5 novembre 2010

Poèmes de Russie

Pierre Trottier, Poèmes de Russie, Montréal, L’Hexagone, 1957, n. p. (Coll. Les Matinaux)

Le recueil est dédié à Barbara. L’auteur fournit quelques indications concernant le titre : « L’auteur s'en voudrait si, par le titre qu’il a donné à son recueil, il induisait le lecteur à y chercher autres choses que des poèmes qui, pour la plus grande part, ont été écrits à Moscou – tout simplement. » Trottier a travaillé à l’ambassade de Moscou.

La religion est omniprésente dans ce recueil et semble contribuer grandement au sentiment d’aliénation que vit le poète. Dans le poème « Autre Adam », il expose on ne peut plus clairement le sujet : « Ah quel est ce péché qui étrangle mes jours » En même temps, on comprend son désir de libération : « Je voudrais déborder les digues du péché ». L’esprit de la Bible est toujours présent quand il espère la rencontre de la femme : « Mais quel Dieu tirera de mon rêve obstiné / Cette femme aux couleurs de la terre et des eaux / Réunies par l’Esprit dans l’amour le plus simple ». Entre le péché et la culpabilité, le remords et le repentir, le poète cherche un espace de liberté : « J’avance et je reviens / À la fois libre et prisonnier ».

Ce que Trottier semble craindre, c’est que cette libération soit toujours remise à plus tard : par exemple, dans « C’était un camarade », il raconte la vie de cet homme, toujours malheureux, que seule la mort viendra libérer : « Ah la belle évasion / Du pauvre camarade / Pour qui toute la vie / N’était qu'une prison » Ailleurs, comme dans le poème « Quand on achète pour les yeux de la vendeuse », la recherche d’illusions l’empêche de secouer son joug. Même l’amour peut devenir une fuite : « Si l’on tend le filet des gestes de l'amour / Sans rien pouvoir saisir d'un rêve où se confondent / L’informe et l'infini »

Tout parle d’une vie étriquée, comme un héritage, une continuité qu’il faut interrompre : « Or je suis revenu sur mes pas / Je suis revenu jusqu’à ma naissance / Et j’ai refoulé jusqu’à la leur / Ma famille et tous mes ancêtres ». Ce besoin de conquête, très présent à la fin du recueil, est entravé « Par peur de Dieu / Par peur des prêtres / Par peur des hommes / Et de la femme dont ils étaient nés ».

Plus loin dans le recueil, le poète élargit son propos, quitte le « je » et passe au « nous », mais c’est le même propos : « Nous qui n'avons que par la grâce de nos pas / Le sol que nous foulons en ce monde loué / Nous nous multiplions pour mieux porter nos morts / Pour mieux mourir encore que tous nos ancêtres / Mais sans qu'à force de mourir une lumière / Une raison de vivre éclaire nos tombeaux ». C’est la même impuissance qu’il reconnaît chez ses frères : « Mais puis-je renier les pauvres que nous sommes / Et qui de père en fils et de pauvre en plus pauvre / Sans cesse accumulent la dette séculaire / Qui fait boule de neige au rythme des hivers » (voir aussi l’extrait). Le recueil se termine par le poème « Pâques », qui ne compte qu’un vers : « La liberté chantent pour ceux qui ressuscitent ».

J’aime bien ces recueils dans lesquels il y a un fil (pas toujours tendu également, pas toujours bien visible) qu’on peut suivre. Je trouve qu’il y a quelque chose d « achevé » dans la démarche intellectuelle que portent ces poèmes. Esthétiquement, on y trouve de très beaux vers, mais aussi des poèmes plus faciles.

Les pauvres que nous sommes

Les pauvres que nous sommes n'ont qu'une saison
Un long hiver qui les endette jusqu'aux os

Les pauvres que nous sommes vivent maigrement
Ils ménagent leurs mots ménagent leurs soupirs
Et tout ce que le froid peut saisir sur leurs lèvres

Les pauvres que nous sommes vivent de silence
Et leurs bouches ne s'ouvrent que pour recevoir
Le Verbe en contrebande à la messe des riches

Les pauvres que nous sommes s'acharnent sur terre
Et tous ceux qui survivent maudissent leurs morts
Et leurs départs en fraude avec l'amour des autres

Les pauvres que nous sommes ont l'âme braconnière
Mais par crainte des mots qui prennent l'homme au piège

Ils ne savent encor traquer la vérité
Qui garnirait leur plat quotidien de silence

Qui donc ici élèvera le Verbe
Sans crainte de tromper les pauvres que nous sommes
Et que la pauvreté force à rester debout
Gardant le seul silence pour maître après Dieu

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