5 janvier 2007

«Je regarde dehors par la fenêtre» de J.-A. Loranger


Je regarde dehors par la fenêtre.
J'appuie des deux mains et du front sur la vitre.
Ainsi, je touche le paysage,
Je touche ce que je vois,
Ce que je vois donne l'équilibre
À tout mon être qui s'y appuie.
Je suis énorme contre ce dehors
Opposé à la poussée de tout mon corps ;
Ma main, elle seule, cache trois maisons.
Je suis énorme,
Énorme...
Monstrueusement énorme,
Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.

( Jean-Aubert Loranger, Les Atmosphères )


Un observateur s'approche au plus près d’une fenêtre et regarde dehors. Son visage et ses mains sont collés contre la vitre. Le paysage ne s'est pas imposé, il est allé vers lui. Il s’approche tant et tant que son regard n’est plus limité par le cadre de la fenêtre. Il peut embrasser tout un pan de paysage, ce qui ne serait pas possible s’il restait à distance de la vitre. Par contre, cette proximité abolit la possibilité que l’intérieur de la demeure soit reflété par la vitre et, d'une certaine façon, gomme tout ce qui est dedans. Bizarrement, même en ayant le front collé contre la vitre, il continue de voir sa main qui cache trois maisons. Il faut supposer que sa main est près de son visage. Il dit qu’il touche à ce qu’il voit, mais la fenêtre sert de rempart entre l’observateur et l’environnement extérieur. Et comment pourrait-on toucher un paysage? N'est-ce pas le propre du paysage d'être observé de loin? Et pourquoi rester à l'intérieur s'il est désireux de toucher le paysage? 

La suite est affaire de résistance, comme si le dehors demeurait impénétrable pour le sujet. Le mot « appui-appuyé » revient trois fois dans le poème. Il s'appuie « contre ce dehors ». On s'appuie contre ce qui est solide. Le dehors s’oppose à la « poussée » de son corps, ce qui rend la recherche d'équilibre plus précaire. Comme si le sujet et le dehors rivalisaient de force. Pour maintenir cet équilibre, le « je » devient « monstrueusement énorme ». Est-ce sous l'effet de ce grossissement que le monde extérieur s'est « solidarisé »? L'hypothèse est défendable. Comme si c'était l'action du sujet-poète qui donnait forme au réel, qui lui permettait de se solidifier.

On pourrait penser que le regard va déformer ce qui est regardé, comme c'est le cas pour sa main qui cache trois maisons. Mais bizarrement c’est l’observateur qui est déformé par ce qu’il voit/touche. Il gonfle, gonfle monstrueusement. On comprend que ce qui est important, ce n'est pas ce qui se passe dehors, mais ce qui arrive au « je ». Le mot « énorme » est répété quatre fois. Pourquoi cette insistance? Comment expliquer ce grossissement? J'y vois davantage le désir de maintenir l'équilibre entre le dehors et le dedans que la volonté de s'opposer au réel.

Reprenons au début. Deux univers se heurtent, le dedans et le dehors, le je et le monde. Le sujet trouve son équilibre en s'appuyant sur le monde extérieur. Pas besoin de s'imprégner plus à fond du paysage : il s'appuie, il observe, il touche. Entre autres significations, on pourrait y voir le travail difficile et jamais achevé du poète qui essaie de donner forme à son univers en s'appuyant sur le réel.

Jean-Aubert Loranger sur Laurentiana

1 commentaire:

Anonyme a dit...

C'est un poème très beau et raffiné. Le sens figuré est merveilleux. Par contre,sa signification est très complexe...

Belles explications Mr. Lessard, vous m'avez beaucoup éclairée dans mon travail sur ce poème


De: .... Une étudiante de 3ième secondaire