6 avril 2012

Aurore l’enfant martyre


Léon Petitjean et Henri Rollin, Aurore l’enfant martyre, Montréal, VLB, 1982,273 pages. (Histoire et présentation de la pièce par Alonzo Leblanc)

Un drame familial, survenu à Fortierville dans Lotbinière en 1920, est à l’origine de la pièce Aurore l’enfant martyre : une belle-mère, avec la complicité de son mari, est accusée d’avoir tellement maltraité une enfant qu’elle en est morte. La marâtre, enceinte lors du procès, est condamnée à mort et son mari, à la prison perpétuelle. Leur peine se résumera finalement à quelques années de prison. Ces informations et beaucoup d’autres, je les dois à  Alonzo Leblanc qui a mené une véritable enquête afin de reconstituer l’histoire de ce qui fut le plus grand succès populaire du théâtre québécois au XXe siècle : « De tout le répertoire théâtral québécois, Aurore l'enfant martyre est la pièce qui fut la plus souvent jouée: environ deux cents représentations par année, d'une façon quasi ininterrompue, de 1921 à 1951, ce qui donne le nombre approximatif de 5000 à 6000 représentations. »

La pièce ne fut jamais publiée. Plus encore, il n’y eut probablement jamais une version écrite de l’ensemble de la pièce. Léon Petitjean, d’abord acteur,  serait l’auteur de la première mouture en 1920. Elle ne contenait que deux actes et l’action s’arrêtait avant le procès. Ce fut un succès, malgré quelques critiques, surtout du milieu intellectuel. C’est Henri Rollin qui aurait écrit les derniers actes, après la mort de Petitjean. La pièce fut jouée partout, aussi bien en ville qu’à la campagne, au Québec qu'en  Acadie et dans les paroisses françaises de l’Ontario et de la Nouvelle-Angleterre.

Qu’en est-il du texte que Leblanc publie dans ce livre? En fait, il est en partie reconstitué. Leblanc a eu la chance de connaître Émile Asselin : en plus d’être le scénariste du film de Jean-Yves Bigras (La Petite Aurore, l'enfant martyre, 1951), il a joué dans la pièce. Leblanc a aussi interviewé d’autres comédiens qui ont fait partie de la distribution dans les années 50. Il ressort de ces rencontres que le texte n’a jamais été arrêté, qu’on l’adaptait au besoin, selon qu’on était dans un grand théâtre ou une salle paroissiale, selon la disponibilité de certains comédiens. Plus encore, le texte se limitait à une série de répliques qu’on transmettait aux nouveaux comédiens pour qu’ils puissent apprendre leur rôle. Tout compte fait, on parle ici d’un texte que Leblanc aurait reconstitué (avec l’aide de Claude Robitaille) plutôt que d’une œuvre originale.

Ce qui peut surprendre, c’est que l’histoire n’est pas un pur drame. Petitjean et Rollin ont ajouté deux personnages comiques en vue de détendre l’atmosphère. Ce sont des campagnards peu dégrossis, qui tiennent tête à l’avocat de la défense pendant qu’il essaie de réduire à néant leur témoignage incriminant. Ajoutons à cela que des chansons (plutôt pathétiques, celles-là) venaient ponctuer le spectacle.

Résumer l’histoire, est-ce vraiment nécessaire? Une belle-mère martyrise la jeune fille de son nouveau conjoint à tel point qu’elle en meurt. Le père, plutôt naïf, se laisse monter la tête par sa deuxième femme et contribue aux misères de sa propre fille. Les gens autour en ont bien un vague idée, mais ils interviennent trop mollement.

C’est un mélodrame qui joue sur le pathétisme le plus primaire. Du coup, d’autres mélodrames à succès comme Un homme et son péché et Tit-Coq nous apparaissent fondés sur de « gentils » malheurs. Tout y passe, des privations de nourriture en passant par les brûlures au tisonnier et au fer à friser; de la tartine de savon en passant par les coups de harts, de manches de hache et j’en oublie certainement.

La pièce a inspiré deux films (celui de Bigras en 51 et celui de Luc Dionne en 2005) et quelques romans, dont le plus connu est celui d’Émile Asselin. J’y reviendrai dans un prochain article.

Extrait
Scène 3
MÈRE (à Aurore) - Tu as parlé, toi!
AURORE - Non... non...
MÈRE - Tu as parlé, menteuse!
AURORE - Eh bien... oui...
MÈRE - Ah ! c'est comme ça, ma bavarde ! Tu sais ce que je t'avais dit: que je te mettrais les mains sur le poêle. Viens: je vais t'apprendre à te taire. Croyez-vous ce petit monstre qui va nous salir aux yeux des voisins? Tu vas voir comme je vais me venger. Ta crème que tu mangeais avec tant d'appétit, c'est pour mes enfants. Tu vas manger une bonne beurrée de savon. C'est bon pour toi.
AURORE - Non, non, pitié! Grâce! (Elle répète ces mots. La mère lui met les mains sur le poêle. Aurore ne crie plus et tombe à terre.)
MÈRE - Je vais t'en faire de la pitié ! Tiens : mange ça !
AURORE - Pas ça, madame, pitié, grâce ! J'peux pas manger cela.
MÈRE - Je saurai bien t'y forcer.   Si je n'avais pas peur d'être pendue, je te tuerais tout de suite.
AURORE - Non... non... je vous en prie. (Elle va se coucher.)

1 commentaire:

Le Flâneur a dit...

J'aimais bien, dans le film de 1951, le petit Marcel qui roulait ses R : Aurrore! Aurrore!