14 mai 2008

Testament de mon enfance

Robert de Roquebrune, Testament de mon enfance, Paris, Palatine/Plon, 1951, 245 p.

« Mon enfance au Canada s'est déroulée dans un univers qui n’existe plus. » Ainsi commence le « testament » de Robert de Roquebrune. Il raconte avec émotion son enfance à l’Assomption, dans le manoir de ses ancêtres maternels (les Salaberry). Sa famille est propriétaire terrien et vit des différents héritages reçus des ancêtres. La ménagerie comprend, en plus des parents de Robert, ses trois frères et ses deux sœurs, deux ouvriers agricoles (Jacques et Godefroi), une cuisinière (la vieille Sophronie), une femme de chambre (la jeune Sophronie), un Noir qu’ils ont recueilli (Sambo), des chats et des chiens. Roquebrune raconte son enfance heureuse, protégée. Son père, toujours de bonne humeur, s’emploie à rendre tout son monde heureux. Bref, cette maison respire le bonheur. Un jour, le père est engagé comme secrétaire parlementaire par un cousin, devenu ministre. Il part pour Québec. Plus tard, son travail l’emmène à Montréal. La famille doit se résoudre à abandonner le manoir et à déménager en ville. Pour le jeune Robert, c’est la fin de son enfance, mais l’impact de cet événement est plus grand : ce monde qui s’éteint, c’est celui de l’ancienne noblesse canadienne-française.

Cette autobiographie a toutes les allures d’un roman. Malgré la manie de Roquebrune d’insérer la généalogie de ses personnages, on tient ici un excellent livre. L’auteur réussit à faire vivre toute une époque, tout un mode de vie, celui des anciens seigneurs. Même si le régime seigneurial a été aboli en 1854, certaines pratiques subsistaient encore au début du vingtième siècle. On s’attache aux personnages, à leur grande humanité et on se surprend à regretter la disparition de ce monde « romanesque ». Pour tout dire, il suffit de passer outre certains passages historiques, et on tient un livre tout à fait charmant. On se demande même comment il se fait que le cinéma ou la télévision ne s’y soient pas intéressés. Certaines scènes sont très touchantes : la mort du vieux Sambo, le départ du manoir. Roquebrune a écrit une suite tout aussi intéressante : Quartier Saint-Louis. ****

Écoutez une entrevue de Roquebrune au Sel de la semaine.
Extrait
Mon enfance au Canada s'est écoulée dans un univers qui n'existe plus. Oui, vraiment, c'était un autre univers ! La période 1890 à 1905 n'est pas seulement éloignée dans le temps, elle l'est surtout par la forme des choses, l'aspect des gens, les idées et les sentiments. Ce monde où se déroula mon enfance a si totalement disparu, il est devenu si étranger au monde d'aujourd'hui, que j'ai du mal à en rappeler même le souvenir.
Rien ne ressemble plus à ce qu'était alors l'existence. Il s'est produit une telle coupure entre cette époque et celle de maintenant, que de l'avoir connue donne la sensation d'avoir vécu sur une autre planète.
C'était un autre pays, une autre civilisation ! Et quand je rappelle, du fond de ma mémoire, les images de mon enfance, c'est comme si j'entr'ouvrais un manuscrit oublié dans un tiroir depuis cinquante ans. […]
Dans notre vieille maison au milieu de ses jardins, notre maison perdue en pleine campagne, nous vivions dans un monde retiré, très loin du reste de l'univers. Peu d'échos des événements arrivaient jusqu'à nous. Il y a ainsi des familles isolées, vivant sur elles-mêmes, habitant un petit archipel composé du jardin, de la maison, d'un bois, d'un bout de rivière, et qui ne sortent jamais de cet horizon. Au delà c'est le hasard, le grand large, l'aventure effrayante.
Mon père et ma mère continuaient à penser comme dans leur jeunesse. Tous deux perpétuaient une société qui avait été celle de leurs parents et de leurs grands-parents. Mais cette société avait à peu près disparu.
Cet état d'esprit creusait autour d'eux une solitude morale aussi profonde que la solitude d'arbres, de fleurs et de pelouses qui entourait leur maison.
Au milieu de cela nous étions dans la plus profonde paix, nous vivions dans le plus étonnant bonheur. Cette grande maison avec ses chambres à plafonds bas, ses meubles d'acajou et de peluche, ses cheminées de marbre noir et ses lampes à pétrole, a été pendant des années la maison du bonheur. Et d'y être né me prédisposait peut-être à devenir heureux.
C'est sans doute à cause de ma naissance dans ce lieu que j'ai toujours eu une passion si forte pour le bonheur. Et si je l'ai sans cesse cherché, si j'ai été sans cesse à sa poursuite c'est parce que je l'avais déjà connu et que je voulais le retrouver.
Chaque fois d'ailleurs que j'ai cru le posséder, le souvenir de ma maison d'enfance m'est revenu. Comme si tout ce qui ressemble au bonheur dans ma vie devait s'associer au lieu du monde où je l'ai rencontré pour la première fois. Ces années d'enfance, il me semble qu'elles ont duré un temps considérable. Quand j'évoque notre vie au manoir, elle me paraît longue, une sorte d'éternité heureuse. Ma vie d'enfant est comme si elle avait eu la durée d'une vie d'homme. C'est qu'elle était pleine d'événements, peuplée de tant de figures ! Et c'est aussi que ma sensibilité était alors si excessive et si neuve que tout y retentissait profondément. (p. 3-5)

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