12 mars 2012

Le Licou


Jacques Ferron, Le Licou, Éditions d'Orphée, 1958, 103 p. (3e édition) (1re éd. : La Barbe de François Hertel, suivi de : Le Licou, Éditions d'Orphée, 1951, 40 p.) (2e éd. : La Barbe de Francois Hertel ; Le Licou, Éditions d'Orphée, 1956, 110 p.)

La pièce a été présentée  le 24 juin 1958, au Studio d'Essai du Théâtre-Club, à Montréal, par la Troupe de l'Errant canadien dans une mise en scène de Marcel Sabourin.  Selon Jean -Marcel Paquette, Le licou serait la toute première pièce de Ferron (cité dans Le fils du notaire).

Dans son immense appartement, Dorante attend Camille, une danseuse de cirque qu’il a invitée chez lui. Il craint qu’elle ne vienne pas. Son valet Grégoire l’encourage du mieux qu’il peut. La belle finit par se présenter et s’ensuit un dialogue assez éclaté. Dorante se comporte comme un amoureux transi alors que son valet Grégoire garde les deux pieds bien sur terre. Il a vite conclu que Camille est une « coquette ». Son amoureux précédent s’est suicidé et Dorante est bien prêt à en faire autant si c’est ce qu’elle exige comme preuve d’amour. Faisant fi de l’admiration béate qu’il lui voue, tantôt elle essaie de l’attirer dans ses bras, tantôt de le tenir à distance. « Tu voudrais t’arrêter à mi-chemin entre l’homme et l’enfant : est-ce possible? Prends-moi dans tes bras. » Ou encore : « Bois donc, nigaud, tes scrupules finiront par me gâter mon aventure. » Qui est-elle cette Camille? Une « petite fille effarée », une femme qui n’a « goût que pour les hommes qui vont mourir », la revanche du bas-peuple écrasé par des seigneurs Dorante depuis toujours, une sorcière? La belle finit par partir et Dorante se retrouve seul. Au terme d’un long monologue, Dorante décide de se pendre :

DORANTE
On dit encore que la mort est une aventure dont on pense toujours se tirer sans blessure et que l'on tenterait pour vivre avec danger. (Il examine le câble.) Le danger est indubitable. Avec cette corde autour du cou, la mort devrait me trouver à son goût. Elle aura une fameuse prise pour me tirer selon sa guise. Elle tire et hop ! l'ascension, finie la passion : tu lui passes par-dessus l'épaule et tu peux voir enfin ce qu'elle a dans le dos. Qu'est-ce qu'elle a dans le dos ? Un sac, sans doute; le sac où elle met les chats et les chiens écrasés du canton. C'est dans ce sac qu'elle te met, c'est dans ce sac qu'elle t'emporte. Qu'elle t'emporte où ? Voilà la grande affaire et l'inconnu de l'aventure. Pourvu qu'elle ne t'emporte pas trop loin : Camille doit venir te rejoindre. Il ne faut pas lui compliquer la tâche. Elle viendra, elle viendra. En dansant, par le prestige et la magie d'un geste, elle touchera de sa main le voile qui sépare la vie de la mort. Pourvu qu'elle l'écarté suffisamment, ce voile, O Dorante, pour t'apercevoir dans le sac. Autrement, si elle opère à l'aveuglette, ce sera le premier chat mort venu qu'elle sortira par la queue, piteux triomphe pour son art et pour son amour ! Mon Dieu ! que l'avenir est cocasse dans un moment pareil. On a décidément surfait la réputation tragique du trépas. Je commence à prévoir que le mien sera drôle, et pourtant je meurs pour un grand amour. J'ai voulu le garder pur de toutes ces choses impudiques où il mène ordinairement. J'ai préféré la mort, et voilà que celle-ci n'est guère plus décente.

Camille, ayant pressenti son geste, est revenue sur ses pas et tance Grégoire de le dépendre au plus vite. Avant de s’exécuter, celui-ci lui fait la leçon : « La sorcellerie n’existe pas, je le sais bien, mais le prétexte est trop bon pour que je le dise, puisqu’il permet à la société de se débarrasser des filles de rien qui se mêlent, comme il t’est advenu trop souvent déjà, de troubler les garçons de bonne famille. » La pièce se conclut par une parodie d’Adam et Ève au paradis terrestre.

CAMILLE
Le fruit que tu goûtais était encore vert. Laisse-le mûrir dans la chaleur de mon sein.
Tu es mon amant, tu n'es que mon amant. Et si la mort t'a touché de son doigt, c'est pour qu'il ne reste de vie sur terre que la tienne et la mienne.
DORANTE
Pour que nous soyons seuls au Paradis.
CAMILLE
La fleur que je t'offrirai, sera nouvelle et savoureuse.
DORANTE
Ne craignez-vous pas, Camille, le serpent qui hante le jardin ?
CAMILLE
Le serpent, qui se durcit et se tend vers la fleur pour en goûter l'intimité et la saveur, n'a rien de venimeux, mon bel amant. A peine laisse-t-il un peu de lait sur son passage, un lait candide et profitable où la fleur trouve une nourriture et l'espérance de son fruit.
DORANTE
Ce serpent me gênait; j'y voyais le doigt de Satan.
CAMILLE
Le diable serait trop heureux d'en faire son pouce, mon bel amant, pour l'avoir toujours à la bouche.
DORANTE
Camille, il me semblait que vous vouliez ma mort; pourquoi êtes-vous revenue et l'avez-vous empêchée ?
CAMILLE
On s'éveille à l'amour en devenant mortel. J'ai voulu que tu meures parce que je voulais que tu m'aimes.

En conclusion, Camille exige qu’il vienne vivre avec elle. On devrait lui trouver un rôle dans le cirque. Dorante ayant toujours sa corde de pendu au cou, elle s’en saisit et le tire, comme on le ferait avec un veau.

Encore une fois : des emprunts à la comédie classique, ce langage d’un autre âge, un propos souvent sacrifié au profit de la fantaisie verbale, des personnages déjantés, ce mélange de préciosité et de vulgarité. Mais c’est du Ferron! À prendre ou à laisser.

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