chanson ».

 

Suite fraternelle

Ce poème constitue la partie centrale (plus de deux cents vers) du recueil. Brault l’a écrit à la mémoire de son frère, Gilles, mort lors de la Deuxième Guerre mondiale à l’âge de 20 ans. « Je me souviens de toi Gilles mon frère oublié dans la terre de Sicile je me souviens d’un matin d’été à Montréal je suivais ton cercueil vide j’avais dix ans je ne savais pas encore ». Cela étant dit, la mort de son frère est plutôt un élément déclencheur : le thème principal, c’est l’aliénation du peuple canadien-français. Et Brault n’y va pas de main morte. La parole est incisive, le propos est dur et plutôt tourné contre nous-mêmes. Brault regrette notre inertie comme peuple : « Nous / les bâtards sans nom / les déracinés d’aucune terre / les boutonneux sans âge / les demi-révoltés confortables / les clochards nantis ». Ou encore : « Muets hébétés nous rendons l’âme comme d’autres rendent la monnaie / Nos cadavres paisibles et propets font de jolies bornes sur la route de l’histoire ». La mort de son frère sur le sol de la Sicile, en apparence absurde, lui inspire étrangement le « dur désir de durer » : « Tu n’es pas mort en vain Gilles et tu persistes en nos saisons remueuses / Et nous nous persistons comme le rire des vagues au fond de chaque anse pleureuse ».

 

Mémoire

« J’ai mémoire de toi père et voici que je t’accorde enfin ce nom comme un aveu ». Brault est né dans un milieu ouvrier très pauvre. Son père, « cet homme rompu de misère », était le plus souvent chômeur. Ce retour sur son passé n’a rien de nostalgique; ce n'est pas non plus un exutoire, mais une façon de modeler l’avenir : « Chaque heure qui te rejoint t’ouvre un peu plus à l’heure de demain ». Ce qu'il retient de son enfance, c’est un sentiment de honte : « Moi j’avais honte quand tu partais lourd sans travail et penaud dans ton sourire glauque ».  Et des sentiments d'humiliation et de colère : « La violence venait à nous avec le babil du cousin riche et le sourire des tantes à moustache ». D’autres souvenirs, heureux ou malheureux, remontent en surface : la mort de son frère, son premier amour, les horreurs d’Hiroshima et de Dachau, ses déambulations dans cette « ville de laideur encore vêtue des ronrons de [s]on enfance », la recherche identitaire, le bonheur conjugal (« Tu es belle avec ta figure fripée de petite vieille / Tu as l’air d’être née à l’instant / Tu ressembles à la terre qui nous recommence »), la petitesse et le sentiment de dépossession en ce pays, la présence salutaire de la femme « pourvoyeuse sur le pas de la porte », « porteuse de la vérité du pain ». Cependant, comme il l'a écrit au début du poème, cet exercice de mémoire doit déboucher sur une projection dans le futur : « Marche et ne te retourne plus la mémoire est trompeuse qui rumine sa fureur muette ». 

 

Bref, tout reste à dire, tout reste à faire : 

 

« Que tout éclate enfin voici ma vie de chien pour un peu de pluie sur la gale du voisin

Me voici fils honteux du père humilié me voici acquitté de mémoire    noueux dans mes racines fragile dans mes feuilles

Me voici avec vous compagnons et compagnes sombres et serrés en notre forêt    aux confins du monde brunis dans l’attente d’un autre hiver    frileux d’une tendresse souhaitée

Seuls et ensemble   éperdus d’une peine sans histoire   sauvés par celui qui se casse et crie sa tombée au vent de liberté ».

 

Mémoire est l’une des œuvres phares de ce qu’on a appelé « l’âge de la parole ». Ce recueil le lie à Miron, à  Paul Chamberland (Terre Québec), à Yves Préfontaine (Pays sans parole). Pour ceux et celles qui n’auraient lu que Moments fragiles, ce sera tout un choc de découvrir Mémoire. Les poèmes sont longs, très engagés et plus chargés émotivement. Ce que j’apprécie chez Brault, c’est cette capacité à ancrer ses poèmes dans la réalité, sans être populiste.


Jacques Brault sur Laurentiana

Trinôme

La poésie et nous

14 octobre 2022

Privilèges de l’ombre

André Brochu, Privilèges de l’ombre, Montréal, L’hexagone, 1961, 37 p. 

L’anaphore est le procédé dont se sert André Brochu pour développer la plupart des poèmes. Ces reprises engendrent  des poèmes rythmés, musicaux, chantants. Tout le recueil est très lyrique.

 

« Les mots servent bien nos mensonges

Tout ce qu’on écrit c’est jouer

Et même pas l’illusion d’être ». (premier poème )

 

Le jeu est présent tant au niveau verbal que dans le contenu. Les mots ne semblent pas avoir de poids d’où les notions d’illusion et de mensonge. « J’ai fait grand carnage des mots / Et de mots il me reste à peine / Pour dire non ». Certaines situations dramatiques sont traitées avec une certaine désinvolture, sinon un humour noir : « Ne plus aimer / Ne plus pleurer / Ne plus trahir // Être cadavre // Être cercueil ». La dérision est peut-être le sentiment le plus présent dans le recueil. Même les histoires d’amour n’y échappent pas : « Toujours reconstruire nos songes / Pour en vivre les ruines / C’est le secret de notre amour / Mort ô fidèle ». On pourrait dire que le poète refuse le jeu qu’il est en train de jouer : « Je me défie des mots / Qui miment la parole / Je me défie des cris / Qui simulent l’angoisse / Je me défie des larmes / Qui parodient l’amour ». Le recueil se termine dans le grand vide beckettien : « Vide il n’y a plus que le vide // Il n’y a plus / Que tes mots disant le silence / Et le silence dit l’absence ».

 

Brochu n’avait que 19 ans quand il publie Privilèges de l’ombre, ce qui peut expliquer le romantisme du désenchantement plutôt convenu dont il se nourrit.  

30 septembre 2022

Le Saint-Élias

Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, éd. du Jour, 1972, 186 p.

Le roman s’ouvre sur le lancement d’un trois-mâts, le Saint-Élias, lancé à Batiscan en 1869 en présence de Mgr Charles-Olivier Caron, pronotaire apostolique, second de Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières. Assistent aux discours de circonstances, le vieux chanoine Élias Tourigny et son vicaire Armour Lupien, le docteur François Fauteux, veuf inconsolé, médecin renommé et mécréant reconnu. Le Saint-Élias appartient à Philippe Cossette, dit Mithridate 1, le plus gros habitant de Batiscan et propriétaire d’un pont-péager. Cossette est marié à Marguerite : « Elle avait le feu dans le regard, l’œil un peu bridé, la chevelure lourde, noire, opulente, et restait sans enfant après trois ans de mariage. » Cette Marguerite aurait hérité de six nations : Abénaki, Montagnaise, Tête de Boule, Missouri, Irlandaise, Canadienne.

 

Le Saint-Élias descend  le fleuve, traverse le détroit de Terre-Neuve et se rend  dans les Antilles pour vendre le pin qu’on extirpe des forêts québécoises à l’époque. Il lui arrive de pousser le voyage jusqu’en Afrique et en Europe, donc de parcourir le triangle à l’envers.

 

La suite du roman raconte trois histoires.

 

L’histoire de Marguerite, qui séduit tous les hommes, y compris le vieux docteur Fauteux (qui lui résiste quand même physiquement, ne serait-ce que par amour pour sa défunte femme). Voyant l’incapacité de Mithridate à rendre sa femme enceinte, le docteur favorise la rencontre entre Marguerite et le petit vicaire poète idéaliste, lequel lui fait un enfant, Mithridate 2.

 

L’histoire du chanoine Tourigny, lequel est chargé de former les petits vicaires fraichement sortis de l’université, avant de leur donner une cure. Le chanoine ne réussit pas à retenir le petit vicaire qui, dans un prône emporté, dénonce en mots à peine voilés, en pleine chaire, le vieux docteur et Philippe Cossette, qu’il surnomme Mithridate, roi des Ponts. Il le sauvera même du suicide après son aventure avec Marguerite et lui trouvera un poste dans une paroisse voisine, lui promettant une chaire d’enseignement à l’Université Laval, ce qui ne se réalisera pas car il mourra des poumons. Ce même chanoine est aussi en butte avec le docteur, lequel n’assiste pas aux offices religieux : il faudrait bien l’excommunier, mais lui, il favorise la conciliation, il le tolère ; de toutes façons, il craint la popularité de ce médecin hors-norme, indispensable. Il finit même par développer un fort sentiment d’amitié pour ce mécréant. Le docteur finira par se suicider, on lui fera un service funéraire sur le parvis de l’église avant de l’enterrer, à sa demande, avec les pauvres et les miséreux dans le « champ du Potier », en présence d’une immense idole féminine ramenée du Sénégal par le Saint-Élias.

 

Enfin, après la mort de Mithridate et de tous les autres, c’est plutôt l’histoire de Mithridate 2 qu’on suit. Sa mère a tout vendu et est déménagé à Louisville dans le Maskinongé. Elle a refusé que son fils s’instruise, elle l'a encouragé à coucher avec toutes les filles jusqu’au jour où elle a décidé qu’il devait devenir sérieux, se marier et fonder une entreprise. Ce qu’il fit, sans morale comme sa mère le lui avait enseigné. Il rendit sa femme malheureuse et finit par faire banqueroute mais eut un fils, Mithridate 3, qui devint médecin. Le roman se termine ainsi : Mithridate 3, orphelin, écrivain, « roi d’un pays incertain » raconte à sa grand-mère qu’il écrit, qu’il refait » la réalité de son pays à [son] gré ». La grand-mère termine en lui disant que la seule voie de salut, c’est de relancer le Saint-Élias, abandonné depuis longtemps dans l’embouchure de la Batiscan.

 

Critique de 1972

« Ainsi est-il plus urgent de signaler l'actualité des thèmes que reprend Jacques Ferron d’un roman à l’autre, plutôt que de s’attarder un peu vainement à une esthétique littéraire d’une exceptionnelle qualité et dont d’ailleurs il a été longuement question dans l’essai capital de Jean Marcel, Jacques Ferron par lui-même (Jour). II y a évidemment le thème du pays, dégagé pour la première fois de la (belle) gangue poétique qui fut sa principale tentative d’exposition pendant plusieurs années. Le pays poétique était assez flou, encombré à pleins vers les rivières, de montagnes, d’arbres et, surtout, de neige; c’était un pays sans provinces et souvent, à part quelque femme un peu mythique, sans habitants. Chez Jacques Ferron, dont la poésie est d'un autre ordre, le pays n'est pas une nature morte: il parie, il vit, tantôt en Gaspésie, tantôt en Beauce, ailleurs encore. Dans Le Saint-Elias, la région de Batiscan devient le centre du monde, comme cela est naturel. On ne résume pas un conte sans trahir, encore moins plusieurs. Mais il faut s’émerveiller devant la vérité de personnages comme le curé Tourigny, plus influent, dans son village de Batiscan et même au-delà, que l’évêque  lui-même; comme le docteur Fauteux, mécréant et bon, qui est en réalité, par affinité de notables peut-être, le meilleur ami du curé; comme Marguerite Cossette, grande dame d’au moins six nations, dont la généalogie entortillée permet à Jacques Ferron d’affirmer une fois encore sa profonde sympathie pour les Amérindiens, dont nous serions tous plus ou moins les  descendants. Et l’auteur du Saint-Elias d’y aller également d’un couplet sur la pollution, d’un autre sur le pillage scandaleux des forêts québécoises. Le tout baigne dans ce que la sagesse populaire a de meilleur. » (Réginald Martel, La Presse, 2 décembre 1972)

23 septembre 2022

Les roses sauvages

Jacques Ferron, Les roses sauvages, Montréal, Éditions du jour, coll. Les romanciers du jour, 1971, 177 p. 

Baron était « un beau grand jeune homme » que tout le monde – et les femmes – appréciait. Il rencontra, puis épousa une « jeune fille dont l’admiration pour lui l’avait séduit ». C’est elle qui l’avait surnommé Baron, surnom qui lui resta. Ils s’installèrent dans un petit bungalow de banlieue, plantèrent des arbres, dont un rosier sauvage devant la fenêtre de leur chambre. La femme de Baron (elle n’a pas de nom) demeura à la maison, attendant jour après jour son Baron, s’effaçant de plus en plus, toute à sa dévotion pour ce bel homme enthousiaste que tout le monde admirait. Trois ans passèrent et le rosier obstrua la fenêtre.

 

Une enfant naquit et Baron la nomma Rose-Aimée. Pour sa femme dépressive, ce nom évoqua le « rosier sauvage qui avait obscurci sa chambre ». Baron crut, dans sa naïveté, que cette enfant allait combler sa femme. Mais Rose-Aimée déclara la guerre à sa mère, du moins celle-ci le vit ainsi. Baron, ce « beau grand jeune homme, toujours bien mis sans ostentation », fit de son mieux pour l’aider et l’encourager. Dès qu’il quittait la maison, la guerre reprenait entre la mère et la fille, du moins la mère le pensait ainsi. Rien n’y fit. Les choses allèrent de mal en pis et la femme de Baron, devenue mère indigne, finit par se suicider alors que « le rosier sauvage était justement au plus fort de sa floraison ». Heureusement, un ami acadien, qui habitait Verdun, prit Rose-Aimée sous son aile.

 

Il fallut trouver un foyer permanent pour cette petite Rose-Aimée. Voyant qu’elle se plaisait chez ses amis de Verdun, il fut convenu d’envoyer l’enfant dans une famille, en Acadie, plus précisément à Cocagne, près de Shédiac. Elle « devint donc une petite Chiacque ».Une fois par mois le « grand bel homme »  faisait l’aller-retour, Montréal-Moncton, pour voir Rose-Aimée. Celle-ci s’attacha à ce père, « avantageux à cause de son exubérance naturelle », que tout le monde appréciait. Baron vint bien près de succomber aux charmes d’Ann Higgit de Corner Brook mais s’abstint par crainte de décevoir sa Rose-Aimée qui, le comprenait-il maintenant, avait été « une enfant amoureuse dès la naissance, jalouse de sa pauvre mère […], l’usant peu à peu par ses cris et ses rages, finissant pas la jeter hors d’elle-même ». 

 

Celle-ci vieillit et alla parfaire ses études à Tracadie, puis chez les Ursulines à Québec. Entre-temps, Baron, toujours aussi « avantageux », monta en grades dans sa compagnie comme on le devine. Comme la fin des études de sa fille étaient imminente, il prépara le petit bungalow envahi de verdure et engagea comme gouvernante, une ancienne sœur nommée Agnès. Rose-Aimée arriva alors que les roses sauvages étaient en fleurs. Elle se mit à fréquenter les amis acadiens de son père qui habitaient Verdun, ceux-là même qui lui avaient trouvé un foyer nourricier quand sa mère mourut. L’attirait surtout le fils aîné, Ronald, « un garçon aimable, pas vilain du tout, poli et souple ».  Il demanda sa main, ce qui lui fut refusé par Baron, par crainte de perdre cette fille qu’il venait de retrouver. Allait-il l’enfermer, elle aussi ? 

Quelque temps passa. Rose-Aimée quitta ce père possessif et sur-protecteur et alla rejoindre Ronald, qui étudiait la psychiatrie à New York. Il répondit mal à ses avances, mal à l’aise devant tant d’audaces. Déçue, elle partit à l’aventure. Baron en devint malade au point où il fallut l’interner à Saint-Jean-de-Dieu. Dans son délire, il voulait aller à Casablanca, sûr d’y retrouver sa femme morte. Il écrivit donc des lettres, postes restantes, adressées à Madame Baron. Comme Rose-Aimée passait par là, c’est elle qui reçut les lettres. Dans son délire, il la confondait  avec sa mère, sans qu’il y eût « rien d’incestueux à ça ». Elle comprit que son père était fou et décida de rentrer sans tarder. Mais il était trop tard, comme le lui expliqua Agnès : « Il est mort comme il avait toujours été, le père que tu as connu, un grand bel homme séduisant que tout le monde admirait et qui n’aima jamais que toi. » Il avait fini par se suicider. Agnès lui apprit que Ronald l’avait attendue pendant tout ce temps et elle alla donc le retrouver et cette fois ils se comprirent. Avant qu’ils s’installent dans le petit bungalow, Agnès prit soin de  couper le rosier sauvage et d’en extirper même les racines.

 

 

Le roman de Ferron comprend deux parties. D’abord, un récit fictif intitulé Les Roses sauvages, puis une seconde partie plus courte intitulée Lettre d’amour qui raconte l’histoire d’Aline Dupire,  une femme psychiatrisée. Cette lettre d’amour est, elle-même, divisée en deux parties, la première étant rédigée par un médecin et la seconde, par Aline Dupire à l’intention de son mari. Bien entendu, le lecteur est invité à faire un lien entre la fiction et le réel, de la fiction vers le réel. 

 

Si le « si parfait Baron » occupait toute la place dans Les Roses sauvages, ce sera plutôt Aline Dupire (un double de sa femme morte) qui sera au centre de la deuxième partie. Tout comme la femme de Baron, celle-ci s’est complètement effacée, pour ne pas dire noyée dans les yeux de son mari. Tout comme Baron pour sa femme, elle continue de vouer un culte au mari parti. D’où la question : « Dites-moi, docteur, qui suis-je au juste? » S’ajoute une dimension sociale : la schizophrénie frappe aussi les peuples, tels ces Acadiens déracinés (les Chiacques) qui cherchent leur identité entre deux cultures. Et le rosier sauvage? Il apparaît comme porteur de maléfices, venu d’un autre monde, élément étranger, symbole de l’amour.

 

Roman très attachant, écrit comme un conte.

16 septembre 2022

Ces enfants de ma vie


 


Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie, Montréal, Stanké, 1977, 213 p.

Gabrielle Roy est née à Saint-Boniface au Manitoba. Elle y a enseigné pendant huit ans avant de voyager en Europe et de déménager à Montréal où elle a commencé sa carrière littéraire. Bonheur d'occasion lui a valu le prix Fémina en 1945.

En 1976, elle a publié Ces enfants de ma vie, un recueil contenant six nouvelles d’inégale longueur (entre 10 et 80 pages). C’est sans doute le plus beau livre qu’il m’ait été donné de lire (et de relire) sur la profession d’enseignant. Il faut dire que l’école (la connaissance) en ces temps difficiles (la Grande Dépression), dans ces lieux perdus (le Nord du Manitoba) représentait une véritable  ouverture sur le monde, d’autant plus que ce pays neuf se peuplait de toutes les nations de la terre.

Gabrielle Roy a choisi six personnages, tous des garçons, peut-être parce qu’elle a surtout enseigné dans des écoles de garçons. Ils se nomment Vincento, Clair, Nil, Demetrioff, André Pasquier et Médéric Eymard. Vincento est un petit Italien effrayé par la rentrée; Clair est un enfant trop sage qui meurt d’envie de faire plaisir à sa maîtresse à Noël; Nil est un petit Ukrainien dont la voix d’alouette a l’étrange don d’apaiser les souffrances; Demetrioff est subjugué par la calligraphie; André Pasquier est un petit bonhomme de 11 ans qui tient la maison de sa mère alitée; enfin, Médéric est un bel adolescent qui tombe amoureux de son institutrice. Et parmi eux, il y a cette jeune fille, leur institutrice, guère plus âgée, qui vient de quitter son enfance avec maints regrets.

« En repassant, comme il m'arrive souvent, ces temps-ci, par mes années de jeune institutrice, dans une école de garçons, en ville, je revis, toujours aussi chargée d'émotion, le matin de la rentrée. J'avais la classe des tout-petits. C'était leur premier pas dans un monde inconnu. À la peur qu'ils en avaient tous plus ou moins, s'ajoutait, chez quelques-uns de mes petits immigrants, le désarroi, en y arrivant, de s'entendre parler dans une langue qui leur était étrangère. »

En fait l’auteure ne raconte guère le b-a-ba de l’école, la routine. Elle choisit un personnage qui sort du groupe, mais pas un premier de classe, un enfant qui se démarque par un talent ou une attitude. Il s'agit de faire vivre ce personnage devant nous. Et souvent, on quitte l’école. À l’époque, chacun se faisait un honneur d’inviter l’institutrice à souper. On pénètre ainsi dans l’intimité de ces immigrants, on perçoit leurs difficultés, on comprend ce que peut représenter pour eux l’éducation, on capte un peu ce désir qui les a incités à voyager si loin, et on admire leur vie un peu sacrifiée pour que celle de leurs enfants soit meilleure.

En même temps, on assiste aux interrogations de la jeune maîtresse qui cherche comment faire pour atteindre celui-ci ou celui-là, pour qu’il accède à la connaissance, pour le faire progresser, ce qui est d’autant difficile que, lors de sa première année, à 18 ans, elle doit enseigner dans une petite école de village à quarante élèves, réparties en huit divisions.

On ne peut clore cette critique sans dire un mot sur la « manière Gabrielle Roy », quelque chose d’irrésistible. Impossible de ne pas tomber sous le charme. Bien entendu, les esprits chagrins vous diront qu’il y a beaucoup de bons sentiments, que toutes les femmes admirables sont des mères, que l'auteure attribue à la gentillesse un pouvoir hors proportion avec la réalité... Laissons dire. Il y a une finesse, une émotion, une commisération face à la détresse humaine... et un tel enchantement face à l’infinie richesse de la vie. La scène, où l'auteure décrit la rentrée des tout-petits, est un véritable morceau d'anthologie. Et il y a aussi un style. Quand il s’agit de décrire un paysage (la plaine de l’Ouest, les hivers), de dire une émotion ou une réflexion, Gabrielle Roy se compare aux plus grands.

Voici le tout début du recueil :

« En repassant, comme il m’arrive souvent, ces temps-ci, par mes années de jeune institutrice, dans une école de garçons, en ville, je revis, toujours aussi chargé d’émotion, le matin de la rentrée. J’avais la classe des tout-petits. C’était leur premier pas dans un monde inconnu. À la peur qu’ils en avaient tous plus ou moins, s’ajoutait, chez quelques-uns de mes petits immigrants, le désarroi, en y arrivant, de s’entendre parler dans une langue qui leur était étrangère.

Tôt, ce matin-là, me parvinrent des cris d’enfant que les hauts plafonds et les murs résonnants amplifiaient. J’allai sur le seuil de ma classe. Du fond du corridor s’en venait à l’allure d’un navire une forte femme tramant par la main un petit garçon hurlant. Tout minuscule auprès d’elle, il parvenait néanmoins par moments à s’arc-bouter et, en tirant de toutes ses forces, à freiner un peu leur avance. Elle, alors, l’empoignait plus solidement, le soulevait de terre et l’emportait un bon coup encore. Et elle riait de le voir malgré tout si difficile à manœuvrer. Ils arrivèrent à l’entrée de ma classe où je les attendais en m’efforçant d’avoir l’air sereine.

La mère, dans un lourd accent flamand, me présenta son fils, Roger Verhaegen, cinq ans et demi, bon petit garçon très doux, très docile, quand il le voulait bien — hein Roger! — cependant que, d’une secousse, elle tâchait de le faire taire. J’avais déjà quelque expérience des mères, des enfants, et me demandai si celle-ci, forte comme elle pouvait en avoir l’air, n’en était pas moins du genre à se décharger sur les autres de son manque d’autorité, ayant sans doute tous les jours menacé: “Attends, toi, d’aller à l’école, pour te faire dompter.” »

Gabrielle Roy sur Laurentiana
Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault