26 décembre 2010

Les étrennes

La foule circule joyeuse,
Et tous les marchands de joujoux
Ont la figure radieuse,
Près de leurs piles de gros sous.
Les réverbères, sur la neige,
Jettent leurs reflets tremblotants,
Et les boutiques qu'on assiège
Ouvrent leur pointe à deux battants.

Car, c'est ce soir la grande veille,
C'est la veille du jour de l’an ;
Et, pendant que Bébé sommeille,
Soit le papa, soit la maman
S'en va de boutique en boutique
Choisir, de l'œil et de la main,
Quelque chose de magnifique
Pour surprendre Bébé demain.

L'emplette se fait et s'emporte,
Et puis, mystérieusement,
On arrive, on ouvre la porte
Sans faire de bruit. Doucement
Sous les oreillers on dépose
La bonbonnière, et, près du lit.
Les jouets dont le bébé rose
Va rêver pendant cette nuit

Car, depuis la Noël, on songe
Aux étrennes. Tous les enfants
Trouvent que cela se prolonge
Et comptent, pensifs, les instants.
Mais, c'est la dernière journée,
Ils se sont endormis joyeux ;
Demain, c'est la nouvelle année,
Demain, comme ils seront heureux I

Enfin le jour commence à naître.
Vous les entendez s'éveiller
Et puis, sans faire de bruit, mettre
Une main sous leur oreiller.
Hier, ils avaient, dans leur prière,
Fait bien des demandes aux cieux :
Ils ont trouvé la bonbonnière,
Entendez-vous leurs cris joyeux ?

Mais ce n'est pas tout, une traîne,
Un cheval de bois, des pantins,
Un sabre brillant et sa gaine,
Un tambour (hélas !), des patins.
Leurs deux yeux, devant ces merveilles,
Se chargent de reflets touchants :
Vite, bouchez-vous les oreilles,
Car le tambour va battre aux champs.

Après, c'est la petite flûte
Qui chante d'un ton aigrelet,
Et Bébé qui fait la culbute,
Blessé d'un coup de pistolet.
C'est un vacarme épouvantable
Et l'on ne s'entend plus parler :
Mais, pour ce jour, on est capable
De laisser l’orage souffler.

Jouez, enfants, faites tapage,
Criez, courez, c'est votre tour,
Et c'est le nôtre d'être sage.
Quand nous n'y serons plus, un jour,
Vous vous rappellerez, sans doute,
Entendant le tambour gronder,
Qu'au jour de l'an, le père écoute,
Et que Bébé doit commander.

(Napoléon Legendre, Les Perce-neige, Québec, Typographie C. Darveau, 1886, p. 181-186)

Aucun commentaire: