9 novembre 2010

Poèmes de l’Amérique étrangère

Michel van Schendel, Poèmes de l’Amérique étrangère, Montréal, L’Hexagone, 1958, 46 p. (Coll. Les Matinaux)


AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE
Amérique Amérique
Terre carnivore aux brèches du désir
Amérique
Éponge humide des brasiers de ton sang
Lande d'yeux qui brûlent au fond de tes poubelles
Amérique Amérique de soufre
Amérique d'écorce hoquet des hurleries et saxo noir des fous
Amérique tendue aux quatre clous des vents
Chiffonnière des nuages des cornes de fumée roulent à la jetée du ciel cent taureaux tremblent à perte d'envie dans tes loques de cris
Amérique d'angine peau de râpe cœur de givre toi ma gerçure
Amérique concave enfant vieillot manne vaine dont la mort n'est jamais blanche et dont la vie n'est jamais rose
Amérique plaqueuse de goudron sur les barreaux de ton bonheur
Amérique abattue abattoir de tes rouilles
Ivrogne du matin léchant des horizons de pluie
Terre de futur vague et de rencontre Amérique

C’est la première partie du poème le plus célèbre de van Schendel. Écrit par un Européen, au Québec depuis six ans, « Amérique étrangère » nous invite à revoir notre filiation : après avoir revendiqué pendant cent ans son héritage français, dorénavant l’écrivain québécois mettra de l’avant son américanité, comme l’avait voulu Desrochers dans les années 30. Van Schendel propose une image flamboyante mais en même temps terrifiante de l’Amérique, une Amérique qu’il devra conquérir de haute lutte : « Je ne te possède pas / Je m’exaspère je ne te crains pas / Je me surmène et je te veux / malgré moi contre moi contre mon sang ».

Malgré son désir de l’Amérique, le poète demeure ballotté entre l’ici et le là-bas (le nord de la France) : « Je retournerai sur ma terre de houille / Je ferai de la mer une simple lézarde des murailles de mon sol ». Pour les besoins de l’anecdote, c’est Miron qui l’aurait incité à développer le thème de l’exil. (Je me parle à voix basse voyageuse)

Dans sa quête d’un « nouveau monde », il va être déçu de se retrouver dans un univers souvent rétréci : « Peuple obsédé peuple sans air / Peuple acculé aux fractures de ses rêves / Peuple amoureux des censures de sa chair / Peuple de nuit lourde ». Ou encore : « Vous êtes trop fringués trop peignés plis trop secs – vous portez des cercueils à la pochette de vos vies ». Il exhorte le peuple à prendre la parole, à se libérer de ses vieux schèmes, à fonder un monde nouveau : « Construis ta voie moderne / Pour l’asséner sur les nuques de poudre de ceux qui n'ont jamais rien su / Hurle / Sois plus neuf que les parleurs d'encens / Culture du hurlement / Ta nouveauté déshabillera les bonheurs d'antiquaires qui bavardent sur les roses banlieues ».

Poèmes de l’Amérique étrangère comporte deux parties. Je viens de donner un aperçu de la première. La seconde porte comme titre « Combat dans le sang et le froid » et me semble plus intimiste, mais l’idée de libération est toujours là. Son interlocutrice est le plus souvent une femme, dénommée « mon amour » : il l’exhorte à lutter contre « l’ankylose de l’herbe du sang et de l’esprit », car « le temps de l’explosion / de l’explosion du temps est venu ». Le monde est en train de changer et il craint que « l’homme nouveau se [fasse] sans eux. » : « Quel avenir pour tout ce qui n’a pas deux mains à la conflagration du monde – et ne brûle pas lui-même avec le chant du monde ».

La poésie de van Schendel est luxuriante, explosive par moments. La charge émotive est très forte. Beaucoup d’images de violence, qui ont trait à la lutte et au combat, malmènent le lecteur. On est dans le haut-lyrisme. Souvent les vers débordent et on trouve même un poème écrit en prose dans la seconde partie. Il me semble que ce recueil est l'une des belles contributions à l’édifice de l’Hexagone.

Van Schendel sur internet

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Pourrais-je avoir le texte intégral de la première partie s'il vous plaît ? Je recherche des poèmes illustrant l'Amérique du Sud et l'Amérique du Nord pour un travail sur un recueil (de préférences des poètes connus). Si vous pouviez me conseiller ou me diriger vers quelques pistes, je vous en serais très reconnaissante.

Cordialement, Sarah.

Jean-Louis Lessard a dit...

Le poème compte trois pages de plus. Si vous êtes étudiante universitaire, vous allez sûrement trouver le recueil de van Schendel à la bibliothèque.