10 février 2016

Robert Lozé

Errol Bouchette, Robert Lozé,  Montréal, A. P. Pigeon, Imprimeur, 1903, 168 p.

Errol Bouchette est considéré comme le premier sociologue québécois. Il est surtout connu pour son essai dont le titre est déjà un programme politique : Emparons-nous de l’industrie (1901). Bien sûr, la formule fait écho  au célèbre « Emparons-nous du sol » lancé par Ludger Duvernay au XIXe siècle. Deux ans plus tard, il publie Robert Lozé, « nouvelle » qui « illustre » son essai. Disons-le d’emblée, le roman est plus que médiocre et il est bien évident qu’il n’est qu’un véhicule pour répandre les idées de l’auteur.

Résumons ce qui peut être résumé. Robert Lozé est un avocat sans âme, ne faisant rien de bon de sa vie. Il vit seul, défend des causes faciles, voire douteuses, sans engagement personnel ou social. « Depuis cinq ans il vivait de cette vie mesquine, ouvrier inconscient de la désintégration sociale. » Il a complètement renié sa famille qui vit à Saint-Ixte, un village dans le bas Saint-Laurent (?). Un jour, entre dans son bureau une dame d’une quarantaine d’années, distinguée, cultivée, généreuse : madame de Tilly. Robert s’attache à elle. «  C'était une femme aimable, belle encore à quarante ans, ni dévote ni esprit fort, au fond bonne en dépit des circonstances. » Cette dame va l’influencer au point qu’il va changer sa façon de vivre. Et pour commencer, il décide de rendre visite à sa pauvre mère qu’il n’a pas vue depuis six ans.

Lozé a un frère, Jean, qui de simple ouvrier dans une manufacture américaine, a réussi à se hisser aux plus hauts postes de direction grâce à une découverte qui l’a enrichi. Au même moment où Robert visite sa mère, son frère revient au pays avec l’intention de s’y établir et de développer une industrie dans son patelin natal. Les deux frères qui ont suivi des voies opposées (la frivolité versus la débrouillardise) deviennent de grands complices.

À partir de cette situation, le récit va un peu dans tous les sens… et nulle part par moment. Robert se fiance à Irène, se présente à une élection à la place de son futur beau-père malade, la perd, est victime d’un déraillement de train près de Lévis, se porte au secours de gens importants pendant l’accident, gens qui plus tard assureront son avenir. De retour à Montréal, il gagne quelques procès, écrit des articles juridiques qui le sortent de l’anonymat auquel le condamne sa profession, dirige de main de maître une réforme du système de l’éducation. L’été suivant, il participe avec son frère, la femme de celui-ci et sa fiancée à une excursion sur le Saint-Laurent. Ils se rendent à Anticosti, rencontrent un vieux trappeur sur la Côte-Nord qui leur raconte ses aventures dans l’ouest américain, assistent à la poursuite de bootleggers, sont témoins d’un naufrage près de Saint-Jean-Port-Joli, apportent leur aide aux mêmes personnages importants connus lors du déraillement à Lévis. Ce sont eux qui vont confier leurs « affaires » à Robert et, ainsi, assurer son avenir. Une autre année passe, Robert retourne dans son patelin pour épouser Irène. Pendant ce temps, son frère Jean a développé une industrie moderne et transformé son village natal.

Au fond, les personnages de Bouchette reprennent les idées de Jean Rivard et de Jeanne la fileuse, à savoir qu’il faut de concert développer l’agriculture et l’industrie. À ceci près : les personnages de Bouchette ne prononcent que sur le bout des lèvres le mot « agriculture »; et, de toute évidence, ce n’est pas la petite industrie artisanale à la Jean Rivard, mais la grande industrie que Bouchette veut voir s’implanter au pays. Pour lui, c’est l’industrie (la science, l'éducation) et non l’agriculture qui est la clef de voûte de notre développement national.

 « Quand vous viendrez chez moi, je vous expliquerai comment toutes les industries se tiennent et se complètent au point que l'une ne peut marcher sans l'autre, que la négligence de l'une fait dépérir toutes les autres, de même que la maladie d'un membre rend tout le corps malade. Quand l'industrie manufacturière et le commerce se généraliseront, l'agriculture progressera dans les mêmes proportions, elle deviendra une grande industrie ici comme elle l'est déjà dans les plaines de l'ouest ; plus importante même avec le temps, car elle sera plus variée et elle se poursuivra dans des endroits plus rapprochés des grands marchés du monde. Nous ne verrons peut-être pas le développement entier de ce système, mais nos enfants le verront, ils en profiteront, s'ils acquièrent l'instruction et s'ils se tiennent à la hauteur du progrès. Mais s'ils ne s'instruisent pas, s'ils s'obstinent dans les anciennes méthodes, ils tomberont dans la pénurie et dans le besoin, la terre qui fait maintenant notre orgueil, passera en d'autres mains et nos descendants deviendront des déshérités, des parias, des sans-patrie dans ce Canada que nos pères ont découvert et fondé. C'est la nature qui le veut ainsi, le fort domine le faible, l'instruit commande à l'ignorant, l'audacieux écrase le timide. C’est pour cela que je dis de ces enfants que ce sont de futurs industriels. Voudrais-tu, mon cher Pierre, en faire des journaliers ? »

Je relève deux autres passages qui donnent une idée de la thèse de Bouchette, sans doute très moderne à l’époque :

«  Cet endroit deviendra sous ma main une ruche. Les abeilles butineront sous mes yeux, mais aussi et surtout au loin dans les pays miniers qui m'entourent de toutes parts. Le Québec méridional, le Nouveau-Brunswick sont aujourd'hui les tributaires de la Nouvelle-Angleterre. Je saurai détourner ce tribut. Leurs richesses tomberont dans mes creusets et dans mes hauts fourneaux. Je les accroîtrai au centuple, je les distribuerai dans l'univers ; et le port vaste et vide qu'on aperçoit de ces sommets s'animera bientôt sous la puissance créatrice de l'industrie. »

« La province de Québec peut faire de même. Elle a tout ce qu'il faut pour devenir un des grands peuples industriels du monde, puisqu'elle a pratiquement le monopole des bois d'industrie. Elle a un gouvernement autonome qui peut mettre en valeur ce domaine ou aider aux particuliers à le faire. Un tel mouvement serait favorablement accueilli par la métropole. Si les Canadien français libres ne savent pas exploiter les richesses de leur province, s'ils se laissent supplanter par d'autres, ils auront mérité le sort qui les attend. »

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