20 avril 2012

Napoléon Tremblay


Angus Graham, Napoléon Tremblay, Montréal, Beauchemin, 1945, 405 pages (traduit par André Champroux) (1re édition : R. Hale Limited, 1939, 336 pages)

Angus Graham est né à Skipness (Écosse) le 3 avril 1892 et mort à Édinbourg le 25 novembre 1979. Cet ingénieur forestier a vécu 12 ans au Québec, travaillant pour la compagnie Price et pour le gouvernement.  Le roman Napoléon Tremblay, plutôt sympathique aux Canadiens français, fut écrit après son retour chez lui.

Difficile de dire avec précision où se déroulent les aventures de Napoléon Tremblay, Angus Graham ayant modifié le nom des lieux. On peut toutefois en déduire que l’essentiel se passe dans le bas du fleuve, à l’intérieur des terres entre Rivière-du-loup et Trois-Pistoles (baptisé Trois-Visons). Quant à l’époque, on est fixé : le récit commence en 1920 et se termine en 1936.

Partie 1
Jeanne Gagnon, dont la mère est amérindienne, est de retour au village après avoir donné naissance à un enfant que la communauté montagnaise a adopté, ce qui a sauvé les apparences. Voulant l’éloigner du village, le curé lui a trouvé un mari : Napoléon Tremblay, un garçon pas trop déluré. Et il a même trouvé un poste de gardien de barrage sur le lac Touladi à ce dernier. Perdue dans les bois, Jeanne s'ennuie. Pourtant, elle ne fait rien dans la maison qui est plutôt un « camp ». Elle donne naissance à une petite fille. Pendant l'absence de don mari, elle reçoit des hommes et dans une bousculade avec l'un d'eux, elle tombe à l'eau et se noie. Dommage pour elle, car Napoléon courait lui annoncer qu’il avait découvert de l’or dans une rivière.

Partie 2
Napoléon est plutôt dépressif. Il en oublie même sa découverte. Il a quitté son travail et il habite à l’auberge de sa belle-famille avec sa petite-fille. Son beau-père étant décédé, c’est maintenant son beau-frère Philippe qui possède l’auberge. Ce dernier fait de la contrebande d’alcool. Sans trop poser de question, Napoléon travaille pour lui. Lors des élections, Gagnon fournit de l’alcool à l’un des partis et se fait beaucoup d’ennemis. Finalement, la police réussit à l’arrêter. Absent lors de la descente, Napoléon s’en tire.

Partie 3
Se croyant recherché par la police, il s’engage dans un camp de bûcherons et y passe l’hiver. À l’été, il s’engage sur une goélette. Durant un voyage sur la Côte-Nord, il entrevoit brièvement sa fille, maintenant avec sa grand-mère chez les Montagnais. Il passe un second hiver dans les chantiers. Une lettre du curé lui apprend qu’il n’a jamais été recherché par la police.

Partie 4
Dans son hiver au chantier, il s’est fait un ami : Ozias Potevin. Ce dernier l’aide à trouver un poste de surveillant sur l’Ile-aux-Basques. L’Île vient d’être acquise par la Société d’histoire naturelle qui entend protéger les moyacs (les eiders) et la héronnière qui s’y trouvent. Des braconniers viennent voler les œufs des canards, ce qui menace la colonie d’eiders. Napoléon tombe amoureux d’une fille, mais finit par réaliser qu'elle est de mèche avec les braconniers. Il rencontre aussi une autre femme qui, par son intelligence, finit par gagner son amour : il s’agit de Marie-Ange, la sœur de son ami Ozias.

Partie 5
Napoléon essaie de revendiquer le terrain (claim) où il a trouvé des pépites d’or. Peine perdue, il appartient à une compagnie anglaise. Il décide de s’établir dans une paroisse qui ouvre à la colonisation : Sainte-Rose-du-lac. Il achète un lot, s’y installe avec Marie-Ange (qu’il a épousée) et Marie-Thérèse, sa fille. Pour le reste, on assiste aux efforts d’implantation des nouveaux colons et à l’abatis qui clôt la saison. Napoléon, qui a quelques économies, achète le bois des colons à bas prix. Ce faisant, il s’endette espérant retirer un fort profit lorsque la route qui mène à leur paroisse sera terminée.

Partie 6
Un curé entreprenant arrive dans la paroisse. Le gouvernement, critiqué pour le peu d’efforts qu’il offre aux colons, décide de faire sa part en construisant une route et en subventionnant la colonisation. Sainte-Rose-du-lac en profite. Des enfants naissent à Napoléon et Marie-Ange. Celui-ci possède maintenant un moulin à scie et est devenu prospère. Son ancien beau-frère, de retour des États-Unis, toujours aussi malhonnête, essaie de le faire chanter. Il est emprisonné. La Crise survient. Napoléon, déjà riche, en bénéficie : il bâtit magasin, hôtel et continue de marchander le bois.

Partie 7
Quand le terrain qu’il convoitait est retourné au domaine public, Napoléon s’empresse d’aller enregistrer son « claim ». Ayant en main quelques échantillons, il se rend jusqu’à Toronto pour vendre son droit de propriété à une compagnie susceptible de l’exploiter. Or ses pépites ne sont rien d’autre que de la pyrite de fer. Malgré tout, on trouve du plomb sur son lot. Napoléon continue donc de s’enrichir. Le roman se termine par l’annonce du mariage de sa fille Marie-Antoinette, seize ans.

Le roman est conçu comme un best-seller, avec intrigue, machination, coups de théâtre, personnages stéréotypés. Graham décrit la montée d’un «self made man». En toile de fond défile le Québec des années 20. Plusieurs milieux ou aspects sont décrits : la foresterie, l’agriculture, la faune, les mines. Il est évident que Graham connaît beaucoup le domaine forestier et le fait qu’il soit ingénieur apparaît dans la description des lieux géographiques. Il est dommage qu’il n’ait pas attribué aux lieux leur vrai nom. Dernière remarque : la transcription du français québécois est très particulière. Par exemple : « tu n’as qu’une piastre à payer » devient « y a eun’ pias’ à payer ». Cependant, quand un Anglais s’essaie au français, cela devient presque incompréhensible « Broule pâa! Fo pâa broulaie – dansgerous – broulaie laie limitss, comprie? » (Traduction : Ne brûle pas, il ne faut pas brûler. C’est dangereux de brûler les limites, compris? »

Extrait
Mais quel bel objet de contemplation que Gabrielle pour un jeune homme dans l'isolement ! Quand toute visite à la ferme était impossible, Napoléon restait paisiblement assis dans son bateau ou dans une certaine crevasse du rocher, évoquant toutes ses perfections, toutes les choses merveilleuses qu'elle trouvait à dire ou à faire. Avec quelle pénétration elle savait dire: « Ah ! Oui. » en réponse à une de ses suggestions; quelle, vivacité d'esprit transparaissait dans un simple « j'cré ben »; quelle candeur dans ce: « Pense pas »; et quelle finesse dans ces: « Mais pourquoi ? » et « Pas d'dange ! »
Napoléon semblait capable de se rappeler mot à mot toute sa conversation et sa façon de lever les yeux, de les baisser, de vous regarder de côté, ses haussements d'épaule, ses soupirs, et jusqu'aux moindres gestes qui complétaient le charme.
Mais le meilleur souvenir était celui du jour où il lui avait apporté un plein sac d'édredon: elle avait commencé par le tâter de ses doigts rosés et potelés, puis, en prenant une grosse poignée, elle y avait posé sa joue, tandis que son visage rayonnait de volupté à ce douillet contact. Ce sourire, cet éclat, ce feu, cette joue tendue sur laquelle s'égarait une boucle de cheveux, ce bourrelet blanc et satiné au coin de la mâchoire — car même un double menton peut être séduisant en sa prime jeunesse — tout cela avait transpercé le cœur de Napoléon et ébranlé jusqu'aux tréfonds de son âme. Et alors, le regardant du coin des yeux, elle avait murmuré: « Ah! qu'c'est doux! »
De tels éclats émotifs rendaient Napoléon absolument inapte à supporter les autres femmes, qui se trouvaient plus nombreuses à Trois-Visons qu'on eût pu croire d'après les simples apparences extérieures. Une, entre autres, lui semblait du dernier détestable: une belle petite de la boutique où il achetait son tabac; il en vint donc à transférer sa pratique ailleurs à seule fin d'éviter ses minauderies. (p. 198-199)

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