13 juin 2009

Les Chambres de bois

Anne Hébert, Les Chambres de bois, Paris, Seuil, 1958, 190 pages. (Préface de Samuel S. de Sacy)

Catherine vit avec son père dans une « ville de hauts fourneaux ». Sa mère étant morte, c’est elle qui la remplace auprès de ses trois sœurs pendant que son père cuve sa peine. Elle fait la connaissance de Michel, un jeune pianiste qui doit donner un concert dans son école. Le soir convenu, le jeune homme ne se présente pas, mais il écrit à Catherine. Ils se voient à nouveau, toujours à l’insu du père. Michel habite un manoir, seul avec sa sœur Lia et leur vieille servante, Aline. De peur que son père découvre ses amours, Catherine veut rompre avec Michel. Craignant de la perdre, il l’épouse.

Ils s’installent dans l’appartement que Michel possède en ville. À défaut de lui faire l’amour, Michel, l’artiste, entreprend de modeler Catherine, l’ouvrière. Il lui défend tout travail domestique, exigeant d’elle qu’elle se cultive, désirant lui apprendre « les fêtes nocturnes de la fièvre et de l’angoisse ». Catherine ne tarde pas à s’ennuyer. Quand Lia qui vient de rompre avec son amant débarque chez eux, la maison s’anime quelque peu. Au début, cette fille excentrique déplait à Catherine, mais elle finit par s’en faire une alliée. Lia, qui entretient une relation d’amour-haine avec son frère, repart bientôt.

Finalement, Catherine tombe malade. Elle finit par quitter Michel, le laissant seul avec sa sœur revenue encore une fois. Elle rencontre un ouvrier, Bruno, et finit par le suivre.

Mon résumé ne rend pas justice au roman. Tel que racontée, on dirait une petite d’histoire d’amour comme il y en a tant. C’est sans compter sur l’écriture d’Anne Hébert et sur les enjeux symboliques de son récit. L’auteur y développe le même sujet que dans ses œuvres précédentes : un être prisonnier de ses rêves finit par affronter l’adversité et par se libérer.

Dans Les Chambres de bois, c’est Michel et Lia qui symbolisent le rêve : ils vivent dans un monde onirique, marqués à jamais par leur enfance triste auprès d’un père dur et irritable. Seul l’art semble les intéresser et encore, ni l’un ni l’autre ne réussira à donner un prolongement public à son talent. Michel ne se présente pas à son concert et Lia rate le sien.

Le frère et la sœur entretiennent une relation fusionnelle à odeur d’inceste. Ils campent dans le salon, pris en charge tantôt par leur vieille servante, tantôt par Catherine. Lia, entre deux ruptures amoureuses, revient vers son frère qui vit chacun de ses départs comme une tromperie.


Michel aurait voulu que Catherine se fonde dans son univers, se désincarne, ou si vous préférez, dans le langage d’Hébert, en soit réduite à ses os (Voir « La fille maigre »). Quand Catherine décide de partir, ce qu’elle quitte, ce n’est pas seulement un homme qui n’a pas su l’aimer, c’est aussi le monde du rêve. Elle quitte les chambres de bois, elle choisit la vie, ses odeurs, sa lumière. « La servante ouvrit les rideaux, se pencha dehors, dit qu'il faisait toujours beau temps. La jeune femme glissa un regard entre ses cils, aperçut ses mains hâlées sur le drap blanc. Elle se replongea dans le noir où, pour la première fois, la couleur poivrée des géraniums vint la visiter, sans qu'elle éprouvât aucune espèce de crainte. Elle appela la servante et lui demanda où en était le soleil. »

J’ai dû lire ce roman en 1969, il y a exactement 40 ans. Il avait créé, chez le jeune étudiant de cégep que j’étais, une forte impression. J’aimais ces personnages irréels, cet univers onirique, l’écriture poétique d’Anne Hébert. Les Chambres de bois étaient, disait-on à l’époque, un roman-poème. C’est le même ravissement que j’allais éprouver plus tard devant certains récits de Julien Gracq, comme Rendez-vous à Bray ou Un balcon en forêt. Je ne peux pas dire que j’ai pris autant de plaisir à la relecture du roman. Ce qui m’avait plu à l’époque m’apparaît aujourd’hui non pas comme une faiblesse mais comme une limite. Il me semble qu’Anne Hébert est d’abord et avant tout douée pour écrire des drames, pour mettre en scène des personnages douloureux, qui vivent violemment leur passion. C’est ce qu’on trouve dans la nouvelle « Le Torrent », mais également dans Kamouraska et Les Fous de Bassan.


Extrait
C'était au pays de Catherine, une ville de hauts fourneaux flambant sur le ciel, jour et nuit, comme de noirs palais d'Apocalypse. Au matin les femmes essuyaient sur les vitres des maisons les patines des feux trop vifs de la nuit.
Les fenêtres de Catherine étaient claires, le carrelage de la cuisine luisait comme un bel échiquier noir et blanc. Toute transparence refaite à mesure, Catherine ne s'était jamais laissée devancer par le travail et le temps. Depuis la mort de la mère, n'y avait-il pas trois petites sœurs après elle qu'il fallait nourrir, laver, peigner, habiller et repriser, tandis que le père se retirait en sa solitude.
L'année de la mort de la mère, il y eut un été si chaud et si noir que la suie se glissait par tous les porcs de la peau. Les liants fourneaux rivalisaient d'ardeur avec le feu de l'été. Sous l'abondance d'un pain aussi dur, des femmes se plaignaient doucement contre la face noire des hommes au désir avide. (p. 27-28)

Anne Hébert sur Laurentiana

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