24 janvier 2011

Œuvres complètes d’Octave Crémazie (suite)

Octave Crémazie, Œuvres complètes d’Octave Crémazie, Montréal, Beauchemin et Valois, 1882, 543 pages. (L’Institut canadien de Québec)

Pourquoi lire Crémazie aujourd’hui? Et surtout, comment le lire? Disons-le, plusieurs de ses poèmes sont devenus illisibles, non pas à cause de la difficulté qu’ils représentent, mais plutôt du peu d’intérêt qu’ils suscitent. À moins d’être historien, que nous importent la participation française à la guerre de Crimée ou à celle d’Italie? Quel intérêt peuvent bien avoir pour nous la reparution du journal « L’Abeille », le bicentenaire de l’arrivée de Mgr de Laval ou l’hommage rendu à Hector Bossange, un bienfaiteur français? Ces poèmes étant exclus, il en reste bien peu sur les 24 que contient le recueil. J’en ai retenu cinq qui me semblent encore dignes d’intérêt.

Commençons par ses deux poèmes patriotiques les plus connus. « Le vieux soldat canadien » lui a été inspiré par la venue de « La Capricieuse », premier vaisseau de guerre français à mouiller dans le fleuve Saint-Laurent depuis la Conquête. Crémazie imagine un vieux soldat de 1760 qui, tous les soirs, se promène sur les remparts de Québec, scrutant l’horizon dans l’espoir de voir réapparaître l'armée française. Les années passent et le vieux soldat meurt sans avoir vu son rêve se réaliser. Et quand arrive « La Capricieuse », le vieux soldat et tous ses camarades d’armes quittent leur tombeau pour venir la saluer.

Voyez sur les remparts cette forme indécise.
Agitée et tremblante au souffle de la brise:
C'est le vieux Canadien à son poste rendu !
Le canon de la France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu. […]

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.

« Le drapeau de Carillon » met aussi en scène un ancien soldat, le porteur du drapeau lors de la victoire de Carillon (1758). Il a conservé le drapeau et lui et ses camarades se réunissent pour maintenir vivante la mémoire française au Canada. Eux aussi attendent le retour de la France sur nos rives. Un jour, n’y tenant plus, le vieux soldat, emportant avec lui son drapeau, décide d’aller voir le roi. Là-bas, il ne rencontre qu’indifférence, sinon mépris :

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau
Essaya de franchir les portes de Versailles,
Les lâches courtisans à cet hôte nouveau,
Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles.
D'enfants abandonnés, des nobles sentiments
Que notre cœur bénit et que le ciel protège,
Demandaient, en riant de ses tristes accents,
Ce qu’importaient au roi quelques arpents de neige !

Il rentre au pays, mais ne dévoile pas à ses camarades sa déconvenue. Ces deux poèmes se lisent encore très bien. Le style de Crémazie, quoique très solennel et trop ampoulé, demeure fluide. Ce qu’on y lit, c’est moins l’amour de son propre pays que celui de la mère patrie, mère ingrate qui a oublié ses enfants d’outre-Atlantique.

Le patriotisme de l’auteur s’exprime autrement dans deux poèmes plus courts qui méritent aussi une lecture. Dans « Le chant des voyageurs » et « Le Canada », Crémazie aborde des « sujets canadiens », comme on le disait à l’époque, qui traduisent bien l’amour de l’auteur pour son pays. Dans « Le chant des voyageurs », il chante l’aventure américaine, les grands espaces, la liberté. « A nous les bois et leurs mystères, / Qui pour nous n'ont plus de secret ! / A nous le fleuve aux ondes claires / Où se reflète la forêt ! » Et dans « Le Canada », il fait le lien entre son amour de la France et celui du pays (lire l’extrait).

Le dernier poème qui mérite qu’on s’y attarde, le préféré de l’auteur, c’est bien entendu « La Promenade des trois morts ». Encore une fois, le poème est narratif. Crémazie imagine trois morts qui quittent leur tombe : un vieillard, un jeune marié et un adolescent. Le plus jeune raconte sa première rencontre avec le VER. Disons-le, c’est macabre.

La femme a sa beauté ; le printemps a ses roses,
Qui tournent vers le ciel leurs lèvres demi-closes;
La foudre a son nuage où resplendit l'éclair;
Les grands bois ont leurs bruits mystérieux et vagues;
La mer a les sanglots que lui jettent ses vagues;
L'étoile a ses rayons; mais le mort a son ver!...

Le ver représente en quelque sorte la Nature, une nature qui vient reprendre son dû. « La terre, par la mort sans cesse rajeunie, / Voit passer fleurs et nations : / Ainsi Dieu l'a voulu ; de la mort naît la vie, / Comme l'épi sort des sillons. » Et ce ver est impitoyable! Le jeune mort, malgré ses plaintes, ne pourra l’attendrir. Le ver lui fait bien comprendre que tout est terminé pour lui, que sa mère n’y peut plus rien, qu’il n’appartient plus au royaume des vivants, que l’espoir n’existe pas du côté des ténèbres. Et le ver s’arrêtera seulement de le dévorer quand il l’aura réduit à ses os. Ce poème, critiqué à l’époque, est resté inachevé.

Un dernier mot sur l’auteur, dont on a fait le champion du patriotisme. À quelques reprises, il exprime une vision tout à fait fédéraliste du Canada. Pour lui, ce qui fait la grandeur de notre peuple, c’est l’union des deux nations : « Pour nous, Ô Canadiens! enfants de ces deux races / Dont l'univers entier garde les nobles traces. / […] Ah ! nous pouvons du moins dans des combats paisibles, / A leur exemple unis et comme eux invincibles, / Continuer toujours au bord du Saint-Laurent / Ces sublimes vertus, ce bienfaisant génie / Qui vont sauver encore au jour de l'agonie / Le vieux monde expirant »

Le Canada
Il est sous le soleil une terre bénie,
Où le ciel a versé ses dons les plus brillants,
Où, répondant ses biens la nature agrandie
A ses vastes forêts mêle ses lacs géants.

Sur ces bords enchantés, notre mère, la France,
A laissé de sa gloire un immortel sillon,
Précipitant ses flots vers l'océan immense,
Le noble Saint-Laurent redit encor son nom.

Heureux qui la connaît, plus heureux qui l'habite,
Et, ne quittant jamais pour chercher d'autres cieux
Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite,
Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.

Québec, 12 janvier 1858.

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