9 juillet 2008

Alma-Rose

Clapin Sylva. Alma-Rose, Louiseville, Fides, 1982, 199 pages. (Introduction de Gilles Dorion) (1re édition : publiée dans La Presse en 1925) Le roman est suivi d’une chronologie, d’une bibliographie, de quelques textes produits par Clapin et de trois contes inspirés de Maria Chapdelaine)

Ce roman, qui s’étire sur plus ou moins sept ans, est composé de deux parties. La première fait suite à l’enterrement de Laura Chapdelaine. Dans le printemps naissant, Samuel et Edwidge travaillent d’arrache-pied pour honorer la mémoire de Laura qui aurait tant aimé vivre dans une vieille paroisse. Samuel a décidé de faire la « belle terre planche » qu’elle désirait tant. On parle de plus en plus de la guerre : les jeunes gens, inconscients, y voient l’occasion d’une aventure qui peut remplacer l’hiver dans les chantiers. Esdras et Da’Bé décident de s’engager. L’un ne reviendra pas et l’autre en reviendra, mais fort diminué. Comme elle l’avait promis, Maria épouse Eutrope. C’est l’occasion d’une fête. L’année suivante, elle donne naissance à un garçon, un soir de Noël, alors que sévit la tempête. Alma-Rose, la jeune sœur de Maria, n’a rien de la jeune paysanne traditionnelle. Elle est toute délicatesse et elle chante comme une reine. Voyant ses talents, son père l’envoie étudier à Chicoutimi. Samuel, seul dans sa maison désertée par ses enfants, s’ennuie à mourir. Il est incapable de travailler. Ni Tit-Zèbe ni le médecin ne trouvent la raison de sa maladie. C’est le curé qui finalement trouve le remède. Il appert que c’est son manque d’action qui le tue. Le curé lui conseille d’acheter une nouvelle concession plus au nord, ce qu’il fait. Il y meurt d’un coup de hache qu’il s’assène.

La deuxième partie est écrite sous forme de lettres. François de Cérignan, ancien journaliste et ex-lieutenant de l’armée française écrit à Jacques Labrie, son ami, professeur d’Humanités au lycée Pierre-Corneille, à Rouen, en France. De Cérignan travaille pour une compagnie qui exporte du bois en France depuis le Témiscaminque. Là, il a rencontré Alma-Rose qui y enseigne. Les deux deviennent amis. Il guide les lectures de cette dernière, mais il la perd de vue pendant les vacances d’été. Elle est partie travailler en Ontario et c’est là, dans un petit patelin, que Cérignan la retrouve lors d’un grand feu qui détruit le bois qu’il doit exporter. Il la sauve et ils comprennent l’un et l’autre qu’ils s’aiment. Ils s’installent… au Lac-Saint-Jean où le commerce du bois est des plus florissants.

Sylva Clapin aimait beaucoup le roman de Louis Hémon. Dans la première partie, il en donne une suite acceptable et vraisemblable. Il essaie tant bien que mal de pasticher le style de Hémon. On n’y retrouve pas le savant jeu de focalisation qui faisait le charme du roman de Hémon. Quant au style, il n’a pas la même vivacité et il me semble qu’il introduit trop de québécismes. Quant à moi, le roman aurait dû s’arrêter là. La deuxième partie est étrangère à l’univers de Hémon. Même le personnage d’Alma-Rose, tel que développé par Clapin, n’a plus rien à voir avec l’univers de Hémon.

Je me permets de présenter deux extraits. Le premier, c’est un hommage rendu à Samuel Chapdelaine suite à sa mort accidentelle. Le second, c’est un texte de Clapin, publié le 30 juin 1921 dans La Presse, qui témoigne de l’engouement qu’a suscité Maria Chapdelaine.

Extrait 1
Brave père Chapdelaine, dors bien là ton dernier sommeil. Tu es là où tu devais être, dans ces grands bois où ta vie, en somme, s'était toujours passée, où tu avais, toute ta vie, bataillé ferme, et contre lesquels on peut dire que tu avais bien gagné la partie. Tu es là, enfoui dans la bonne terre vierge, dont tu avais tant aimé, toute ta vie, faire de la terre neuve, terre bienfaitrice qui, maintenant, en récompense, va t'absorber avec avidité. Mais quand même toute trace de l'humble croix marquant l'endroit où tu es aurait à jamais disparu, tu n'en resteras pas moins, parmi nous, à jamais inviolable et impérissable.
Oui, impérissable, surtout. Tu auras beau n'avoir été, dans ta vie, qu'un obscur et pauvre défricheur, d'être tombé ainsi sur la brèche, t'auras donné la revanche que tu méritais si bien et l’a fait monter, pourrait-on dire, jusqu'à la hauteur d'un symbole. C'est comme si, voulant parler à l'avenir, de tous ceux qui, là-bas, dans le Grand Nord, nous auront montré et frayé les voies, on pourrait dire, de tous ceux-là, qu'ils furent les Chapdelaine de leur race et de leur pays.
Ne pourrait-on pas dire, enfin, de ton sang, coulant à flots, et rougissant la neige, qu'il aura été la semence féconde devant assurer à jamais aux nôtres, en poussant toujours plus loin vers le Grand Nord, la prise possession définitive du sol natal? Et puis, il fallait bien, n'est-ce pas, que tu paies la rançon de ta gloire, celle voulant que tu fusses bien assimilé, jusqu'au bout, au soldat mort pour sa patrie?
Oh ! va, brave père Chapdelaine, tu es bien là au vrai champ d'honneur que tu pouvais le mieux souhaiter et que tu as si bien gagné. (p.95-96)

Extrait 2
On a rapporté de source autorisée que Maria Chapdelaine passait, en France, non seulement pour être l'un des livres les plus remarquables de l'époque actuelle, mais que certains critiques avaient été jusqu'à dire que cet ouvrage constituait l'événement littéraire même du commencement de ce siècle Il convient ici de faire une pause, pour nous permettre de respirer plus à l'aise.
Maria Chapdelaine, l'événement littéraire de l'époque. Parfaitement et, pour peu qu'on y réfléchisse, il n'y a là rien qui doive trop nous surprendre. Assez longtemps on a servi au bon public de là-bas de ces récits faisandés, où excellent certains auteurs parisiens, dont un bon nombre sont haut cotés sur le marché littéraire. Assez longtemps, aussi, on a raconté pour la délectation des bonnes gens de là-bas, de ces aventures déjeunes snobs, tous plus ou moins millionnaires et appartenant pour la plupart aux hautes classes de la société, qui ne semblent avoir été mis au monde que pour semer la désunion dans les ménages et mettre à mal les femmes des autres.
Nous avons nommé l'adultère, dont il semble que les romanciers français ne peuvent vraiment pas se passer pour étayer leurs livres. On dirait même que c'est là le grand sujet de prédilection pour le public et qu'hors cela il n'y a pas de salut pour les éditeurs.


Deux autres suites du roman
Dans le sillage du roman

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