1 avril 2012

Nos Canadiens d'autrefois


Edmond-J. Massicotte, Nos Canadiens d'autrefois, Montréal, Granger Frères, 1923, 41 pages. (Introduction de Casimir Hébert, 12 grandes compositions pleines pages avec commentaires de Lionel Groulx, Marius Barbeau, Marie-Victorin, Albert Ferland, Olivier Maurault, Adjutor Rivard, Aegidius Fauteux, Victor Morin, Albert Laberge, Ernest Choquette, E.-Z. Massicotte et Rodolphe Girard.)

(Je vous invite à visionner d’abord l’album de Massiccotte : La BANQ)

Ce livre est un monument du terroir au même titre que les œuvres d’Adjutor Rivard, Lionel Groulx ou Marie-Victorin. Edmond J. Massicotte a retenu douze scènes caractéristiques de la vie des Canadiens français qui vivaient à la campagne. Les dessins de Massicotte sont devenus nos images d’Épinal. Elles ont décoré bien des maisons québécoises. Mieux que tout autre peintre (entre autres Henri Julien, mais aussi Suzor-Côté, Clarence Gagnon, Horatio Walker, Frederik Coburn…), Massicotte a fixé pour toujours certaines coutumes aujourd’hui disparus.

Chaque tableau est commenté par un auteur connu de l’école du terroir. On le sait, la vie d’autrefois était largement modulé par les rites religieux : c’est ce qui ressort de ces tableaux. Sur les douze, huit sont en lien avec la religion. Seuls « La fournée du bon vieux temps », « Une veillée d'autrefois », « Une épluchette de blé-d'inde » et « Les sucres » sont profanes et encore. Par exemple, dans « La fournée du bon vieux temps », Marius Barbeau ne laisse aucun doute sur le caractère sacré du pain : « Rudes laboureurs et moissonneurs cédaient le pas à la prêtresse du logis — la ménagère ou la maman — qui entrait maintenant dans son rôle quasi sacramentel. Devenue grave et attentive, elle n'entendait plus le badinage, elle qui était débonnaire en tout autre temps. Les enfants se tenaient respectueusement à l'écart pendant que le levain de houblon fermentait dans le grand seau, que la pâte se pétrissait dans la huche ou levait dans les casseroles recouvertes d'une toile blanche, sur un banc à l'écart des courants d'air. »

Même un « anti-terroiriste » comme Laberge souligne le respect que les paysans vouent aux rites religieux : « Trainée par un cheval de labour conduit par un voisin, la voiture portant le ministre de Dieu, s'en va sur la calme route, entre les prairies, les vergers et les pâturages. Elle est précédée par un enfant qui agite une clochette. À ce signal, les ouvriers de la glèbe se prosternent au passage du pasteur portant le bon Dieu. » (Le saint viatique à la campagne) Chez Aegidius Fauteux, les paysans deviennent de petits-enfants entre les mains du prêtre : « Il y a trente ans, quarante ans peut-être qu'il administre la même paroisse. C'est le vrai pasteur de l'Évangile; il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent. Aussi est-ce sur des fronts soumis et dans des cœurs confiants que sa bénédiction descend solennelle et lente. Ces braves gens qui, dans un même geste de foi, courbent si pieusement leurs épaules, robustes ou frêles, comptent évidemment recevoir la visite de Dieu. » (La visite de la quête de l'enfant-Jésus)

Casimir Hébert, dans la préface, nous explique en quoi consistait le credo régionaliste (en d’autres mots « le terroir ») : « Le régionaliste fait l'une et l'autre chose; il traite nouvellement les idées universelles en les vêtant d'un costume ou national ou régional, et, tant qu'il reste classique, il dit en mots modernes, quoique à l'antique, les choses de son temps. » Certains commentaires, entre autres celui du frère d’Edmond Massicotte (il était archiviste) ont un caractère plus ethnologique : « Augets, seaux, goudilles, vont rejoindre les chaudrons et les tonneaux à l'érablière. Les arbres sont entaillés, le feu s'allume sous les vases profonds, débordant du liquide précieux et la première grande corvée populaire du renouveau bat son plein dans le décor propice des hautes futaies. De la ville, du village, des rangs, s'amènent des groupes qui visitent les sucriers. Il en résulte des parties de cartes, des concerts, et surtout des festins où s'improvisent des fantaisies culinaires dont le souvenir reste vivace. » (Les sucres, Edmond Zotique Massicotte)


Ces tableaux sont un hommage au passé, aux ancêtres. Il ne faut pas s’étonner de retrouver quelques grands-pères, gardiens des traditions du passé : « Le fils qui, lui aussi, à son tour, a fondé une famille, vient d'arriver chez son père. Dehors, il fait froid: tous sont donc chaudement vêtus. Ils n'ont pas pris le temps de dépouiller ce lourd attirail. A peine franchi le seuil de la maison paternelle, le jeune homme accompagné de sa femme et de ses enfants, se jette aux pieds du chef pour implorer sa bénédiction. On sent, dans cette hâte, l'accomplissement d'un devoir auquel il ne faudrait manquer pour rien au monde. Le grand-père élève ses mains, et, avec un sourire qui dissimule mal son émotion, il demande à Dieu de bénir sa postérité. » (La bénédiction du jour de l'an, Olivier Maurault)

Parfois, le commentaire s’attarde davantage à la composition du tableau : « Tous les invités sont de solides colons, et d'accortes fermières à qui les travaux des champs n'ont rien enlevé de leur souplesse. Voyez ces quatre partenaires de la "gigue carrée" se tenant en équilibre sur une semelle tandis que l'autre "accorde" aux crins-crins endiablés du violoneux campé sans façon sur le coin de la table; le plaisir brille dans leurs yeux, mais comme ils ne sont pas inlassables, un autre couple viendra remplacer celui qui trahira le premier signe de fatigue, et déjà un candidat s'annonce en invitant gauchement une jolie brunette à "lui faire face pour la prochaine danse," au grand désarroi de son "cavalier" qu'on regarde d'un oeil narquois. » (Une veillée d’autrefois, Victor Morin)

Tous ces tableaux n’ont pas été dessinés en vue de ce volume. Par exemple, « Une veillée d'autrefois » date de 1915. Le « Réveillon de Noël », créé pour cet album, aurait exigé six mois de travail. Dans une nouvelle édition, publiée en 1961, on a ajouté onze nouveaux tableaux et plusieurs chansons folkloriques qui les représentent. Enfin, si on trouve parfois ces illustrations en couleur, c’est qu’elles ont été coloriées après-coup.

Lire et regarder sur internet : La BANQ

1 commentaire:

Le Flâneur a dit...

Une présentation très intéressante de l'album de Massicotte. Ça donne envie de le feuilleter.Je crois que ses tableaux ont beaucoup influencé notre perception des traditions anciennes.

C'est toujours un plaisir de lire Laurentiana.