2 janvier 2007

Pêcheurs de Gaspésie

Marie Le Franc, Pêcheurs de Gaspésie, Montréal, Fides, 1963, 188 p. (1re édition : 1938)

L’essentiel du roman se déroule sur l’île Bonaventure, dans les années 1930, alors que l’ile achève de se dépeupler.

John Bradley et Marie Lauzon sont voisins. Autrefois, Marie a rejeté l’amour de John pour un petit différend. Elle a épousé un autre homme, a quitté l’île, a été malheureuse en ménage, a eu un enfant, Adhémar, et, son mari étant mort, est revenue, désireuse de retrouver John qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Lui, Irlando-jerséien, est resté célibataire, même s’il a élevé deux orphelins, partis pour la ville depuis. John et Marie sont maintenant dans la quarantaine, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, mais leur relation demeure amicale, John restant sur son quant-à-soi.

Cet automne-là, deux étrangers viennent passer l’hiver sur l’île. Il y a un marin naufragé, John le Rouge, et une nouvelle maîtresse d’école très délurée, Florence Letellier. Celle-ci se plaît à séduire les hommes. Elle est hébergée par Marie Lauzon. John Le Rouge, lui, a été sauvé par John Bradley qui l’héberge moyennant quelques services. Les deux hommes sont devenus très amis.

L’hiver vient. Pour passer le temps, on organise des veillées, souvent chez Marie Lauzon. Les deux John courtisent la belle Florence, qui n'a que faire d’eux, elle qui rêve de vivre comme les touristes américains qui envahissent Percé, l’été venu. L’hiver passe et seuls de petits événements viennent animer leur vie : la confection du pont de glace et les visites à Percé, les préparatifs du temps des fêtes, la police montée qui arrête des passeurs d’alcool. L’auteure raconte l’amour secret de Marie pour John, sa peine de voir qu’il court la grande Florence. Elle décrit de l’intérieur l’amour-réticence de John pour Mary. À ceci s'ajoutent des événements sans liens avec l’intrigue principale, par exemple l’aventure de quatre jeunes bootleggers emprisonnés à Percé.

Le printemps revient et les deux « survenants » quittent l’île. Lors d’un voyage en train vers Montréal (le CN organise une excursion à bon prix pour la Saint-Jean), John et Marie se rapprochent. De plus, Adhémar ayant décidé de quitter l’île pour Gaspé, seuls avec eux-mêmes, ils finissent par abattre le dernier mur qui les séparait.

Faut-il y voir un rapprochement entre les deux solitudes? Je ne crois pas. Il me semble que Le Franc n’a pas de telles ambitions. Remarquons toutefois que les Gaspésiens sont fascinés par les touristes américains et qu’ils s’accommodent très bien des Anglais qui vivent avec eux sur l’ile. On ne peut pas dire que la vision des Indiens soit aussi sympathique. Tout compte fait, Le Franc décrit plutôt ce moment charnière dans l’histoire du Québec, amorcé au début du siècle, quand la campagne se vide au profit de la ville. Elle montre l’extrême pauvreté des pêcheurs, leur désir de partir. La ville est perçue comme négative, mais elle est en quelque sorte le passage obligé vers de meilleures conditions de vie. Elle n’a pas cette image de repoussoir, si fréquente dans les romans du terroir. Roman très attachant, ne serait-ce que pour saisir un peu de cette vie qui animait l’île Bonaventure, quand elle était habitée. ****½

ExtraitDans l’extrait qui suit, c’est le curé (adepte de Mussolini) qui parle. Ce curé est devenu saleur parce que ses paroissiens sont incapables de lui payer la dîme.

— Selon vous, M'sieu le Curé, qu'est-ce qu'il faut faire ?
— Le problème dépasse les bonnes volontés individuelles. Le clergé ne peut pas tout entreprendre. Il faudra une réorganisation du pays qui viendra de haut. La Gaspésie, « le paradis des touristes » selon le slogan à la mode. Hé oui, si le tourisme était organisé. Tout manque: pas de journaux pour crier les besoins de la province. Il y a bien une feuille de chou venue d'ailleurs qui circule ici: ce qui s'y trouve de gaspésien ce sont simplement les courriers de paroisses annonçant les mariages et les baptêmes. Pas de petites industries; pas de marchés: il faut recourir à Toronto et aux Provinces Maritimes pour se vêtir et s'alimenter. Le pêcheur lui-même achète tout ce dont il a besoin. Bas, bottines et tricots, chandelle et savon, on ne fabrique plus rien à la maison. Dès qu'il a pris pour cinq piastres de poisson, il court chez le marchand général. Il est content quand il a à souper, et il ne pense pas au déjeuner du lendemain. La pêche se meurt parce que personne ne la protège. Pas de réfrigérateurs pour le hareng sur la côte; pas de train de marée pour les grands centres. La police n'existe pas dans la plus isolée des provinces. La justice prend trop de temps à sévir. On est encore comme des sauvages. Personne n'entend parler de bibliothèques ou de cinéma, de séances récréatives où l'on ressusciterait nos chansons de folklore. Tiens, nous aurions besoin d'un Mussolini ! (p. 185)


Marie Le Franc sur Laurentiana
Hélier fils des bois

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