7 février 2007

Marie Calumet

Rodolphe Girard, Marie Calumet, Montréal, s.e, 1904, 396 pages (Illustrations de Jos. Lamarche, Albéric Bourgeois, A.S. Brodeur, Paul Caron, Georges Delfosse, J. Labelle, G. Latour, E.J. Massicotte, Napoléon Savard) 

Le curé Flavel vit à Saint-Ildefonse (village fictif de Lotbinière). Comme c’était souvent le cas pour les curés de campagne, il possède sa propre ferme. Trois employés le secondent dans ses fonctions : Suzon, une jeune nièce délurée, prend soin tant bien que mal de l'ordinaire du presbytère; Narcisse, un vieux garçon dans la quarantaine, s’occupe de la terre; Zéphirin, un autre vieux garçon, au début de la trentaine celui-là, est bedeau.

Le riche et jouisseur curé de la paroisse voisine, le curé Lefranc de Saint-Apollinaire, lui suggère de prendre une meilleure ménagère pour mettre de l’ordre dans son presbytère. Arrive une vieille fille de 40 ans, Marie Calumet, laquelle s’est occupée jusqu’ici de ses vieux parents, maintenant décédés. C’est une maîtresse-femme. En l’espace d’un mois, elle remet sur pied les affaires du curé et… de la paroisse.

Surviennent une série de faits cocasses et souvent burlesques, plus ou moins liés entre eux. Par exemple, monseigneur l’évêque rend visite aux paroissiens de Saint-Ildefonse, ce qui nous vaut le célèbre et irrévérencieux chapitre 10 intitulé : « Ousqu’on va met’ la sainte pisse à Monseigneur? » Ou encore : Marie Calumet oublie de refermer la porte de la porcherie, ce qui entraîne une poursuite carnavalesque et la mort du petit goret. Ou encore : Marie Calumet va se faire tirer le portrait à Montréal et en revient avec une immense crinoline : les cerceaux de fer, lors d’une fête, s’accrochent dans une branche, Marie Calumet est projetée par terre, et comme elle n’a pas de petite culotte, elle cause scandale

Revenons au cœur de l’histoire. Les deux employés du curé (Zéphirin et Narcisse) soupirent - et vont jusqu’à se battre - pour les beaux yeux de Marie Calumet; celle-ci choisit finalement le plus jeune, Narcisse. Lors du mariage, Zéphirin se venge en déposant un puissant laxatif dans le ragoût de pattes, si bien que toute la noce a la diarrhée. En épilogue, on apprend que Marie Calumet vécut heureuse, eut un enfant, mourut à 60 ans et eut droit à un monument.

Histoire burlesque d’intérêt littéraire plutôt discutable. Ce roman, publié à compte d’auteur, fut condamné par Monseigneur Bruchési et retiré de la vente. Rodolphe Girard dut le désavouer publiquement, ce qui ne lui permit pas pour autant de regagner son poste au journal La Presse. Les éditions Serge Brousseau en publièrent une version expurgée (mais non dénaturée) en 1946. On a supprimé des passages comme : « Marie Calumet eut dormi un an sur la dure pour reposer une seule nuit sur une couche encore toute moite de la chaleur du bon curé Flavel. ». Dans la préface de 1946, Albert Laberge, qui fut un compagnon de travail de Girard, et lui-même victime de la censure, après avoir dénoncé la « conspiration du silence » autour de cette œuvre, écrit : « Lors de sa publication, le livre était le meilleur roman jamais imprimé au Canada. Et cela est encore vrai aujourd’hui. » Disons que Laberge parle pour sa patrie littéraire. Certes le roman est rabelaisien, subversif, certes il met à mal le clergé et une certaine pudibonderie, mais cela n’en fait pas pour autant une grande œuvre littéraire. Voyez l’extrait très scatologique (supprimé dans l’édition de 1946) qui raconte la première nuit de noces de Marie Calumet et Narcisse. Ceci étant dit, c'est un roman qu’il faut avoir lu, ne serait-ce pour comprendre la force de la censure dans le Québec du début du siècle. ****½

Extrait
Courbées derrière un énorme chêne, deux des victimes de la vengeance du bedeau se lamentaient à voix basse.
- Ah ! Narcisse !...
- Quoi Marie ?
- Ah! Ah ! oh ! j'sus... malade... j'sus ben malade... Oh !...
- Pauv' Marie !
Et Narcisse, tourmenté lui-même par des coliques déchirantes, oubliait ses souffrances pour ne penser qu'à celle qu'il avait juré, le matin même, au pied de l'autel, de protéger jusqu'à son dernier soupir.
- Si j'pouvais arrêter ça, ma chère, ma pauv' femme, mais qu'ost-ce que tu veux que j'y fasse ?
- Oh ! encore, ... encore... Quand est-ce que ça va finir, bonne sainte Anne ?... J'sus fourbue... J'me sens des crampes dans les jarrets... Aie !... Aie !... Pourquoi que j'ai mangé de c'sapré fricot ?
- Es-tu ben sûr qu'c'est le fricot, Marie ?
- Ah oué, j'en suis...V’là qu'ça part encore... Écoute, Narcisse, j'me meurs !...
- Si c'est le ragoût, Marie, c'est que tu l'auras trop ben épicé...
- Oh ! j'sais pas... Aie !... Aie !... C'est sensible... J'ai mal aux reins... Si j'en r'viens, j'te promets que j'en mangerai pu, non jamais... Ça m'échauffe... Oh ! mon ventre !... mon ventre !... J'me meurs !... j'me meurs !... Narcisse, j'pense que tu vas-t-être obligé d'aller chercher m'sieu le curé...
Narcisse était alarmé. Vraiment, sa femme était-elle donc si mal ?
- Bon ! v'ià que ça m'repoigne, moé itout, murmura Narcisse en se mettant en deux, aux côtés de Marie Calumet.
Mais le mouvement avait été trop brusque. Cédant sous le choc, madame Boisvert glissa dans la flaque fumante et fétide.
- I manquait pu ainque ça !... Me v'là ben équipée à c't' heure... Ben sûr que c'est une punition du Ciel pour mes péchés... Et Marie Calumet se rappela avec amertume ses distractions et son ballon.
- J'sus toute beurrée... J'en ai par-dessus la croupière et j'cré ben que j'en ai jusques dans la fossette du cou.
La lune s'était voilée de dégoût. A voir ainsi sa femme toute maculée, Narcisse se désespérait. Il lui dit :
- Tu peux pas rester dans c't'état-là. I faut aller à la rivière pour faire partir toute c'te saloperie-là.
Et Marie Calumet, affaiblie par la somme de travail qu'elle venait d'exécuter, se leva en geignant et s'appuya sur le bras de son mari.
Le couple marcha un arpent, puis disparut dans la lisière de forêt et fut sur la grève. Tous deux avaient plusieurs fois retourné la tête pour s'assurer que personne ne les observait. Personne.
Passant à,travers un nuage de suie, la large assiette safranée, qui se balançait dans l'indigo du ciel, apparut dans toute sa splendeur, cristallisant les caresses de la vague sur les galets de la rive.
Narcisse demanda :
- Ousqu'on va se met' Marie. Car tu sais, faut pas s'faire attraper ?
- J'men vas m'laver toute seule. Tu t'imagines pas qu' tu vas...
- C'est à creire. Pisqu'on est marié. J'peux ben... Tiens ! à l'ombre des bouleaux, icitte ; i a pas un créquien pour nous dénicher...
- Ah ! non ! par exemple......... t'es pas pour faire le cochon, hein !....
- Mais écoute don, Marie, pisque t'es ma femme et que j'sus ton mari, j'ai ben l'droit de...
- Encore si j'étais propre, j'dis pas...
- Ben oué. ... mais c'est justement à cause que t'es pas propre que...
Bref, Marie Calumet se laissa séduire, et Narcisse commença sa délicate opération.
Premier sacrifice de sa vie matrimoniale, l'homme engagé du curé mit sa belle chemise en pièces pour en faire des torchons.
Sa femme s'allongea sur le sable en tournant le dos aux étoiles, qui semblaient se faire des clins d'yeux.
La froidure automnale baisotait brutalement les chairs pouacres de la mariée.
- I fait fret ! fit-elle remarquer en claquant des dents.
Cette plainte alla droit au cœur de Narcisse.
Et il frotta, il frotta jusqu'à ce que la peau eut repris son éclat d'avant les noces.
Toute sa chemise y passa.
Et lorsque Marie Calumet se fut relevée, honteuse comme après la première faute :
- Allons nous coucher, dit Narcisse, en l'embrassant gloutonnement.


Rodolphe Girard sur Laurentiana

8 commentaires:

Carole a dit...

Peut-être un peu simple comme intrigue mais il n'a pas l'air à manquer d'humour ce roman.

Jean-Louis Lessard a dit...

Oui, c'est très drôle, si on accepte ce genre d'humour. Cela me fait un peu penser à l'humour des Cyniques qui, dans les années 1960, prenaient souvent comme tête de Turc le clergé. Cela nous faisait bien rire.

Anonyme a dit...

tres difficile a lire comme roman.Le vieux langage et les expressions burlesque en deviennent endormantes à la longue.

Félix a dit...

C'est étrange, je vient de traduire le roman en russe, mais l'extrait publié me manque. D'où il vient? Moi, j'ai utilisé le texte dans http://www.ibiblio.org/beq/pdf/index.htm
Est-ce que le texte complet est disponible en version électronique?

Jean-Louis Lessard a dit...

L'extrait provient de l'édition originale, celle de 1904.Dans les éditions subséquentes, le texte a été expurgé de certains passsages jugés inacceptables. En fait, j'ai une ré-édition en fac-similé qui date de 1969.

Félix a dit...

Est-ce que c'est trop à demander de numériser les passages expurgés et les mettre en ligne?
Merci d'avance :)

Jean-Louis Lessard a dit...

Désolé. Il faudrait commencer par repérer tous les passages. C'est un travail trop long.

dominique a dit...

hiiiiiii on est loin des mangeux de balustre dans lequel on enferme notre passé. Je parlais justement de Marie Calumet aux ado après une parie de Wi du Temps des fêtes mais j'ignorais que son calumet était aussi allumé. Humour et sauvagerie mis au grand jour d'une histoite qui se vautre dans le bois hors des sentiers aseptisés. Politiquement incorrecte,à l'image de la bol à toilette de tante Pauline qui siège à l'Assemblée ...et sous nos Versace, à bas les tites culottes hiiiiiii