9 juin 2009

Le Torrent

Anne Hébert, Le Torrent, Montréal, Beauchemin, 1950, 171 pages.

Anne Hébert dut attendre cinq ans (il aurait dû paraître en 1945, l’année du Survenant et de Bonheur d’occasion) avant de réussir à publier ce recueil. Dans son édition originale, celle que je présente, il ne compte que cinq nouvelles. Deux (« Un grand mariage » et « La mort de Stella ») seront ajoutées dans l’édition de 1963.

On se rappelle tous du début saisissant de la nouvelle éponyme : « J'étais un enfant dépossédé du monde. Par le décret d’une volonté antérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie. Je touchais au monde par fragments... » Ce « je », c’est François, le fils de la grande Claudine. Les deux vivent au milieu d’une campagne sans nom, retranchés du monde, dans un milieu baigné d’eau, traversé par un torrent. La mère, pour expier une ancienne faute, a décidé de sacrifier l’enfant. Nul amour entre eux, seulement un lien d’asservissement. L’enfant doit être blanc sous tout rapport, sourd au monde qui l’entoure. Un jour vient la révolte, puis le meurtre symbolique de la mère, la rencontre d’une autre femme, Amica, la sexualité coupable, la terreur du dévoilement et le suicide dans le torrent symbolique. Le récit est assez audacieux : Hébert attaque des valeurs immuables de la société québécoise, comme la mère, la famille, la religion, le bonheur obligé. Le tissu narratif est mince. Le lieu, les personnages, les actions ne valent que par leur dimension symbolique. On a l’impression que chaque mot, chaque phrase et chaque signe de ponctuation ont été soupesées. Même si le texte est très « écrit », ce récit coule de source et pourrait être récité à voix haute (et je soupçonne Anne Hébert de l’avoir ainsi écrit). Habileté suprême de l’auteure, sous cette forme si parfaite se noue un drame d’une extrême violence. Cette nouvelle, tissée de multiples symboles, est un des chefs-d’œuvre de la littérature québécoise.

Les autres nouvelles n’ont pas l’effet « coup de poing » du Torrent, loin de là. Ainsi dans « L’ange de Dominique », une histoire qui tarde à se mettre en marche, les personnages ont bien peu de chair. Ici, le personnage souffrant, c’est une jeune fille : il semble qu’elle ne puisse pas marcher. Elle passe ses journées dans un jardin sous les yeux bienfaisants de son père. Il y a aussi sa tante Alma, la mère dévorante de cette histoire, et Ysa, un petit personnage, à la fois elfe, ange, sorcier et démon, qui vient lui rendre visite, qui l’incite à mordre dans la vie, à se libérer de ses entraves. Elle finira par se lancer dans une danse éperdue qui la tuera.

La jeune Émilie, l’ouvrière de « La robe corail », semble bien accordée à son milieu. Elle est la tricoteuse préférée de madame Grospou. Son petit univers va basculer à cause d’un homme qui la séduit, puis s'en va. Tout ce qu’elle avait été jusqu’à ce jour, ce qui la comblait, est devenu dérisoire. Fini le tricot. Elle a pris conscience de sa vie, elle a rencontré son âme.

Dans « Le printemps de Catherine », Catherine, dite La Puce, contrairement à Émilie, a tout contre elle : elle est orpheline, laide, presque infirme. Employée dans un bar, elle est exploitée. La guerre se déclare et l’occasion se présente de quitter son état de servitude. Pourtant, elle ne saura pas en profiter. Elle se donne à un jeune soldat qu’elle tue avant qu’il ne se réveille, de crainte qu’il voie sa laideur.

Dans « Rue de l’Esplanade », deux personnages fantomatiques entretiennent une vieille demeure qui est devenue un véritable musée familial. Quand un membre de la famille meurt ou quitte la maison, on laisse intacts sa chambre et ses objets. Le temps a passé et ne restent plus dans la demeure ancestrale que Sylvaine de Bichette, une « vieille fille », et sa servante, deux êtres coupés du monde.

Si on lit bien, on se rend compte que tous les héros sont des êtres que la vie a oubliés. Ils vivent parmi les hommes, sans mordre dans la vie, la plupart du temps parce qu’on les en empêche. Certains sont malades ou infirmes, d’autres sont maltraités, d’autres ont été piégés. Tous ont leur prison, qu’elle soit morale, sociale ou imaginaire. Aucun de ces personnages ne réussira à se libérer et à intégrer la société. Dans Le Tombeau des rois, il y aura une ouverture à la toute fin.

Extrait
J'étais un enfant dépossédé du monde. Par le décret d'une volonté antérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie. Je touchais au monde par fragments, ceux-là seuls qui m'étaient immédiatement indispensables, et enlevés aussitôt leur utilité terminée; le cahier que je devais ouvrir, pas même la table sur laquelle il se trouvait; le coin d'étable à nettoyer, non la poule qui se perchait sur la fenêtre; et jamais, jamais la campagne offerte par la fenêtre. Je voyais la grande main de ma mère quand elle se levait sur moi, mais je n'apercevais pas ma mère en entier, de pied en cap. J'avais seulement le sentiment de sa terrible grandeur qui me glaçait.
Je n'ai pas eu d'enfance. Je ne me souviens d'aucun loisir avant cette singulière aventure de ma surdité. Ma mère travaillait sans relâche et je participais de ma mère, tel un outil dans ses mains. Levées avec le soleil, les heures de sa journée s'emboîtaient les unes dans les autres avec une justesse qui ne laissait aucune détente possible.
En dehors des leçons qu'elle me donna jusqu'à mon entrée au collège, ma mère ne parlait pas. La parole n'entrait pas dans son ordre. Pour qu'elle dérogeât à cet ordre, il fallait que le premier j'eusse commis une transgression quelconque. C'est à dire que ma mère ne m'adressait la parole que pour me réprimander avant de me punir.
Au sujet de l'étude, là encore tout était compté, calculé, sans un jour de congé, ni de vacances. L'heure des leçons terminée, un mutisme total envahissait à nouveau le visage de ma mère. Sa bouche se fermait durement, hermétiquement, comme tenue par un verrou tiré de l'intérieur.
Moi, je baissais les yeux, soulagé de n'avoir plus à suivre le fonctionnement des puissantes mâchoires et des lèvres minces qui prononçaient, en détachant chaque syllabe, les mots de "châtiment", "justice de Dieu", "damnation", "enfer", "discipline", "péché originel", et surtout cette phrase précise qui revenait comme un leitmotiv:
— Il faut se dompter jusqu'aux os. On n'a pas idée de la force mauvaise qui est en nous ! Tu m'entends, François? Je te dompterai bien, moi… (« Le Torrent », p. 9-11)


Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre
Le Torrent

1 commentaire:

Anonyme a dit...

"Peut-être s’est-il produit avec Anne Hébert ce que le critique français Albert Béguin, qui fut brièvement son mentor, avait observé un jour des romancières anglaises au XIXe siècle. Sans véritable instruction et soumises aux conventions de l’époque par leur sexe, certaines d’entre elles sont pourtant d’excellentes romancières qui échappent à la médiocrité sirupeuse du tout-venant littéraire. Pourquoi? En raison, dit-il, de leur fréquentation assidue de la Bible, véritable réservoir d’images, de style et de rythmes, pour un écrivain. Anne Hébert, qui, de son propre aveu, a fait de la Bible une référence majeure dans son œuvre, ne pouvait qu’approuver. Île surgie au milieu des flots, «Le torrent» montre qu’un semblable miracle d’équilibre est possible au Canada français. Il fut atteint par une jeune femme solitaire, portée sur l’introspection et la vie méditative, qui n’avait pas fait d’études supérieures mais s’était formée par la lecture soutenue des plus grands.

Moins pour sa révolte, attitude devenue entre-temps aussi banale que vaine en l’absence de centre à quoi s’opposer, on lira donc aujourd’hui «Le torrent» comme une leçon de littérature: la ligne nette, sans fioriture, capable d’envolées épiques à l’occasion, pour peu qu’elle soit nourrie d’exigeantes lectures et d’une vie intérieure, donne à voir plus sûrement les méandres de l’esprit humain que tous les épanchements psycho-narcissiques et les poses rebelles qui font l’ordinaire de la littérature de fiction de nos jours." Marie-André Lamontagne, Quinze classiques de la littérature québécoise.