28 septembre 2009

Le Poids du jour

Ringuet, Le Poids du jour, Montréal, Les éditions Variétés, 1949, 411 pages.

Dans une courte préface, Ringuet précise qu’il veut raconter l’histoire d’un homme qui « comme tant d’autres [...] porta longuement le poids du jour ».

Le roman se présente en trois parties, elles-mêmes divisées en chapitres.

Hélène et Michel
L’action se passe à Louiseville et s’étend sur une vingtaine d’années. Le point de vue privilégié, c'est celui de Michel Garneau, le fils de Ludovic et Hélène Garneau et le filleul d’un certain Monsieur Lacerte. Michel forme avec sa mère un couple fusionnel. « Michel grandit ainsi au seul contact de sa mère qui de plus en plus résumait pour lui l’humanité supérieure, celle des grandes personnes. » Cet enfant solitaire rêve de devenir musicien. Son père, alcoolique, est serre-frein au Canadian Pacific et n’habite pour ainsi dire pas la maison. Son parrain, un veuf et un homme d’affaires puissant, le reçoit régulièrement. Michel a une amie d’enfance que sa famille finit par éloigner lorsque vient l’adolescence. Quand son père si haï décède, Michel est obligé de remiser ses rêves de musique, même s’il n’a que 18 ans. Grâce à son parrain, il obtient un travail dans une banque. Il fréquente pendant un temps une jeune fille qui le quitte sans raison. Quant à sa mère, grâce au parrain de Michel, elle peut ouvrir un petit commerce de chapeaux. Quelques années passent et sa mère, si belle à ses yeux, commence à dépérir. Elle refuse de voir les médecins de ville et meurt. Après les obsèques, Michel se rend à Montréal pour des vacances. Chez son parrain, installé à Montréal depuis quelques années, il découvre un secret : en fait, son parrain est son père, donc il est un bâtard, ce dont tout le monde de Louiseville se doutait. Il comprend tout d’un coup pourquoi les gens semblent le tenir à l’écart. On est en 1914. Sur un coup de tête, il s’engage dans l’armée.

Les antipodes
Nous sommes 1918. Michel Garneau a été réformé pour cause de pieds plats, et il a passé la guerre dans une usine d’obus à Montréal. Trois ans plus tard, Michel Garneau, qui a changé son nom en Robert M. Garneau, habite Outremont et est devenu propriétaire d’usine. Il a épousé Hortense, une jeune femme de bonne société, qui lui a donné deux enfants, Lionel et Jocelyne. Sa femme court les activités mondaines, ce qu’il approuve puisqu’elle peut ainsi servir ses intérêts, car lui n’a qu’une idée en tête : devenir riche, puissant et se venger du monde entier. Le temps passe, survient la Crise : il réussit à passer à travers sans problème, ne s’étant pas laissé prendre par l’agiotage environnant. Sur le plan personnel, son univers s’assombrit. Après 17 années de mariage, sa femme meurt subitement. Son garçon est expulsé de l’école et se compromet dans une affaire de trafic d’alcool. Il l’expédie aux États-Unis pour que son nom ne soit pas entaché. Il se retrouve seul avec sa fille Jocelyne et découvre qu’elle ressemble beaucoup à sa propre mère, à qui il en veut toujours de lui avoir caché sa bâtardise. On lui fait une bonne offre pour son usine et il décide de la vendre. Il n’est pas millionnaire, mais riche. Il décide de faire un cadeau à sa fille : lui acheter le verger sur les pentes du Mont St-Hilaire qu’elle désire tant. Sans partager son enthousiasme, il la suit à la campagne.

La soumission de l’homme
Le verger du mont Saint-Hilaire est le lieu où se déroule la dernière partie. Loin de la ville, Garneau s’ennuie; en fait, il n’attend que l’occasion pour se relancer en affaires. Il n’a pas l’impression d’avoir atteint ses objectifs. Mais sa santé déclinante tempère ses ardeurs. La présence de sa fille Jocelyne, bientôt mariée à Alain, lui devient de plus en plus indispensable. Sa fille, elle, vit un bonheur complet, encore augmenté quand elle met au monde un petit garçon, Michel. Quant à son fils Lionel, il s’engage dans l’aviation, quand les Américains décident de s’impliquer dans la Deuxième Guerre mondiale. Il sera porté disparu, emprisonné, puis rapatrié à la fin de la guerre. Quand il revient finalement au pays, Garneau espère bien que celui-ci pourra réaliser son rêve, mais son rêve tourne court quand Michel lui annonce qu’il entend retourner aux États-Unis. Tranquillement, Garneau se réconcilie avec son passé. Tranquillement, il se désintéresse du monde des affaires et abandonne ses rêves de richesse et de vengeance. Tranquillement, il apprend à apprécier sa nouvelle vie à la campagne. À la fin du récit, Jocelyne annonce à son père qu’elle est de nouveau enceinte et que sa petite fille se prénommera Hélène.

Ce roman a, quant à moi, deux grandes qualités : d’une part, Ringuet a su nous présenter le milieu des affaires de l’entre-deux-guerres de façon crédible; d’autre part, à l’instar de Gabrielle Roy et de Roger Lemelin, Ringuet est un romancier urbain qui sait faire vivre une ville, ici Montréal. Là où Roy et Lemelin jetaient plutôt un regard social sur le développement urbain, Ringuet décrit davantage l’aspect physique de la ville, avec ses rues, ses quartiers, ses attractions.

« Chaque fois, il tournait machinalement à droite sur l'avenue Delorimier dont la longue enfilade était fermée au bout par le treillis monstrueux du pont Jacques-Cartier. Près du boulevard, cette avenue est semblable à toutes ses sœurs du quartier, à celles de toute la ville. Elle est bordée de constructions hétéroclites: brique, pierre, bois, tôle même. Garnie de boutiques: marchand de tabacs, agence de lessiveuses, barbier, échoppe de serrurier, salon de pompes funèbres. Vérolée d'affiches: modèles à longues jambes souriant aux passants de toutes leurs dents fulgurantes ou les visant de leur soutien-gorge, marin des cigarettes Player's, laines et chaton emmêlés, peinture coulant sur le monde. C'était une avenue sèche et grise où ne poussaient que les troncs morts des poteaux.

Mais passé la rue Marie-Anne, l'avenue Delorimier s'ennoblit subitement. Plus vieille de cinquante ans au moins, elle garde du temps où les seuls attelages soulevaient sa poussière l'air bonasse d'un gros bourgeois de village. Les maisons s'écartent du trottoir pour dégager les parterres généreux. Les ormes y sont si grands que les fils du téléphone passent sous leurs basses branches qu'ainsi il n'est pas nécessaire de sacrifier. » (p. 298)

Par contre, le roman dans son ensemble est loin d’être convaincant. Il me semble qu’il est moins bien écrit que les précédents, que sa composition n’est pas assez travaillée (longueurs, beaucoup de répétitions, développements secondaires inutiles…) et, surtout, que l’aspect psychologique des personnages est faible. Commençons par Michel Garneau : alors qu’il est fou de musique dans la première partie, voilà qu’il explose dans la seconde si un de ses employés se permet de siffloter un air d’opéra. Il va même jusqu’à lui faire perdre son emploi! Difficile à accepter. Il est tendre, trop tendre, dans la première partie; il devient d’un cynisme sans nom dans la seconde. Il efface complètement de sa mémoire et de sa vie sa mère morte, à qui il vouait une admiration sans limite! Tout cela, parce qu’il a appris que son vrai père était son parrain, un homme qu’il estimait pourtant plus que son propre père! Et voilà qu’il veut se venger du monde entier! Il me semble que Gratien Gélinas a beaucoup mieux traité le thème de la bâtardise dans Tit-Coq.

Il nous offre une image très négative du milieu des affaires. On ne voit que des hommes d’affaires corrompus qui frayent avec des politiciens vénaux. Garneau, lui-même, est tout à fait de ce moule. Il n'a que du mépris pour les syndicats et les timides lois qui régissent l’organisation du travail. La fin justifie les moyens. Et c’est aussi vrai en politique : on n’y entre pas « pour servir, mais pour se servir ».

Extrait
Robert regardait le paysage qui une fois de plus allait s'engloutir dans le gouffre de la nuit. Une fois de plus, demain, ce décor renaîtrait purifié, éternellement jeune, vivant lui aussi dans la succession infinie des jours et des années.
Il sentit que ce lieu-ci, il ne désirait plus le quitter.
Cette plaine, cette montagne, ces arbres, ce ciel, ce verger, ces fleurs, cette douceur du soir, cette ombre même, et cet hier vécu, et ce demain promis, et les choses, et les êtres, tout, tout cela était à lui. Il se sentit riche de tout cela qu'insensiblement il avait acquis par droit d'occupant. Auprès de son fils, de cet homme de trente ans dont les tempes déjà se dégarnissaient, dont le regard était le sien, dont le front avait la barre dure des Garneau, dont le visage était marqué du stigmate de la guerre, Robert Garneau sentit son âge. Il perçut le faix de la vieillesse qui chaque jour pesait un peu plus sur ses épaules moins ardentes.
N'avait-il pas mérité enfin le repos et la paix?
Le repos et la paix! Pour la première fois, il en sentait distinctement le désir. Et pour que cela devînt ainsi sensible, ne fallait-il pas que cela eût longtemps couvé en lui, ignoré?
Toute sa vie, sa vie d'homme surtout, ses quarante ans de vie d'homme, il n'avait rien trouvé de ce qu'il cherchait. Et vraiment, qu'avait-il cherché? Une victoire. Il n'avait point vaincu. Une vengeance? Elle ne lui avait pas été donnée. Pourtant, il avait ce soir le sentiment que ce qu'il avait si longtemps cherché, il l'avait enfin trouvé.
Les arbres déjà n'étaient plus qu'un écran noir imprécis sur le pâle horizon de l'occident.
Sans qu'ils l'eussent entendue venir, Jocelyne se trouva à côté d'eux. Ils étaient là, tous les trois, muets, sans contact ni de la main, ni de la voix. Et pourtant jamais ils n'avaient été plus unis. (p. 409-410)

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