Saint-Denys Garneau, Regards et Jeux dans l’espace, Montréal, Chez l’auteur, 1937, 84 pages.
Hector de Saint-Denys Garneau et Regards et Jeux dans l’espace ont marqué l’histoire de la poésie québécoise. Alors que le Québec était enlisé dans la poésie régionaliste et dans l’esthétique romantico-parnassienne, Garneau innove en proposant une poésie moderne, à l’heure de l’Europe : il a lu les surréalistes et Éluard, mais aussi Reverdy et Supervielle. Froissé par la réception critique de son livre, il le retire du marché, abandonne progressivement ses activités littéraires, quitte la ville pour se réfugier à Sainte-Catherine-de-Fossambault, là où vit également sa petite cousine, Anne Hébert. La publication posthume des Solitudes et de son Journal témoigne d’une recherche spirituelle exigeante, mais aussi d’une culpabilité destructrice. Accuser la société québécoise de l’époque, ses amis intellectuels n’ont pas manqué de le faire. Garneau est mort à 31 ans.
Le recueil s’ouvre sur la joie malicieuse des enfants à construire le monde, comme le poète le fait avec les mots : « Un enfant est en train de bâtir un village / C'est une ville, un comté / Et qui sait / Tantôt l'univers. » Cependant le jeu résiste mal à l’épreuve de la réalité : « Mes enfants vous dansez mal / Il faut dire qu'il est difficile de danser ici / Dans ce manque d'air / Ici sans espace qui est toute la danse. »
Le recueil se poursuit dans la contemplation de paysages qui exultent de lumière : « Ô mes yeux ce matin grands comme des rivières / Ô l'onde de mes yeux prêts à tout refléter ». L’art prolonge la nature : « Toute la respiration des champs a trouvé ce petit ruisseau vert de son pour sortir / A découvert / Cette voix verte presque marine / Et soupiré un son tout frais / Par une flûte. »
Pourtant, le jeu, la contemplation ou même l’art ne réussiront pas à conjurer les démons intérieurs du poète : c’est la chute progressive vers la solitude, l’ennui, l’impuissance, l’incompréhension, l’enlisement : «Un homme d'un certain âge / Plutôt jeune et plutôt vieux / Portant des yeux préoccupés / Et des lunettes sans couleur / Est assis au pied d'un mur / Au pied d'un mur en face d'un mur ». C’est la fermeture à l’autre, tenu à distance : « Moi ce n'est que pour vous aimer / Pour vous voir / Et pour aimer vous voir / Moi ça n'est pas pour vous parler / Ça n'est pas pour des échanges / conversations / Ceci livré, cela retenu / Pour ces compromissions de nos dons »
Le recueil s’achève par le repli stoïque d’un être dévoré de l’intérieur par un oiseau carnassier. « Je suis une cage d'oiseau / Une cage d'os / Avec un oiseau / L'oiseau dans ma cage d'os / C'est la mort qui fait son nid ». Dans le dernier poème, « Accompagnement », le poète se projette dans un futur problématique, se délestant d’une partie de son identité, au profit d’un étranger, qui n’est qu’un double de lui-même : « Je me contente pour le moment de cette compagnie / Mais je machine en secret des échanges / Par toutes sortes d'opérations, des alchimies, / Par des transfusions de sang / Des déménagements d'atomes / par des jeux d'équilibre // Afin qu'un jour, transposé, / Je sois porté par la danse de ces pas de joie / Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi / Avec la perte de mon pas perdu / s'étiolant à ma gauche / Sous les pieds d'un étranger / qui prend une rue transversale. »
Regards et Jeux dans l’espace fait appel à une riche symbolique (l’eau, l’arbre, le soleil, les mains, les fontaines, l’oiseau…), le style est très dépouillé, parfois à la limite de la rectitude syntaxique. Garneau disait de ses poèmes que « leur charme procède d'une certaine mélancolie poétique fluente. Ils sont attachants par un certain sens de l'irrémédiable. »
Regards et Jeux dans l’espace est peut-être bien le recueil phare de la poésie québécoise. Après une période de désaffection, dans les années soixante, l’œuvre de Garneau a retrouvé sa place, d’autant plus facilement que son esthétique est proche parente de la sensibilité contemporaine. On ne compte plus les études, souvent le fait de poètes, sur Garneau. Deux éditions de ses œuvres complètes ont été réalisées : celle de Jacques Brault et Benoit Lacroix et celle de Gisèle Huot. Le seul regret que j’ai par rapport à Garneau, c’est qu’en 1949, ses amis n’aient pas opté pour une édition séparée des Solitudes. Il me semble qu’on nous a privé d’un livre (c’est le bibliophile qui parle) et, dans une certaine mesure, qu’on a dénaturé Regards et Jeux dans l’espace, le seul recueil publié sous la surveillance de l’auteur. Saint-Denys Garneau sur Laurentiana
Regards et Jeux dans l'espace
"Cage d'oiseau"
De Saint-Denys Garneau
Journal
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Regards et Jeux dans l'espace
"Cage d'oiseau"
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