1 novembre 2010

Portes sur la mer

Louise Pouliot, Portes sur la mer, Montréal, L’Hexagone, 1956, n. p. (Coll. Les Matinaux)

On ne sait presque rien de cette auteure née à Cap d’Espoir, en Gaspésie. Louise Pouliot (1933-1977) n’a publié qu’un recueil, Portes sur la mer. Elle n’a pas été retenue par les auteurs de L’Île, du Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, de La poésie québécoise (Mailhot-Nepveu), de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec. Est-ce elle qui n'a pas persisté ou les portes des maisons d’édition qui se sont refermées après son premier recueil, aussi bon que ceux des autres poètes mineurs de l’Hexagone? J’ai trouvé sur internet qu’elle avait fréquenté Claire-Vallée (Françoise Gaudet-Smet) et que Dyne Mousso avait lu, en 1970, une suite de ses poèmes intitulée Au mitan du soir.

Le recueil contient 26 poèmes sans titre et un poème liminaire en prose :

« Rien à dire ou à entendre, rien qui ne serait déjà plus secret. — J'avais mis pied sur un monde magnifique où j'ai régné, un monde mis à nu devant moi et dont ma main savait par cœur les soubresauts, un monde à la fois frêle et dense à qui j'avais livré le nœud de mon amour.
Et voici venu le jour des partances, ce monde m'échappe où j'ai vécu des joies intenses, des pas aux rythmes d'océan, et des lumières de silence serties d'écume et de salin. Des regrets sur mon visage habitent mes yeux et ma voix, joignent ces mains dont le sillage n'était pourtant que charroi.
L'ombre descend sa solitude, mouille la nuit au cœur d'absence où je rejoins mes mains d'offrande, — paumes ouvertes à tous les vents dont le geste las des adieux s'estompe en recommencement . . . portes ouvertes sur la mer. »
Ce recueil s’inscrit sous le signe de la rupture qu’elle soit amoureuse, géographique ou même temporelle. Le bonheur passé est associé à un lieu où domine l’élément marin : « J’arrive du fond de vagues intenses / pour mouiller de mer ton silence ». Pour Louise Pouliot, comme chez beaucoup de poètes de l’hexagone, la recherche amoureuse est aussi recherche du pays : « Je sais un pays de neige et de mer / un pays plus vaste qu’un pas d’homme /…/ Je voudrais te dire mon pays d’amour / où grandit le feu sous la gelée / et la soif intense parmi la mer ». Pour dire l’absence et la perte, elle a encore recours à des symboles tirés du paysage marin : « Quelques goémons gluants / une étoile au filet / et dans le clapotis de la marée montante / une chanson perdue ».

La présence du « féminin » me semble assez intéressante, surtout si on prend en considération la date de publication du recueil : « L’heure n'est pas venu, mon corps, / de l’enfantement. » Et aussi, dans le même poème, sur un mode très sensuel : « Où sont tes heures d’angoisse et tes serments / où sont ta bouche sèche et ton ventre maigre / et tes paumes humides lacérées de désir / où sont la honte de tes seins sur ta beauté / comme fruits morts / et l’écrasement de ta chair et son désespoir ». Ou encore en regard des relations homme-femme : « Comme une esclave j'ai soumis ma tête à ton vouloir / j'ai rampé devant toi et me suis jointe à la poussière / mêlant la glaise et l'eau à l'esprit de mes mains / et la soif et la faim à mon corps délivré pour mieux nourrir le cœur des servitudes / […] / J'ai confondu mes yeux à ton regard / j'ai condamné mon âme à la marée de ton désir / à l'anéantissement des sables sous les mers ».

Le dernier poème du recueil présente un élargissement de tous les thèmes. La recherche de l’amour et du pays perdu deviennent quêtes des origines :

II est d'autres visages que charroie la mer
et d'autres paysages
j'en sais de si ténus qu'on ne saurait les voir
qu'à la lumière de minuit
j'en sais de frêles et de fragiles
qu'une vague eût tôt fait de broyer
si l'amour n'eût été blotti au creux des lames

Ces figures perdues ont mouillé les rades
de rivages anciens
la mer les y étreint jalouse de silence

C'est que tous ces visages elle les a lavés
et labourés d'écume
elle a levé sur eux des nuits si fascinantes
et des matins si lumineux
que nul ne pourrait plus les aimer mieux
dans le sel et l'absence

J'en sais d'autres encore en marche vers la mer
comme des déserts
leur bouche était la soif et leurs yeux le désir
leurs mondes de lumière étaient beaucoup trop grands

pour nos chemins de terre
ils les ont réfugiés dans la cage de la mer
elle les a nourris des ondes de mystère
qui habitent les eaux
les a revêtus d'algues aux gestes nostalgiques
dont les teintes reflètent des ailleurs
toujours plus beaux

Quand nos corps seront nus nous saurons la puissance
des visages perdus
et nous les recréerons
quand nos mains délivrées posséderont la terre
quand nos yeux seront purs
et que nos pas d'enfant retrouveront la Mer

Pour lire d'autres poèmes de ce recueil : le site de Lali

3 commentaires:

Lali a dit...

Jean-Louis,

Voici un recueil que j'aime beaucoup et que je possède depuis plus de 30 ans...

J'en ai d'ailleurs extrait six poèmes à l'intention de mes lecteurs :
http://lali.toutsimplement.be/index.php?s=louise+pouliot

Quel bonheur de le retrouver chez vous!

Pierusama a dit...

Bonjour Jean-Louis,

Louise Pouliot était ma grande-tante. Elle était la soeur de ma grand-mère, Marie Pouliot et elle était la fille du médecin/politicien Camille-Eugène Pouliot. Elle a fait un cours classique à Rome pendant sa jeunesse et elle a travaillé ensuite pour la Société Radio-Canada en tant que journaliste et productrice d'émissions culturelles.

C'était une femme ravissante, drôle et très cultivée. Elle était grande, mince et elle avait des cheveux noirs frisés. Elle a toujours été de nature plutôt mélancolique. Elle était souvent grugée par l'angoisse et les tourments. C'est d'ailleurs une chose qui se dégage quelque peu de sa prose et qui lui donne une grande puissance. Elle est décédée relativement jeune, subitement, dans des circonstances qui sont toujours restées mystérieuses, mais qui laissaient deviner qu'il s'agissait d'un suicide.

J'espère que ces informations vous seront utiles.

Jean-Louis Lessard a dit...

Bonjour Pierusama,
Merci. Ce sont des informations tout à fait pertinentes. N'avez-vous pas une photo de votre grande-tante? Il me ferait plaisir de la publier. Beaucoup de lecteurs consultent mon blogue. Le recueil de votre grande-tante a été publié dans une collection mythique. Je suis sûr qu'il se trouvera des lecteurs qui l'apprécieront.