25 octobre 2010

Séquences de l’aile

Fernand Ouellette, Séquences de l’aile, Montréal, L’Hexagone, 1958, 53 pages.

Dans Séquences de l’aile, on retrouve la tension entre le matériel et l’immatériel déjà présente dans Ces anges de sang. L’ange tente par tous les moyens d’échapper aux contingences terrestres. À cet égard, quelques titres sont assez parlants : « Audience au plein de l’espace », « Langue de l’aile », « Cinéma cosmique », « Doigts fusées », « Pelure de ciel », « Passeport des étoiles ». Les mots « élévation », « ascension », « envol », « altitude », « cosmique », « ciel » me viennent à l’esprit pour décrire sommairement le recueil. Un poème est dédié à Marc Chagall : on se rappelle comment ses personnages, humains et animaux, font peu de cas de l’attraction terrestre. Il en est ainsi chez Ouellette.

Presque tous les poèmes de la première partie se présentent comme une recherche de la transcendance. On serait peut-être tenté d’y voir la volonté de fuir la réalité pour s’exiler dans le rêve ou dans une spiritualité désincarnée. En fait c’est beaucoup plus complexe que cela. Je ne pense pas qu’on puisse y lire un refus du monde; je dirais même que le poète tente de raccrocher cette transcendance au réel. Voyons quelques passages qui illustrent un peu tout cela. Souvent il y a donc ce mouvement d’élévation : « Nos alphabets mûrissent sur des toits qui montent »; ou encore : « Comme un barrage ma poitrine monta le long du monde ». Ou encore : « Tout le délire d’un regard, la gravitation d’un oiseau déliant les édifices ». La femme est aussi promesse de voyage cosmique : « Femme au sang obscur qu’un germe habite comme une élégie de laine : // Ta pure extase est passeport des étoiles ». Parfois, ce sont de purs déplacements dans l’espace : « Épopées de haut vertige! // Quand les poitrines bolides de l’espace relient cent villes d’étoile » Parfois, on a plutôt l’impression d’un double mouvement : « Car l’atterrissage d’un ciel à nos lèvres se prépare. // Et sur terre, par un air de guitare, nos artères prolongent les gratte-ciel ». Parfois le matériel s’abreuve de l’immatériel : « Voici le frais manège-à-planètes! Torse, musique et plante respirent de l’étoile. » On trouve aussi d’autres types de déplacement, d’échange. Par exemple, n’a-t-on pas l’impression que le réel valse dans cette strophe : « Aucun sanglot ne crépite dans ma gorge. C’est le signal pour de longues migrations d’immeuble au pays, de lointaines migrations de seins dans ma tête. » D’autres échanges intersidéraux ont lieu et cette fois au cœur même de l’humain : « Vers la paix des cuisses et de l’aine aquatique, douloureux piéton, vers le chaste organe qui se charge de nébuleuses. »

Le recueil compte deux autres parties. « Radiographie d’un jour » est une suite de quatre poèmes qui prolongent la partie antérieure. On peut y lire une critique de la vision immanente du monde: « Les voici leurs dieux gantés de dividendes, leurs bras de soie battant des boulons, battant des mesures de corbeau au blanc des tempes hautes. // Dernière édition de l’homme! Le miracle s’amincit aux rouleaux des rotatives. » Le poète-philosophe se sent étouffé dans ce monde rétréci : « De l’Orient à l’Occident les climats délirent. O Verbe! Où neige-t-il de l’air? »

« Quatuor climatisé », la partie qui vient clore le recueil, dédié « à l’esprit d’Ionisation d’Edgar Varèse », est aussi une suite de quatre poèmes. En voici le début : « Ici s’ébranle le panorama des klaxons. Ah réveillez les courbes de mousse au large des buildings. // Il y a croissance de corps nickels à travers le temps ». On dirait que les limites du monde tangible s’estompent, que le temps, la matière et l’humain procèdent à des échanges d’énergie pour recréer un maelstrom de début du monde : « Café moka! La Presse! Rue Sainte-Catherine! L’odeur des banques se mêle aux brises de l’enfance. Au long des devantures, les passants surchauffent un ciel éteint. » Ou encore : « Le choc des os calfeutre le frais champagne. Bulles de lune. Bulles de chair. Ventilateurs aspirent la vie mécanique! ». Pour mieux illustrer cette cosmogonie, je vous livre en entier le dernier poème du recueil. Remarquez les synesthésies, les mouvements de contraction et d’expansion et tous ces échanges temps-espace.

Les pas pierreux du pouls battant mes tempes. Mon cœur propage aux veines des télégrammes de glace. Sons de sève. Ciel d'horloge. Oxygène!

A l'horizon de l'outil s'engourdit la lumière. Tempo de bielles. Vibrations de rails. Sur le dur de l'échine bondissent les électrons de l'envol.

Un paysage se condense, se condense. Mes mains téléguident des aubes. Le temps s'élargit, la tête s'élargit. Mon œil propulse des aigles!
Poésie difficile, très intellectuelle, certes! Les lecteurs pressés que nous sommes n’y trouvent pas l’accroche facile qui permet de classer un recueil et de passer au suivant. Malgré la difficulté de lecture, on ne peut qu’admirer cette démarche d’une profondeur peu commune et ce feu d’artifices verbal que nous offre Fernand Ouellette.

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