18 mai 2010

Allégro

Félix Leclerc, Allégro. Fables de Félix Leclerc, Montréal, Fides, 1945, 195 pages. (1re édition : 1944)

On connaît tous les Fables de la Fontaine, ces petits poèmes rimés qui mettent en scène des animaux (plus rarement des objets, des végétaux ou des humains) dont l’aventure se termine par une morale. C’est à peu près ce que Leclerc réalise dans Allégro, à deux exceptions près : ses fables ne sont pas versifiées et la morale n'est pas exprimée.

Sanctus
Deux épis de blé, amoureux l’un de l’autre, devisent avant le jour fatidique. Ils ne comprennent pas que leur vie doit s’abréger aussi vite. Un crapaud leur fait comprendre que leur mort ne sera pas inutile : ils deviendront le pain qui nourrit les hommes et qu’on bénit dans l’eucharistie.

Dans l'étable
Barbu, le chien, a perdu son compagnon, Le Noir. Les deux avaient pour mission d’emmener les enfants à l’école, une promenade de cinq milles. Il s’inquiète de son remplaçant et en glisse un mot au bœuf Samson et au cheval Sillon. C’est Le Tigre, un ancien champion de derby, prétentieux et infatué de sa personne, qui doit remplacer Le Noir.

Chez les Moutons
Mouton noir rêve d’aventures. Dans le pré voisin, une chèvre vient d’arriver. Mouton noir s’imagine que l’herbe est plus verte dans son pré, qu’elle mène une vie beaucoup plus aventureuse que la sienne.

La légende des pigeons
Un vieux couple de pigeons est inquiet. Leur fille, Falle bleue, déserte le clocher où ils habitent depuis toujours et court les pigeonniers modernes. L’intervention du père, qui confronte ses nouveaux amis, va-t-elle suffire à la ramener au bercail?

Le Rival
Poussé par un mystérieux appel, Poisson d’or veut quitter sa rivière et courir l’aventure. C’est un idéaliste en quête d’absolu. « Comme les grands oiseaux de solitude, je veux rejoindre l’infini ». Il est même prêt à abandonner Tremblante, son amoureuse.

Histoire d'une mouche
La mouche Caboche décide de quitter son milieu pour apprendre la vie. Elle veut devenir poète. « C’est trop beau ici, et il n’y a personne pour le dire. Je vais m’en aller. Il faut que je m’instruise; il faut que je sois savante; il faut que je sois forte. Je posséderai la magie des mots et des images, la puissance de créer, l’art de travailler, afin de dire ce qui brûle mon cœur. » Elle rencontre différents personnages et surtout une luciole qui éclaire son esprit.

Drame dans l'herbe
Une colonie de fourmis mène une vie austère, disciplinée, mais heureuse tout compte fait. C’est ce dont le poète l’Ermite essaie de convaincre l’ouvrier Brunâtre. (Lire l’extrait) Un jour, un trappeur échappe un sac plein de victuailles devant leur fourmilière. Cette abondance soudaine perturbe complètement la colonie. Les travaux sont négligés, on ne pense plus qu’au plaisir. Cette richesse ne dure qu’un temps. Comment accepter la pauvreté et l’austérité quand on a goûté aux plaisirs et vécu dans la facilité ?

Chez les siffleux
Roussette, une petite écureuil, a été trompée par son ami. Elle a décidé de quitter sa communauté et d’entrer au monastère. Sur son chemin, elle rencontre Marmot, une jeune marmotte, qui l’invite dans son terrier. Le soir, Siffleux, le père de Marmot, réussit à lui faire relativiser son drame.

Chez les perdrix
Perdrianne et Courlu voudraient se marier. La mère de la jeune fille rêve d’un gendre beaucoup plus distingué. Un jour passe un oiseau exotique. La mère est tellement en pâmoison et aux petits soins devant lui que le bel oiseau, le lendemain, n’en pouvant plus, la quitte en l’insultant.

Coucher de soleil
Pressé le lièvre et Poilu l’ours étaient devenus amis. Ils ne s’étaient pas revus depuis un certain temps. Pressé décida de revoir son ami. Il le retrouve, agonisant, pris au piège.

La Vallée des Quenouilles
Un couple de chevreuil, qui a perdu son enfant tué par des chasseurs, veut se donner la mort. Une petite mésange, dont le nid et les œufs viennent d’âtre détruits par l’orage, leur redonne espoir en la vie et aux desseins du Créateur.

Le Patriote
Une pie a découvert un objet insolite dans la forêt : un poteau de téléphone. Tous les animaux se pressent autour de l’objet mystérieux pour écouter la conversation des humains. Leur chef, l’orignal Patriote, décide d’intervenir et de se sacrifier pour sauver son peuple.

Ce qui étonne toujours un peu en lisant Félix Leclerc, c’est de constater son conservatisme. La religion, la nation, la famille, les vertus du travail, le respect des aînés, l’amour... Tous ceux et celles qui désirent s’écarter du droit chemin, de la tradition, doivent rentrer dans le rang. Il y a chez Leclerc une crainte du modernisme, de l’exotisme.

En même temps, un charme certain se dégage de ces fables. On découvre un auteur qui s’amuse, comme un enfant, à trouver des noms pittoresques à ses personnages; on sent sa douce ironie pour la bêtise humaine; on partage son amour des bêtes et de la nature.

Extrait
« … on ne peut pas dire que notre peuple n'est pas heureux, n'est-ce pas ? La réputation des fourmis est bonne. Nous avons des mœurs propres, des traditions respectées, des coutumes vieilles mais saines, un folklore, une belle langue. L'émancipation que tu souhaites viendra petit à petit.
Il tape l'épaule de l'enfant avec une de ses pattes, et poursuit :
— Il y a du bon dans ce que tu dis. Ça viendra. Pour l'instant, remercions Dieu de nous donner la force d'être contents de peu, c'est la sagesse. Nous gagnons notre pain à la sueur de nos fronts. Les peuples qui font ainsi, qui savent vivre sans ambition démesurée, qui s'en vont avec leurs vieux principes, éloignent d'eux guerres et immoralités, disputes et révolutions. Il ne faut pas nous agiter.
Combien d'étrangers, de touristes, de pucerons et de criquets sont émerveillés de nos villages bâtis avec goût et amour, de notre constance dans le labeur, de notre attachement au sol, de notre esprit de conservation et de prévoyance. Le jour où nous laisserons le fond de la terre pour aller vivre la vie facile en haut dans l'herbe, moi l'Ermite, je te le dis, notre peuple sera en danger de mort.
Brunâtre s'est assis et écoute :
— Que veux-tu, Brunâtre. Regarde-toi. Tu es brun comme la terre, tu es travailleur et fort, tu as bonne santé et bon caractère. N'envie pas le destin des insectes de couleur qui passent leurs journées à prendre des coups de soleil, à boire dans les fleurs, à se baigner dans les rosées, à dormir dans les parfums et à voyager dans les brises. Eux n'ont pas de but. Ils déplacent leur ennui en essayant de rire. Ce sont des errants fragiles, des traqués malheureux qui marchent devant l'hiver comme des esclaves. Ils n'ont ni attaches, ni lois, ni histoire. Ils sont la dentelle de la création tandis que nous, nous en sommes les possesseurs.
Souviens-toi de la file de parasites qui font la queue à la porte de nos greniers, l'automne, et qui donneraient toute leur fortune pour avoir leur demeure chez nous, à l'abri.
Nous vivons une vie dure et saine, mais heureuse, dans un pays à nous. A nous, Brunâtre, entends-tu ? Laisse dire et laisse faire. Continuons humblement. Tenons-nous loin des bousculades et des émeutes qui passent et souvenons-nous de la loi qui demeure : "Le pain que tu mangeras, tu le gagneras". Tant que nous travaillerons, nous serons heureux. Le travail quotidien, c'est le secret pour ne pas s'ennuyer, pour ne pas se gâter et ne pas pourrir dans des habitudes mauvaises et des mœurs déréglées. Si je voulais souhaiter du malheur à notre race, je lui souhaiterais une vie sans efforts.
Puisse le ciel ne jamais oublier de nous faire parvenir chaque jour une petite part de souffrance.
Et le vieux ne dit plus un mot. Brunâtre n'a pas envie de répliquer. Il réfléchit. Puis, soudain, il se lève :
— Bonsoir l'Ermite. Merci. » (p. 105-106)

Félix Leclerc sur Laurentiana
Adagio
Allégro
Andante
Pieds nus dans l'aube

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