5 juin 2015

Geôles

Michelle Lalonde, Geôles, Montréal, Éditions d’Orphée, 1959, s.p. (Illustration de Madeleine Morin)

Le recueil s’ouvre sur un « paysage » d’apocalypse : « un homme marche seul  / de par les rues pavées de cendres des cités éteintes / le ciel saigne sur lui »; et se referme sur la mort cosmique du groupe auquel appartient le sujet : « et le blême reflet de nos mains / spectrales et fines / que hante le geste insensé de la reconquête / nos mains tardivement fébriles / crevant l’artère cosmique des sphères  / pour l’éblouissante blessure des nébuleuses ».

Entre ce début et cette fin, on y voit un individu (« je ») ou le plus souvent un groupe d’individus (« nous » ou « ils »), prisonniers de leurs peurs, de leurs « geôles » mentales, parfois menottés, dans un monde de « faux-miroirs », des individus paralysés, incapables de réaliser leurs « songes » et leurs « désirs », des individus brimés avec quelques sursauts de révolte, quand même à leur « joie », des individus « seuls » dans l’attente d’une délivrance qui ne viendra pas tout compte fait.

Il y a 21 poèmes, 15 dans la première partie intitulée « geôle » et 6 dans la seconde intitulée « les pièges entrouverts ». Déjà les deux sous-titres donnent une image du recueil. Mais il y a mieux : l’utilisation du motif de la main (les doigts, la paume, le poing) présent dans 17 poèmes. Bien sûr, la main c’est le symbole du faire, de l’action. Je n’ai pas envie de décortiquer davantage le motif, il suffit de lire tous ces passages pour comprendre l'inutilité de ces mains, tantôt blessées, tantôt combattantes, tantôt vaincues  : « silence de nos paumes sereines »; « j’ai pitié de nos mains disjointes »; « nos mains trouées »; « paumes vaincues et ravagées »; « doigts crevés »; « mains maudites »; « nos mains sont lourdes »; « nos doigts meurtris »; « nous crispons nos poings »;  « nous avons déchiré nos fragiles paumes »; « les mains chargées des débris d’un fol orgueil »; « mais voici ma main / posée sur la braise / en guise de lanterne »; « on les a condamnés pour éternellement / à joindre leurs mains / sur le vide immense de leur détresse »; « leurs mains jonchées de cadavres de rois étranglés »; « leurs poings sanglants / levés à la face des mondes balafrés d’aube »; « et leurs mains malhabiles / qui cherchaient vainement des gestes »; « ils n’ont plus de paumes »;  « ils avaient cédé leurs deux  mains / au premier mendiant venu »; « qu’ai-je de mes deux mains ferventes / façonné pour l’exacte rédemption de nos désirs »; « j’ai des limaces / au lieu de mes mains »; « je cherchais ta main couleur de givre »; « j’ai mes doigts comme cinq mauvaises ronces »; « nos mains tardivement fébriles ».

On ne peut pas s’empêcher de penser au  Tombeau des rois d’Anne Hébert (un peu aux Îles de la nuit aussi, par le ton et la parenté de certains thèmes), quoique le traitement soit ici plus lyrique, plus emporté. À cause des sentiments d’emprisonnement, d’impuissance et de révolte contenue, il est tentant de faire un rapprochement avec ce que certains ont appelé les « poètes de la solitude », même si Lalonde donne beaucoup plus dans le traitement social que Garneau, Hébert et Grandbois. Ceci dit, je ne voudrais pas laisser croire que ce recueil n’est qu’une pâle imitation de ses prédécesseurs, il y a déjà les années 60 dans cette poésie. Un peu comme Miron et les poètes de l’Hexagone (je ne comprends pas que ce recueil n’ait pas été repêché par l’Hexagone), Lalonde fait l’état des lieux et traduit ce climat de colère mal contenue qui va s’exprimer, jusque dans la violence, au début des années 60.

combien doux

combien doux
combien doux l’exil
combien parfaite la solitude

nous hantons les rivages verts
d’une île à la dérive
un seul horizon nous garde
impassible et fixe

nous projetons notre ombre gigantesque
sur toute la mer
nous sommes démesurés
vastes de tout nous-mêmes
nos jours sont sans mesure
à la merci du seul désir

nous cueillons les petits poignards semés
au jardin de notre être

la clameur obstinée des anciens continents
nous atteint
comme un large éclat de rire

les mains chargées des derniers débris d’un fol orgueil
nous nous tenons debout droits et défiant les mondes
par ce geste vertical
de notre présence

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