13 octobre 2010

Les Matinaux

Je compte bloguer dans les semaines qui vont suivre certains recueils publiés à L'Hexagone. J'ai pensé écrire ce petit texte pour mettre le tout en contexte.

Après la seconde Guerre mondiale, l’édition est en crise. La plupart des poètes sont publiés à compte d’auteur. C’est dans ce contexte qu’apparaît le phénomène de l’éditeur artisan. Éloi de Grandmont et Gilles Hénault ouvrent le bal en 1946 avec Les Cahiers de la file indienne. Roland Giguère prend la suite avec les éditions Erta en 1949. Suivront les Éditions d'Orphée (André Goulet) en 1951, l’Hexagone en 1953 et plusieurs autres.

L’Hexagone va devenir le carrefour de la poésie québécoise jusqu’aux années 1970, surtout à cause de la prestance et de la générosité de Gaston Miron. L'histoire de l'Hexagone commence avec la parution de Deux Sangs en 1953. Dès 1954, on crée une collection, « Les matinaux », dans laquelle on publie beaucoup de poètes qui en sont à leurs premières armes. Le titre de la collection est emprunté au poète René Char : « Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie. Gaston Miron cherchait un titre de collection pour l'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale. » (Jean-Guy Pilon)

Cette collection durera jusqu’en 1972 et proposera 16 recueils

1. PERRIER (Luc) Des jours et des jours
2. PILON (Jean-Guy) Les cloîtres de l'été
3. OUELLETTE (Fernand) Ces anges de sang
4. FILION (Jean-Paul) Du centre de l'eau
5. FOURNIER (Claude) Le ciel fermé
6. POULIOT (Louise) Portes sur la mer
7. TROTTIER (Pierre) Poèmes de Russie
8. MARCHAND (Olivier) Crier que je vis
9. MARCEAU (Alain) A la pointe des yeux
10. SCHENDEL (Michel van) Poèmes de l'Amérique étrangère
11. CONSTANTINEAU (Gilles) Simples poèmes et ballades
12. LAPOINTE (Paul-Marie) Choix de poèmes /arbres
13. HORIC (Alain) Blessure au flanc du ciel
14. LEMOYNE (Gertrude) Factures acquittées
15. GARCIA (Juan) Alchimie du corps
16. SOUDEYNS (Maurice) L'orée de l'éternité

René Char et Les Matinaux
Poète auréolé de sa participation à l’aventure surréaliste et à la Résistance, René Char (1907-1988) s’est fait connaître par une poésie engagée qui tient souvent de l’aphorisme. Les Matinaux, publié en 1950, est une de ses œuvres maîtresses. (Les « matinaux » étaient des vagabonds qui parcouraient la contrée.) Il me semble que le style pratiqué par les poètes de l’Hexagone doit bien peu à Char. Sa poésie obéit à une esthétique très épurée, sans lyrisme ni romantisme, souvent ascétique. Le poème intitulé « Rougeur des matinaux », constitué de 27 parties, peut vous en donner une idée. Voici les trois premiers segments :


I
L'état d'esprit du soleil levant est allégresse malgré le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot devient la rougeur de l'aurore.

II
Quand on a mission d'éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi.

III
Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront.

Toujours dans Les Matinaux, on trouve ce beau poème, qui aborde le thème du pays, poème que la plupart des poètes de l'Hexagone auraient signé volontiers.
QU'IL VIVE!

Ce pays n'est qu'un vœu de l'esprit, un contre-sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.
(René Char, Les Matinaux suivi de La Parole en archipel, Poésie Gallimard, 1969, p. 41-42)

L'Hexagone sur Laurentiana

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