11 avril 2012

La Petite Aurore


Émile Asselin, La Petite Aurore, Montréal, A. C. C. I. film, 1952, 286 pages.

Émile Asselin est un comédien qui a joué à plusieurs reprises Aurore au théâtre. C’est à la demande de J. M. de Sève, qui avait acheté les droits sur l’histoire, qu’il a écrit ce roman. Comme le texte dramatique était très mince, Asselin a reçu le mandat de le développer afin qu’on puisse en faire un film. Asselin va aussi écrire le scénario que Jean-Yves Bigras tourne en 1952, film qui a obtenu un grand succès (750 000 entrées).

L’histoire est tellement connue que je vais la résumer à gros traits. Comme on s’en doute, les noms des personnages et des lieux ont été changés. L’action ne se passe plus à Fortierville mais à Normandville, et les Gagnon sont devenus des Andois.

Théodore Andois a épousé en deuxièmes noces Marie-Louise, la servante qui s’est installée chez lui quand sa première femme est tombée malade. Ils avaient chacun un enfant : Maurice et Aurore.

Après la mort de sa mère, Aurore est allée habiter chez sa tante Malvina. Elle n’aime pas sa belle-mère qu’elle appelle madame. Elle s’est rendu compte que cette dernière a précipité la fin de sa mère. Il faudra que le curé insiste pour qu'elle revienne chez elle.

Aurore est une petite fille parfaite. Son père voit en elle une réplique de sa première femme, ce qui irrite la belle-mère. Cette dernière n’a qu’une idée en tête : la détruire. Mais la jalousie n’explique pas complètement le caractère cruel de cette femme. Asselin nous fait comprendre qu’elle jouit du plaisir sadique qu’elle ressent à maltraiter Aurore. Ce qu’elle veut détruire, c’est la beauté, la féminité de cette petite fille. « Privée de sa plus grande source de jouissance, elle couvait sa belle-fille d'un regard haineux, attendant des opportunités de recommencer ses sauvageries. Elle épiait chacun des mouvements de la petite et le levain de la jalousie fermentait de plus en plus dans son cœur. Les marques physiques de la féminité de l'enfant provoquaient des sursauts de colère sourde en cette femme au cerveau désaxé par l'emprise passionnelle des transes envieuses. Aussi ne perdait-elle aucune occasion de meurtrir la fillette aux endroits dont la vue attirait la rancune jalouse. Il lui revenait toujours à l'esprit que le père avait trouvé sa fille belle, et elle continuait à ravager cette beauté. »  On le dit à mots à peine couverts, mais elle s’attaque à ses organes génitaux : «Aurore n'avait pas le dos tourné que la marâtre retirait soudain le tisonnier du brasier. Il était rouge. Le glissant sous la jupe de l'enfant, elle se mit à le lui promener entre les cuisses. La fillette poussa un hurlement de douleur et voulut s'enfuir mais elle tomba de faiblesse. Marie-Louise la rejoignit et posa de nouveau le tisonnier sur la chair. Aurore agitait les jambes et roulait sur le plancher pour échapper au supplice. Dans l'agitation, sa robe resta un moment levée et la belle-mère se mit à lui griller le ventre… » Elle finit même par considérer que c’est l’enfant en son sein (elle devient encore plus cruelle à partir du moment où elle est enceinte) qui exige les souffrances et la mort d’Aurore (lire l’extrait). Voilà pour les motivations qui expliquent le comportement.

Les atrocités que subit la jeune Aurore sont tellement extrêmes que la société québécoise a souvent préféré les traiter sous le mode de l’humour. Tel n’est pas le cas dans le roman. Contentons-nous de les énumérer : Marie-Louise fait en sorte qu’Aurore ait des poux pour lui couper sa belle chevelure; elle découvre en la frisant qu’il est si facile et agréable de lui brûler le cuir chevelu; elle manipule tant et si bien son mari qu’elle l’incite à deux reprises à battre sa fille avec beaucoup de violence (lanières et manches de hache); pur plaisir sadique, elle ajoute du savon liquide dans sa boisson gazeuse; elle la force à manger des sandwiches au savon; elle lui cogne la tête contre les murs; elle lui  administre des coups de coude dans le bas du ventre; elle lui brûle au petit tisonnier les cuisses et le bas du ventre; elle lui plaque les mains sur le poêle; elle lui fait débouler l’escalier.

La fin de l’histoire est semblable à ce qui s’est passé dans la réalité : Marie-Louise est condamnée à la pendaison, mais sa peine est aussitôt commuée en prison à vie parce qu’elle est enceinte. Elle aurait donné naissance à deux enfants monstrueux et aurait passé le reste de sa vie (morte à 40 ans d’un cancer) dans un asile d’aliénés. Sa fin donne dans le mystique : Aurore, sous les traits d’un ange, vient la chercher. Quant à Théodore, condamné à 10 ans de travaux forcés, il serait revenu dans son village au bout de cinq ans et aurait refait sa vie.

On aura beau dire et en rire, la véritable question qui nous vient à la lecture de ce mélo est la suivante: comment expliquer que cette histoire, d’une violence inégalée dans la littérature québécoise, ait pu faire courir les foules pendant plus de trente ans? Qu'est-ce que le Canadien français pouvait bien trouver dans ce drame? En quoi ce trio (la mère marâtre, le mari bafoué, l’enfant martyr) pouvait-il le rejoindre? Jacques Ferron est un des premiers à avoir posé la question en ces termes. «Quelle est la signification de ce mélodrame ? On préférerait qu'il n'y en ait pas. Aurore l'enfant martyre, quelle horreur, quelle insanité! Là-dessus nos beaux esprits furent toujours unanimes. Pourtant c'est une œuvre précieuse. Un aveu, bien sûr: la mission du théâtre en ce pays, à cause de la fausseté régnante, est de faire remonter au grand jour, par une sorte de psychanalyse, l'âme refoulée du peuple. Un aveu de culpabilité collective. La marâtre, c’était tout simplement la bonne terre du Québec jusque-là maternelle, encore débordante de vitalité mais trahie au cœur même de sa génération, qui ne pouvait plus prendre soin de ses enfants et les voyait s’exiler, se perdre par centaines de milliers. » Je serais plus porté à y voir l’aliénation d’un peuple qui s’identifie aux victimes et qui se complaît dans leurs souffrances. On peut penser à Sainte-Donalda Laloge immolée sur l'autel de l'argent. Ou encore à tous ces orphelins qui peuplent la littérature québécoise des années 1930 à 1950. D’ailleurs, c’est l’un d’eux, Tit-Coq, qui prendra la relève d’Aurore dans les années 50.

Extrait
Si cette femme s'était trouvée sous observation, on aurait certainement reconnu en elle un cas pathologique tout à fait exceptionnel. Outre la croissance normale de la grossesse, le travail de gestation qui s'opérait en elle ne l'incommodait pas à la manière des autres mères. Elle ne ressentait aucun goût particulier, aucun caprice inaccoutumé, aucune fantaisie spéciale. Seul, le besoin de cruauté grandissait en elle, devenait plus violent, plus impérieux, comme s'il évoluait au même rythme que le développement de l'enfant qu'elle portait en son sein. C'est pourquoi elle s'ingéniait constamment à trouver d'autres tortures, toujours plus cruelles, pour que le martyre atteigne son point culminant en même temps que l'embryon toucherait à sa maturité. Elle en était arrivée au point que l'enfant en formation semblait demander ces explosions de fureur, les ordonner même. Quand elle les espaçait trop, une douleur lancinante lui tenaillait les entrailles et elle ne trouvait d'apaisement que dans la volupté de regarder sa victime se tordre sous les morsures de la souffrance. Cet anormal et sadique appétit, devenu vice impitoyable, aux suggestions infâmes, aux commandements irrésistibles, cet appétit accaparait aussi son cerveau, le maîtrisait et le dirigeait implacablement. Lorsque la crise montait dans la chair, l'obsession s'emparait de l'esprit; rien d'autre ne comptait plus et la volonté restait sans force comme sans action. Dans la détente, elle retrouvait toute sa lucidité, mais cette lucidité totalement désaxée, de même qu'un rayon détourné de sa ligne par une lentille aux angles réfractaires,  n'éclairait plus qu'une pensée,  toujours la même: préparer d'autres voluptés. Aussi la marâtre se montrait-elle, à certains égards, d'une prudence extrême. D'ailleurs, elle demeurait tout à fait normale dans l'accomplissement des actes quotidiens de la vie courante. L'espèce de folie intermittente dont elle souffrait ne pouvait apparaître aux yeux de quiconque la voyait agir ou l'écoutait parler aux heures où les crises la laissaient en repos. Il lui devenait donc assez facile de cacher son jeu. Et son plus grand effort consistait à maîtriser les excès de sa passion en présence des personnes à craindre. Elle tenait à se satisfaire dans l'isolement et la sécurité. » (p. 154-155)

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