11 octobre 2010

Deux sangs

Gaston Miron et Olivier Marchand, Deux sangs, Montréal, L’Hexagone, 1953, 67 pages. (Illustrations de Mathilde Ganzini, Jean-Claude Rinfret et Gilles Carle)

Deux sangs inaugure les désormais mythiques éditions de l’Hexagone. Désireux de donner des assisses à leurs rencontres, les fondateurs (Olivier Marchand, Gilles Carle, Louis Portugais, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret) décident de publier un recueil. Comme personne n’a assez de matériel, ils s’y mettent à deux, Gaston Miron et Olivier marchand, d’où le titre. Pour financer l'entreprise, le groupe lance une souscription auprès d'amis et fabrique de façon artisanale le livre (dans le sous-sol de Louis Portugais), tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et] spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la présente édition ». Il est dédié « aux fraternels ». La partie de Marchand (27 poèmes) est plus longue que celle de Miron (17 poèmes).

Les poèmes d’Olivier Marchand
« je vous offre / mes frissons d’extase / l’espoir de mes yeux / le serrement absolu de mes poings / un pêle-mêle d’aspirations / l’herculéenne chaleur de mon corps dompté / l’humble création de mon esprit jaseur » Marchand, dans ces quelques vers, décrit assez bien sa démarche poétique. Il me semble que cette poésie court un peu partout : on y parle beaucoup d’un passé douloureux et d’un espoir en la vie future, souvent d’amour, un peu de religion, à peine du pays. Tantôt les poèmes sont de mouture classique (vers de même longueur et rimes), tantôt très populaire, parfois surréaliste. L’auteur présente sa poésie comme une « tentative de communion ».



Les poèmes de Gaston Miron
On le sait, l’écriture d’un poème, pour Miron, était longue et ardue. Une fois le « bois mort » enlevé, parfois d’un poème naissait un autre poème. Et même les poèmes déjà publiés n’étaient jamais totalement fixés, si bien qu’à sa mort certains vers sont restés « en souffrance » pour l’éternité. Douze des dix-sept poèmes de Deux sangs seront intégrés, parfois transformés, à la partie « Influences » dans L’Homme rapaillé (ma version de référence, c’est la dernière, celle chez Gallimard/NRF). Les cinq autres ne seront repris que dans Poèmes épars : ce sont « Oh secourez-moi », « Le laid », « Les bras solitaires », « Dix-neuf ans » et « Potence » : la charge émotive et un certain apitoiement un peu trop appuyés ont probablement poussé Miron à les rejeter de son œuvre maîtresse.

Qu’en est-il des modifications? Certains poèmes ont changé de titre : « Semaines », « Berceuse d'horizons » et « Ma ravie » sont devenus « Chanson », « Cantique des horizons » et « Je t’écris ». Parfois un vers a été rayé, par exemple dans « Mon bel amour », celui-ci : « A tous ces matins j’irai prier ». Dans « Ce corps noueux », ce sont une dizaine de vers qui sont supprimés. Le plus souvent les coupures consistent à enlever quelques mots (souvent peu porteurs de sens comme les conjonctions, les adverbes…) et ainsi à rendre le texte plus fluide. Tous ces remaniements, même s’ils déplacent peu le sens, me semblent heureux. Par exemple, « Mais au bout de la nuit navrée / À l’orée du jour / Qu’y a-t-il / Qui se tient là » est devenu « « mais à l’orée de la nuit navrée / comme à l’orée du jour / qu’y a-t-il / qui quoi se tient là ». Les coupures et petits changements dans le poème « Ma ravie » (voir l’extrait) sont tous très heureux.

Le contenu de Deux sangs est plus sombre que celui de L’Homme rapaillé : « Tu auscultes toujours / D’une sonde à l’étoile / Ta longue désespérance »; ou encore : « Et le temps c’est une ligne droite et mourante / De mon œil à l’inespéré ». On ne retrouve le Miron des « sillages d’hirondelles » et on n’entrevoit celui de la « marche à l’amour » que dans les derniers poèmes du recueil: « C’est avec toi que je veux chanter / Sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui » Ou encore : « Tu renaîtras toi petite / Parmi les cendres / Dans notre petit destin. »

Comme Miron l’a souvent répété, il lui a fallu beaucoup de temps avant de se libérer de ses influences et de trouver sa voix. « Longtemps empêtré dans le livresque d'une part, et d'autre part dans l'imitation, notamment des poètes du terroir, d'ici et de France, mais aussi de Nelligan, DesRochers, Baudelaire, Verlaine, Péguy, Claudel, ce n'est qu'en 1952 que j'ai commencé timidement à parler moi-même. Dans les poèmes retenus de «Deux sangs», à côté de poèmes plus personnels, des poèmes à la recherche de ma voix, et à travers eux des saluts à Char, Saint-Denys-Garneau, Valéry, Mallarmé, de la Tour du Pin, Cadou. »

Si son oeuvre ne tenait qu'à Deux sangs, il est bien évident que Miron ne serait pas devenu le « monument » qu’il est. Ceci étant dit, il me semble que cette voix inoubliable est déjà là, un peu à l’étroit, un peu enchevêtrée dans des formes contraignantes, sans le grand souffle et le grand rire, moins libres pour tout dire, mais déjà là quand même. Je pense surtout aux poèmes « Pour retrouver le monde et l'amour » et « Ma ravie ».

MA RAVIE (extrait)
J'écris pour te dire que je t'aime
Que mon coeur qui voyage tous les jours
-- Le coeur parti dans la dernière neige
Le coeur parti dans les yeux qui passent
Le coeur parti dans le vent des cordages
Le coeur parti dans les ciels d'hypnose —
Revient le soir comme une bête atteinte

Qu'es-tu devenue mon amour comme hier
Moi j'ai noir dans la tête j'ai froid dans la main
J'ai l'ennui comme un disque rengaine
J'ai peur d'aller seul peur de disparaître demain
Sans ta vague à mon corps sans ta voix de mousse humide
C'est ma vie que j'ai mal et ton absence

Le temps saigne. Quand donc aurai-je de tes nouvelles
J'écris pour te dire que je t'aime
Que tout finira dans tes bras amarré
Que je t'attends dans la saison de nous deux.
Qu'un jour mon cœur s'est perdu dans sa peine
Que sans toi il ne reviendra plus

Gaston Miron sur Laurentiana

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