5 juillet 2008

Maria Chapdelaine - suite

Mon intérêt pour les vieux livres québécois date de trois ans et je le dois à.... Maria Chapdelaine. Avec Patricia Chouinard, j’ai réalisé une édition scolaire, ce qui m’a poussé à lire toutes les œuvres de Hémon, mais aussi à relire tous les classiques du terroir. Et une fois parti, j’ai continué au-delà du terroir et mon enthousiasme ne s’est pas encore effrité.

Bien sûr, j’avais lu mes classiques du terroir et même davantage. Mais je n’avais pas lu quatre ou cinq romans de Damase Potvin ou d’Harry Bernard. J’avouerai même que j’avais lu et enseigné Maria Chapdelaine, sans y trouver beaucoup de plaisir. Rien de comparable au Survenant. Dans ce dernier, le héros - tout comme Didace et Angélina - était un être de rupture intéressant, ce qu’on ne trouvait dans aucun autre roman du terroir. La vie de ces colons perdus dans le fin fond du Lac-Saint-Jean ne me touchait guère. Je ne voyais que des gens qui voulaient « faire de la terre », développer l’agriculture. Et il en était ainsi des hésitations amoureuses de Maria et encore plus du choix final qu’elle faisait. Elle épousait le « drabe » Eutrope! Et pour tout dire, la grande envolée nationaliste, qui surgit de nulle part à la fin du roman, ne me touchait guère ; on avait vu tellement mieux dans les années soixante. Le seul personnage qui me semblait digne d’intérêt, c’était François Paradis, mais il disparaissait au milieu du roman.

L’édition scolaire m’a emmené à voir les choses autrement. D’abord, Louis Hémon est un personnage fascinant, un personnage de rupture, un être de nature, un survenant. On pourrait même dire que sa mort a brisé son rêve de devenir un « voyageur canadien », de partir à la conquête du Nord-Ouest, dans les pays d’en haut, comme le firent ses ancêtres. Et son roman comporte plusieurs niveaux de lecture. On peut le lire comme un roman d’amour, comme un roman nationaliste, comme un roman du terroir, ou encore comme un roman de la frontière. Et c’est cette dernière lecture qui me l’a fait véritablement apprécier. On le sait, pour nous Québécois, notre frontière fut davantage le Nord que le Sud ou même l’Ouest, malgré les voyageurs. Cela, Louis Hémon le décrit bien.

D'autres éditions du roman

J’aime ces descriptions de Maria à la fenêtre, dans la petite maison, comme un fort en pays ennemi, comme une guérite dont elle serait la sentinelle. Elle pense à ses amours, à sa vie, mais là n’est pas l’essentiel. Elle observe, elle surveille, elle guette un ennemi, campé juste là à vue d’œil, en marge du petit abattis que son père a réalisé l’été dernier, sournois, en embuscade, prêt à bondir : et cet ennemi, c’est la forêt, la « lisière sombre de la forêt », et tout ce qu’elle cache. La forêt, c’est la sauvagerie, un monde obscur que seuls les Indiens (et quelque François Paradis) ont apprivoisé, un monde des premiers temps de l’humanité, encore inviolé, qui n’a pas l’intention de céder sa place à l’homme, à la civilisation. Maria a conscience qu’ils sont des intrus, des corps étrangers; Maria sait qu’ils ont planté leur maison en territoire ennemi, que toutes les forces obscures de la sauvagerie, en possession de maléfices anciens, n’attendent qu’un moment d’inattention de leur part pour reprendre leurs droits, pour les évincer de ce petit territoire pas encore tout à fait conquis. Même François, le preux chevalier, le maraudeur, le truchement, dans un moment de bravade y a laissé sa peau. Bref, ce roman met en scène l’éternel combat entre la nature et la culture, la sauvagerie et la domesticité. C’est en cela qu’il est un roman universel. J’avancerais même que son succès phénoménal s’explique par la présence de cet archétype.

Je compte, au cours du présent mois, présenter un certain nombre d’ouvrages qui font référence à Maria Chapdelaine, entre autres Alma-Rose, la suite imaginée par Sylva Clapin.

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine - la suite
Le Roman d’un roman
La Revanche de Maria Chapdelaine
Le Bouclier canadien-français
Écrits sur le Québec
Lettres à sa famille
Alma-Rose


1 commentaire:

cneffpaysages a dit...

Bonjour Monsieur Lessard
J‘ ai mis un lien dans mon dernier billet de mon blog paysage
http://cneffpaysages.blog.lemonde.fr/2009/06/04/feux-de-forets-et-lectures-de-paysages-mediterraneens-ecologie-et-biogeographie-des-forets-du-bassin-mediterraneen-the-nature-of-mediterranean-europe-an-ecological-history-le-feu-dans-la-nature-mythes/

Votre article sur Maria Chapdelaine me plait beaucoup – en plus vous décrivez ce que je ressens en lisant le roman – la dichotomie entre nature et culture. Bien cordialement Christophe Neff, Grünstadt le 6.6.