12 juillet 2008

Lettres à sa famille - Hémon

Louis Hémon, Lettres à sa famille, Montréal, Boréal express, 1980, 268 pages. (Introduction et notes de Nicole Deschamps)

Nicole Deschamps a raison d’écrire en introduction : « Rien, sans doute, n’amuserait plus Louis Hémon que de savoir sa correspondance avec sa famille livrée à la publication, classée, annotée, accompagnée d’une introduction et d’un index, immortalisée jusque dans ses fautes d’orthographe. » On aurait pu penser que ces lettres nous livreraient une partie de l’énigme Louis Hémon. Rien de tel, à moins de lire entre les lignes et d’avancer des explications hasardeuses.

Le recueil compte 177 lettres, la plupart adressées à sa mère. La correspondance débute en 1899, quand Hémon étudie à Londres, et se termine le 24 juin 1913, alors qu’il s’apprête à partir pour l’Ouest canadien. Hémon se livre très peu dans ces lettres, s’en tenant au quotidien le plus plat : ses besoins d’argent, ses changements d’adresse, la pluie et le beau temps à Londres, puis au Québec. Rien sur son travail, sur ses amitiés et ses amours, rien sur son travail d’écrivain, sur ses espoirs… Par contre, ces lettres sont pleines d’humour : sa mère le tient au courant des menus événements de la grande tribu Hémon, du mariage de tel cousin, du diplôme de telle autre cousine, de leurs vacances en Bretagne ou ailleurs… et Hémon répond sans cesse par la dérision, qui semble avoir été son arme favorite face aux ambitions de sa famille à son endroit. Nulles méchancetés toutefois, simplement de gentils sarcasmes.

Louis Hémon fut un être d’une extrême réserve : « Vous auriez moins de chagrin si je vous faisais des confidences, auxquelles vous avez vraiment droit; mais il m’est presque physiquement impossible de faire des confidences. C’est une sorte d’infirmité. » Dans cette même lettre, on découvre quand même un être très sûr de lui, sans doute conscient de ses qualités d’écrivains malgré les diverses rebuffades subies jusque là : « Je ne vais pas vous promettre de faire quelque chose de merveilleux, ni de réussir de manière éclatante. Ces choses-là ne sont certaines que dans les livres. Mais j’ai de bonnes chances, et je me crois parfaitement lucide. Alors même si tout le monde me croit maboul et bon à rien, je veux que tu sois d’un autre avis. Dis aux autres : Il sait ce qu’il fait ! et surtout crois-le. Et crois aussi que j’ai infiniment d’affection pour toi et vous tous, à ma manière. »

Deux lettres, écrites à son père, témoigne aussi d’un esprit décidé, alors que sa vie de bohème à Londres laisse croire tout le contraire : la première fut envoyée d’Oxford en 1899. Déjà ce jeune homme de 19 ans s’oppose à son « immense » père avec une ironie mordante : « Tu me souhaites dans ta lettre un tas d’horribles événements, comme changer de caractère, ou de mûrir, ou de me transformer moralement, et autres aventures. J’imagine que ce doit être très pénible quand on a passé 19 ans à s’habituer à un caractère, d’en changer brusquement pour un autre qu’on ne connaît pas, au même moment où on commençait à se faire au premier. » Enfin, il y a cette « terrible lettre », où point une colère mal contenue, écrite le 19 mai 1913, l’avant-dernière que va recevoir la famille. Son père, par curiosité ou par mégarde, avait ouvert une lettre adressée à son fils qui provenait de Londres. C’est ainsi qu’il avait appris qu’il était grand-père et que sa petite-fille de trois ans avait été laissée en Angleterre. Il a sans doute écrit à son fils vagabond une lettre très dure. Nous n’avons que la réponse de Hémon, une réponse cinglante. La voici :

Montréal, 19 Mai 1913.
J'ai bien reçu ta lettre du 3 mai, contenant une lettre à moi adressée, et ouverte. J'ai également pris bonne note de tes explications à ce sujet. Que cette lettre ait été ouverte par erreur, dans un moment de hâte, je peux le croire, encore que mes noms et prénoms, clairement étalés sur l'enveloppe, rendent déjà cette supposition difficile: mais que une fois ouverte, en face d'une lettre qui commençait « Cher Mr. Hémon » et écrite en anglais, on en ait pris connaissance à loisir au lieu de se reporter à l'adresse, etc... je regrette de ne pas trouver en moi la candeur suffisante pour trouver cela vraisemblable. L'ouverture de cette lettre a pu être une erreur, sa lecture n'a été à coup sûr qu'une grossière indélicatesse.
Et, cédant une fois de plus à cette soif d'intervention ineffective et platonique que vous considérez évidemment comme un devoir, vous demandez les plus complètes explications. C'est bon.
II y a une petite fille — de quatre ans — dont je suis assurément le père. Il n'y a eu en l'espèce ni mariage, ni séduction (loin de là). Si la mère mérite de l'estime? Et l'estime de qui? J'imagine que vous et moi ne voyons pas ces choses-là de la même manière. La question ne se pose même pas; autrement j'aurais répondu oui. La question ne se pose pas parce qu'elle mérite à coup sûr de la pitié, car elle est à présent à l'asile d'aliénés de Hanwell, et atteinte de folie probablement incurable. C'est sa sœur, la tante de l'enfant, qui en a pris soin. C'est d'elle que venait la lettre que vous avez ouverte. Il se trouve précisément que sa lettre s'est croisée avec une de moi, dans laquelle je lui envoyais de l'argent; car il va sans dire qu'elle a été payée pour sa peine; pas très régulièrement il est vrai, pour des raisons qui se comprennent toutes seules.
Vous n'avez jamais eu à intervenir là-dedans parce que je considère que cela ne vous regarde en rien. J'ai mon code. Tout comme vous. Je fais ce que je pense devoir faire; et quand il s'agit d'une chose qui regarde moi d'abord, j'entends non seulement faire ce que je veux, mais encore que vous fassiez ce que je veux; c'est-à-dire rien. C'est facile, commencez de suite.
Il y a une phrase malheureuse dans ta lettre. Magnanime, tu veux bien me dire que tu parles ou plutôt que tu écris sans indignation et sans colère. Tu es bien bon. Bien bon de refouler ton indignation en une affaire dont tu ne sais rien. Bien bon de contenir ta colère à la pensée de ces débordements effrénés que sont évidemment la venue lamentable d'un enfant dont personne n'a voulu, l'accouchement, les mois de nourrice, sous une menace de folie. Oui! je me suis bien amusé! Et quand tu t'écries: « Voilà à quoi aboutissait notre longue complaisance! » Je ne peux y comprendre qu'une chose, c'est que tu fais allusion à l'argent que j'ai été en effet un imbécile et un lâche de prendre si longtemps. Si tu te désoles de penser que ces subsides m'ont aidé à payer les dépenses de l'enfant, je n'ai rien à dire. Je te laisse ce regret pour ce qu'il vaut. Car dans tout cela il faut mettre toute hypocrisie de côté; même la morale bourgeoise ne blâme dans ces choses-là que la venue de l'enfant, et non le père pour n'avoir pas vécu dans une invraisemblable chasteté.
Une fois de plus je ne vous demande rien et vous n'avez rien à faire. Je ferai ce que je pourrai faire et ce que je penserai avoir à faire à ma manière, sans contrôle et sans conseil. Et je ne vous conseillerai pas de tenter quoi que ce soit en dehors de moi et malgré moi. N'y revenez plus.
Je m'arrête ici, et j'aime autant garder pour une autre lettre ce que j'ai à dire de mon départ de Montréal, dans trois semaines environ. Comme on se connaît et comme on se comprend mal entre parents et enfant! Je vous fais de la peine à chaque instant, et à chaque instant vous dites ou vous faites quelque chose qui m'éloigne de vous.

Affectueusement tout de même.
L. HÉMON
Maria Chapdelaine sur Laurentiana

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