7 décembre 2010

Angéline Guillou

Joseph Lallier, Angéline Guillou, Québec, L'Action sociale limitée, 1930, 179 pages.

Joseph Lallier (1878-1937)? aurait écrit trois romans : Angéline Guillou (1930), Le Spectre menaçant (1932) et Allie (1936). La seule indication biographique le concernant, je l’ai trouvée sur le site de la BANQ : « La poste autrefois et aujourd'hui : causerie donnée par Mr. Joseph Lallier, inspecteur du service postal, district de Québec, au congrès des maîtres de poste de la province de Québec, tenu à Sherbrooke, le 3 septembre 1936. »

Le bateau qui doit ramener Angéline Guillou à Rivière-au-Tonnerre, après cinq années d’études au couvent Jésus-Marie de Sillery, quitte le Bassin-Louise par un beau 24 juin. En plus de la poste et du matériel destiné aux Nord-Côtiers, le navire transporte des bûcherons, quelques voyageurs de commerce, deux Indiens, et plusieurs touristes américains « en quête d’émotions nouvelles ». Le voyage doit durer trois jours, mais une violente tempête les pousse sur Anticosti. Les passagers doivent leur survie à l’habileté du capitaine et aux prières de la jeune Angéline, dédiés à Notre-Dame-de-la-Garde.

Arrivée finalement chez elle, Angéline trouve sa mère à demi morte d’angoisse. En quelques heures, elle trépassera. Angéline se retrouve à la tête d’une famille de 13 enfants. Absente depuis cinq ans, elle découvre que son village vit de durs moments parce que les bancs de morue semblent épuisés. Qu’à cela ne tienne, le curé a proposé une solution au gouvernement : la guerre aux marsouins (eh oui!). Et la solution se matérialise en la personne de Jacques Vigneault, aviateur héros de la Grande Guerre, un natif de Rivière-au-Tonnerre. Le gouvernement l’a engagé pour tué les marsouins, depuis son hydravion, à coups de mitrailleuses et de dynamites (voir l’extrait).

La prospérité revient et Vigneault est traité comme un sauveur. Les yeux du jeune héros croisent ceux de la généreuse Angéline et c’est le coup de foudre. Vigneault doit vite repartir, appelé par une autre mission, soit retrouver deux aviateurs français tombés quelque part entre le Labrador et la Côte-Nord. Il ne trouve pas les disparus, mais découvre une mine d’or près d’un lac inaccessible autrement que par la voie des airs. Il en ramène quelques pépites sans dévoiler son secret. L’automne venu, il repart à Québec, désireux de s’acheter son propre hydravion pour exploiter sa découverte. Bien entendu, il promet à sa belle de revenir au printemps.

Comme prévu, il revient et commence à exploiter, seul, sa mine d’or. Il devra tuer un Indien qui avait découvert son secret et qui le menaçait. Il s’en confesse au curé qui lui pardonne sans problème. Un nouvel automne étant venu, Angéline essaie de le convaincre de rester auprès d’elle. Il n’en fait qu’à sa tête, retourne vers son trésor et n’en revient pas. Toutes les recherches s’avèrent inutiles. Sa fiancée est dévastée. Elle tombe malade et est sauvée in extremis par le médecin de Sept-Îles qu’on est allé chercher en cométique.

L’été suivant, lentement Angéline reprend goût à la vie. Elle décide de se consacrer aux malades. Elle étudie pour devenir infirmière. Avec ses richesses, elle crée des dispensaires le long de la Côte. Bientôt, le curé la convainc de fonder une communauté religieuse dédiée aux malades. Ce sera la communauté des sœurs de Notre-Dame-de-la-Garde. Angéline deviendra leur directrice et prendra le nom de Sœur Saint-Vincent-de-Paul. Trois ans passent et, un jour, devinez qui réapparaît? Mais oui, c’est cet intrépide Vigneault, qui a été retenu tout ce temps par une tribu indienne qui le considérait comme le Grand Esprit. Il a réussi à les gagner à la religion catholique et, s’il est de retour, ce n'est point pour perturber la pauvre Angéline, mais pour lui dire qu’il partagera son rêve, en se joignant aux Oblats Marie-Immaculée.

C’est un roman qui est la plupart du temps conduit comme un résumé, ce qui explique que les événements foisonnent, malgré le nombre quand même modeste de pages. L’intrigue donne à quelques reprises dans de telles invraisemblances qu’il perd beaucoup de crédibilité : je pense à la mère qui meurt d’émotion, à Vigneau qui découvre une mine d’or et à son retour au bout de trois ans. La fin religieuse est décevante. En fait Lallier perd son récit quand son héros découvre la mine d’or. Quant à la guerre aux marsouins, que dire… si le curé y voit une bénédiction du ciel!

Ceci étant dit, tout n'est pas mauvais. Je pense même que l’auteur avait les ingrédients d’un bon roman d’aventures. D’abord, il nous entraîne dans des régions exotiques, il introduit un héros moderne qui a troqué le canot d’écorces pour l’hydravion, et une jeune héroïne toute belle dans sa modestie. Il ajoute des éléments ethnologiques qui authentifient le récit. Il décrit bien le transport du courrier vers les régions nordiques : l’hiver, le bateau qui transporte le courrier est relayé par les cométiques à partir de La Malbaie. Enfin, le résumé n’en rend pas compte, mais les dialogues sont pittoresques. Selon Lallier, les habitants de Rivière-au-Tonnerre seraient des descendants des Acadiens du Grand Dérangement (ce qui ne semble pas tout à fait juste). Il met souvent en scène quatre commères qui commentent les événements en utilisant une langue acadienne savoureuse qui nous rappelle la Sagouine.

Extrait
Deux semaines s'écoulèrent ainsi avant que la curiosité des villageois ne fut satisfaite, quand, par un beau matin, au lever du soleil, ils furent éveillés par le ronronnement de l'avion et le crépitement d'une mitrailleuse, suivis de détonations qui faisaient voler l'eau en l'air à vingt-cinq ou trente pieds.
Tous s'habillèrent précipitamment et volèrent, plutôt qu'ils ne marchèrent, vers la grève où ils virent, flottant sur l'eau le ventre au soleil, une mer de marsouins blancs que la mitraille et la dynamite avaient détruits.
— Vite, les chaloupes à la mer ! commanda le curé qui avait précédé la population sur la grève.
— Cueillons la manne pendant qu'elle passe ! continua-t-il sans attendre de réponse de personne.
Tout ce qu'il y avait de barques et de chaloupes disponibles fut employé à ramener à terre, au moyen d'estacades flottantes, les marsouins, dont on compta du premier coup trois cent douze.
Le curé était au comble de la joie. Son idée avait eu un plein succès.
— Notre-Dame de la Garde m'a bien inspiré, disait-il. Ils ont bien pu rire de moi dans leur barbe au ministère ; niais je savais que j'avais raison. Les marsouins n'ont qu'à se bien tenir.
— Faisons une ovation au capitaine pour son succès ! continua-t-il enthousiasmé.
A.U retour de Jacques, la foule massée sur la grève le reçut au milieu des applaudissements.
— Vive le Capitaine Vigneault !
— Mort aux marsouins !
— Vive notre bon curé ! dit seul Pierre Guillou, et la foule répéta les mêmes vivats après lui.
— Remercions Notre-Dame de la Garde ! dit le curé, se mettant à genoux après avoir enlevé son chapeau.
C'est au milieu de cette prière que le Capitaine mit le pied à terre la figure toute rayonnante de bonheur et qu'il se joignit aux villageois dans leurs actions de grâces.
Antoinette Dupuis, que la nature n'avait pas gâtée, mais qui possédait une facilité de parole remarquable y alla de son petit boniment.
— Monsieur le capitaine, nous sommes ravis de vous.
— J'avoue, Mademoiselle, que j'éprouvais plus de fierté quand j'avais descendu un « Fokker » allemand qu'à la vue de trois cents marsouins à mes pieds, dit d'un air mi-fier, mi-modeste le jeune et beau capitaine.
— Oh ! Que ça devait être beau, en effet, reprit la garde-malade enthousiasmée. Mais avouez que ce n'est pas banal, trois cents marsouins pour un premier coup de ligne.
— C'est à croire que je deviendrai un grand pêcheur, mademoiselle !
— Pêcheur de perles ? dit Antoinette, d'un air suggestif.
— Non, répondit d'un air grave le capitaine. Je crains de devenir un pêcheur de compliments.
— Vous êtes maussade comme un Québecquois, capitaine.
— Si ça s'attrape, mademoiselle, j'y prendrai garde. La garde-malade s'éloigna d'un petit air boudeur, pendant que la foule s'amusait de la réponse du capitaine.
— Vite, à l'œuvre, dit le curé. Il ne faut pas perdre le fruit de notre travail. Trois cent douze marsouins, ça vaut de l'argent. (pages 75-76)

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