23 avril 2008

Et la lumière fut

Charlotte Savary, Et la lumière fut, Institut littéraire du Québec, Québec, 1951, 224 pages.

L’action du roman se déroule sur quelques mois. Les Levasseur, une famille de la haute-bourgeoisie de Québec, sont en crise. La mère, veuve depuis longtemps, tient les cordons de la bourse, comme une naufragée qui s’accroche à un bateau en train de couler. Même si elle est très malade, elle tient le pavé haut à ses trois grands enfants qu’elle continue de contrôler. Son fils bien-aimé, Jean, un artiste bohème égoïste, la méprise, comme il méprise toutes les femmes, et prépare son départ pour Montréal. Sa fille, Régine, de retour au bercail avec ses trois enfants, depuis que son mari a fui avec sa secrétaire au Mexique, n’a qu’un but : retrouver son mari même si elle doit le partager et le faire vivre. Quant à son autre fils, Paul, un avocat idéaliste, il tient en quelque sorte le rôle du père absent. C’est le personnage principal du roman. Encore dans la vingtaine, ayant eu quelques déconvenues amoureuses, il vit difficilement sa solitude, incapable de trouver une femme qui répondrait à ses hauts standards moraux. Il vient de quitter Simone, une jeune veuve, croyant qu’elle ne cherchait en lui que la sécurité.
Paul défend en cour criminelle Marie-Ange Lanthier, une pauvre fille accusée d’avoir tué son amant. Ce procès va susciter chez lui toute une réflexion sur l’amour, dans tous les sens du terme : l’amour entre un homme et une femme, l’amour familial, l’amour entre les humains, l’amour de Dieu.

Quand madame Levasseur meurt, Paul se retrouve seul avec les trois enfants de sa sœur, et quelques serviteurs, dont la vieille Minnie, qui joue depuis toujours la mère substitut. Il réussira à sauver Marie-Ange Lantier de l’échafaud, mais elle sera quand même condamnée à dix ans de travaux forcés, ce qu’il vit comme une défaite. Pourtant tous les événements des derniers mois lui indiquent qu’on ne peut pas vivre sans une éthique de vie dans laquelle on trouve l’amour, la bonté, la miséricorde, la compassion, la fraternité... Il finit par voir les qualités de cœur de Simone et se rapproche de la jeune femme.

C’est un roman typique des années cinquante. L’histoire donne lieu à de longues discussions sur l’ordre moral qui régit la société. Paul est à la croisée des chemins. Sa vie semble n’aller nulle part. Le spectacle que lui offrent les siens est plutôt désolant. Sa mère, abandonnée par son mari, a transformé son manque d’amour en avarice et en sécheresse de cœur. Sa sœur Régine est prête à quitter ses enfants, à sacrifier sa part d’héritage et à accepter de partager un mari qui ne l’aime pas. Son frère traite les femmes comme des beaux objets dont il se débarrasse quand il en a fait le tour. Heureusement il y a aussi la vieille servante Minnie qui leur a consacré sa vie et ses amours. Il y a aussi Louis, le copain de jeunesse et l’amoureux rejeté de Régine, devenu curé, qui témoigne en faveur de l’amour fraternel lequel, à défaut de régler toutes les injustices, rend la vie meilleure. Et il y a aussi Simone, dont il finit par découvrir les qualités de cœur. On se retrouve devant deux types de personnages : ceux qui ont décidé de tout brûler sur leur passage et ceux qui cherchent à apaiser leur mauvaise conscience en faisant appel à de nobles sentiments. Triste portrait de la grande bougeoisie.

Toute cette discussion autour de l’amour est intelligente, mais elle alourdit le roman de
Charlotte Savary au-delà de toute limite acceptable. Les personnages discutent, discutent et discutent encore, mais n’agissent pas devant nous. ***


Extrait
Notre clan rongé par l'égoïsme s'est désagrégé... Notre mère disparue. Régine partie, les enfants qui restent. La solitude s'épaissit autour de moi. Une solitude que je ne pourrais supporter si, par instant, ne la perçait un rayon de cette présence divine, qui a suivi l'entrée de Marie-Ange Lantier dans ma vie. S'il y avait eu plus d'amour entre nous... Il faut pardonner. C'est cela la charité. Ne pas juger, nul ne sait le poids du joug sous lequel les êtres succombent. L'effrayante vérité de certain visage, le masque tombé. La douleur reniée qui coule comme un filet de pus à l'intérieur, infectant tout sur son passage. Combien nous avons besoin de nous sentir aimés pour être heureux !
[...]
La pensée de Simone m'accompagne comme un remords. Fragilité de la femme qui est sa plus grande force. Elle nous laisse inquiet, nous avons peur d'être trompés. Mais où commence la duplicité, où finit la sincérité ? Des êtres différents et pourtant faits pour s'entendre et se joindre. Ce n'est pas seulement l'attrait physique, si puissant qu’il soit, qui nous porte vers la femme, mais aussi l’espoir de trouver un refuge.
L'homme tout au long de la vie garde la nostalgie des genoux maternels. L'homme né de la femme retourne à la femme... infailliblement ! Notre égoïsme destructeur, aveugle... je suis aussi le fils d'Armand Levasseur. Ce qui attire et répugne dans la femme, c'est sa faiblesse, notre pierre d'achoppement. Mais c'est nous autres, hommes, qui avons créé le mythe de la femme, l'avons modelé selon nos désirs pour mieux entretenir sa légende. Elle est ce que nous voulons qu'elle soit ! Nous sommes souvent punis de notre égoïsme et de notre sensualité: le jouet précieux se casse, la poupée se dérobe à nos caresses, lasse de sourire au commandement. De notre compagne, de celle qui partage avec nous le royaume de la terre, nous avons fait un instrument de plaisir ! Et de hausser les épaules devant la femme, rivale de l'homme, de nous draper dans la supériorité de notre intelligence, de tâter la résistance de nos biceps — Comme si l'homme et la femme pouvaient être rivaux ! Différents pour mieux se compléter en s'unissant, ils ne sauraient entrer en lutte sans rompre l'harmonie de l'Univers. La rivalité de l'homme et de la femme: idée aussi absurde que monstrueuse. L'orgueil nous égare tous. Seulement il renaît toujours de ses cendres, comme le phénix de la fable. Nous croyons naïvement l'avoir terrassé et il redresse la tête plus robuste que jamais. Cet attachement à notre jugement propre, cette foi en notre expérience, source d'injustice, peut-être ? (p. 194-195)

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