1 juin 2009

Le tombeau des rois

Anne Hébert, Le tombeau des rois, Montréal, Chez l’auteure, 1953, 76 pages. (Distribué par l'Institut littéraire du Québec) (Présentation de Pierre Emmanuel)

Vous connaissez sans doute la « petite histoire » qui a conduit à la publication du Tombeau des rois. Anne Hébert ne trouvait pas d’éditeur et c’est Roger Lemelin qui lui a avancé l’argent nécessaire. Le recueil est tiré à 1500 exemplaires. Pierre Emmanuel et Albert Béguin, de passage à Québec, pour rencontrer Alain Grandbois, ramenèrent une copie du manuscrit aux gens du Seuil, qui publieront les 27 poèmes de ce recueil, augmentés de ceux de Mystère de la parole, sous le titre de Poèmes en 1960. L’édition originale, celle de 1953, celle que je blogue, contenait des sous-parties, découpage qui a été abandonné dans les éditions ultérieures.

« Un verbe austère et sec, rompu, soigneusement exclu de la musique : des poèmes comme tracés dans l’os par la pointe d’un poignard, voilà ce qu’Anne Hébert propose », écrit judicieusement Pierre Emmanuel, en préface.

Le recueil s’ouvre sur un poème intitulé « Éveil au seuil d’une fontaine » et se clôt avec le poème éponyme, « Le tombeau des rois ». Entre une fontaine et un tombeau. Pourtant, la distance n’est pas aussi grande qu’elle y paraît, cette fontaine étant presque un tombeau, et ce tombeau, une source de vie.

Le premier poème introduit les idées de passage et de métamorphose : « La nuit a tout effacé mes anciennes traces. / Sur l'eau égale / S'étend / La surface plane / Pure à perte de vue / D'une eau inconnue. » Mais il n’est pas facile pour la poète de plonger dans cette « eau inconnue » : « N'allons pas en ces bois profonds / A cause des grandes fontaines / Qui dorment au fond. » Il est bien évident qu’elle craint de ramener en surface certains mystères, enfouis au plus profond de son être. Elle trouve plus rassurant de maintenir un voile sur ce monde : « Le jour qu’elle ramène / Sur sa peine / Comme un voile d’eau ». Elle attend, toute passive, en retrait du monde, à distance, plus préoccupée par ses mains que par le réel lui-même : « Elle est assise au bord des saisons / Et fait miroiter ses mains comme des rayons. // Elle est étrange / Et regarde ses mains que colorent les jours. // Les jours sur ses mains / L'occupent et la captivent. // Elle ne les referme jamais / Et les tend toujours. » Comme Saint Denys Garneau, elle se contente d’écouter la plainte de l’oiseau mort qui fait son nid : « J'entends la voix de l'oiseau mort / Dans un bocage inconnu. // L'oiseau chante sa plainte / A la droite / De ma nuit. »

La poète sait qu’il lui faudra libérer l’oiseau captif, qu’il lui faudra retourner en des lieux anciens, ouvrir « l’armoire aux sortilèges », ce qu’elle désire et craint. Au demeurant, qui peut assurer que le passé révélera ses mystères ? Le premier inventaire est douloureux : « Fruit crevé / Fraîche entaille / Lame vive et ciselée / Fin couteau pour suicidés ». Ou encore : « Tout détruire / Le village / Et le château // Ce mirage de château / A la droite / De notre enfance. // L'allée de pins / Se ravine / Comme un mauvais chemin ». La mort est partout présente. Parfois elle suscite colère et violence, parfois acceptation et résignation.

La réappropriation de soi exige le plus grand dénuement : « Je suis une fille maigre / Et j’ai de beaux os / J’ai pour eux des soins attentifs / Et d’étranges pitiés ». Il faudrait forcer le cœur de l’amant, s’immiscer en lui, quitte à en mourir. « Un jour je saisirai mon amant / Pour m'en faire un reliquaire d'argent. // Je me pendrai / A la place de son cœur absent. » La mort, toujours la mort, sa propre mort qu’elle projette dans une grinçante cérémonie funéraire : « J'ai allumé / Deux chandelles / Deux feux de cire / Comme deux fleurs jaunes. »

Elle a beau questionner le pourquoi des choses, la réponse ne vient pas. Se pourrait-il que le mal vienne du dehors ? « Qui donc m'a conduite ici ? / Il y a certainement quelqu'un, / Qui a soufflé sur mes pas. / Quand est-ce que cela s'est fait? / Avec la complicité de quel ami tranquille ? / Le consentement profond de quelle nuit longue ? » Ou encore : « Il y a certainement quelqu’un / Qui m’a tuée / Puis s’en est allé / Sur la pointe des pieds / Sans rompre sa danse parfaite ».

Peut-être suffit-il de s’adapter ou, mieux, de se lancer vers ce monde qui flamboie : « Il faut bien vivre ici / En cet espace poli. [...] // Il n'y a ni serrure ni clef ici [...] // Midi brûle aux carreaux d'argent / La place du monde flambe comme une forge ». Ou encore : « Habite donc ce caillou / Songe au lent cheminement de ton âme future / Lui ressemblant à mesure. » Même la « petite morte / [qui] s'est couchée en travers de la porte », ne finit-elle pas par dégager une « odeur capiteuse »? Ne faut-il pas « planter [ses] mains au jardin » et le refaire l’an prochain si elles ne captent rien cet été? À ce stade-ci, ces tentatives d’ouverture sont plutôt de l’ordre du désir et n’ont rien du projet bien arrêté.

Aussi va-t-elle poursuivre la démarche, liquider une fois pour toutes les « châteaux » de l’enfance et leur « enchantement pervers », s’élancer « sans reprendre haleine / Prise dans ses cheveux / Comme dans des bouquets de fièvre / Le cœur à découvert / Tout nu dans son cou / Agrafé comme un oiseau fou » à la conquête de ces vérités depuis trop longtemps enfouies au cœur de son moi le plus profond. Il faut descendre dans « les tombeaux des rois », « avec le cœur au poing », remonter de l’enfance à aujourd’hui, accepter tous les supplices, tuer la mort, pour parvenir à une certaine délivrance : « Livide et repus de songe horrible / Les membres dénoués / Et les morts, hors de moi, assassinés, / Quel reflet d’aube s’égare ici ? D’où vient donc que cet oiseau frémit / Et tourne vers le matin / Ses prunelles crevées ? »

Peu d’écrivains québécois ont un imaginaire aussi complexe et riche que celui d’Anne Hébert. Le recueil a une grande cohérence. La poète nous propose un voyage initiatique au cœur de son moi, voyage sans cesse retardé, refusé, repris et finalement accompli. Elle nous propose l’image d’une femme qui s’est engagée sur une voie d’évitement, un peu par choix, un peu parce qu’on l’y a poussée, une voie d’évitement devenue un refuge stérile et mortifère, et qui ne parvient à retrouver le chemin de la vie qu’au prix d’une descente aux Enfers, douloureuse, poignante.

C’est une poésie fignolée, dépouillée, un peu rocailleuse, parfois étriquée, sans concession. Hébert utilise des symboles assez universels (l’eau, l’oiseau, les mains, la nuit, la forêt, la source, la fontaine, le songe) qu’elle réinvestit de son imaginaire. Même si cette poésie se tient loin de toutes références socio-historiques, on pourrait sans doute lui donner une interprétation plus sociologique : il suffit de prendre acte du climat janséniste, de l’aliénation du personnage-poète pour reconnaître quelques-unes des caractéristiques de la littérature des années 1950. Chose sûre, il y a un monde entre ce « Tombeau des rois », une des œuvres fondatrices de la littérature québécoise, et
Les songes en équilibre, recueil dans lequel Anne Hébert s’est fait la main.

Lire le compte rendu de Robert Harvey

Anne Hébert sur Laurentiana

3 commentaires:

Stéphane Labbe a dit...

Merci pour ce petit historique qui met habilement en perspective, ce recueil, l'un des plus riche de votre littérature.

Pierre Bouillon a dit...

Je viens de découvrir votre blogue. Merci pour cet article. Pierre Bouillon

Anonyme a dit...

Merci, merci, merci. La poésie, c'est bon pour la santé. Il faut continuer.

JSC