25 février 2007

Chez nous

Adjutor Rivard, Chez nous, Québec, L'Action sociale catholique, 1914, 145 p.

Ce recueil fit date dans l'histoire de la littérature québécoise. Il inaugure un nouveau genre de récit littéraire, dont la valeur ethonologique le dispute à la valeur littéraire. Camille Roy, dans un récit écrit en 1904 et intitulé « Le vieux hangar », a été l'instigateur du genre. Le recueil de Rivard est composé d'une suite de récits - qui sont souvent de simples tableaux - dont voici une brève description :

Le ber
Objet du patrimoine venu du fond des âges, « héritage sacré », la mère le transmet à l’aînée des filles mariées. C’est l’ancêtre qui l’a construit avec le plus bel érable qu’il a pu trouver. On aurait tort de n’y voir qu’un simple meuble, lui qui a bercé des familles, des générations. Il contribue à la « gloire de l’Église et de la patrie ».

Le poêle
« C’est l’âme de la maison. » Contrairement à l’âtre ouvert, « le poêle n’invite pas aux vaines rêveries ». Autour du poêle, on échange des propos en fumant une bonne pipe. Autour du poêle, quand les enfants dorment, père et mère « se parlent à voix basse, lentement, des choses que l’on aime à se dire seule à seul ».

L’heure des vaches
« Cinq heures du soir. / - "Eh! les enfants! c'est l'heure des vaches!" / Et nous partions. » Les Exotiques se sont bien moqués de « l’heure des vaches » des Régionalistes. En fait, ce n’est pas la traite, mais le trajet qu’il devait faire pour aller quérir les vaches dans le clos d’en haut qui fascine le jeune narrateur.

En grand’charrette
Le narrateur oppose à la charrette d’autrefois celle des années 20. Pour le reste, il raconte une journée de fenaison, à travers ses yeux d’enfant.

La maison condamnée
Quoi de plus triste qu’une maison abandonnée, parce que ses occupants ont fui vers la ville ou les États-Unis! Abandonner une maison, c’est abandonner une identité. Un des beaux textes du recueil. Lire un extrait.

Les quêteux
Vous saviez qu’il existait plusieurs types de quêteux? Il semblerait qu’il ne fallait pas confondre quêteux de la paroisse, quêteux des paroisses voisines et quêteux qui venait de loin.

Au feu!
L’orage a allumé un incendie dans la grange des Saint-Onge. On craint que la maison y passe. Heureusement que monsieur le curé et son eau bénite sont là pour contenir le feu. Sans oublier Dieu qui, au bon moment, fait en sorte que le vent change de direction.


Un poète illettré
« Le poète n'est-il pas en quelque sorte un déséquilibré? / Il y a chez lui quelque chose d'anormal. [...] Il est parmi les autres hommes ainsi qu'un étranger : les autres regardent, il contemple ; les autres pensent, il rêve ; les autres parlent, il chante. C'est une sorte de malade, et qui souffre délicieusement... » Il raconte l'histoire de Pierre-Paul Paradis, un paysan-poète, dont le besoin de rimer était plus fort que celui de labourer. Ce texte n'apparaît pas dans les versions ultérieures.

Les écumeurs de tonnes
« Chaque été, des navires, venus de la Barbade, à ce qu'on dit, déchargent sur nos quais leurs cargaisons de grosses tonnes, pleines d'un sirop épais et noirâtre, dernier résidu de la cristallisation du sucre. On range ces tonnes, côte à côte, par files. Or, la mélasse, agitée durant le voyage, s'échauffe, fermente, filtre au travers des douves mal jointes, s'échappe par les bondes mal fermées, et coule en écume jaunâtre sur les tonnes alignées. Alors, dans les mansardes où l'on a faim, les enfants disent : « Allons au sirop ! » [...] C'est plaisir et pitié tout à la fois, de voir les pauvres petits gars recueillir à l'aide de leurs cuillers le précieux liquide et le déposer avec soin dans leurs chaudières. C'est à qui fera la meilleure provision; alertes, ils vont d'un tonneau à l'autre, s'appellent, courent, ramassant tout, ne laissant rien perdre du bon sirop.»

Le signe de la croix
Petit Pierre a appris son signe de croix. Ses gestes sont si larges qu’on dirait ceux d’une grande personne, ce qui fait rigoler le curé.

Le vieux capitaine
Un vieux marin retraité doit se défaire de sa goélette qu’il a lui-même construite.

Le rosier mort
Histoire d’un petit rosier chétif qui finit par périr.

Recueil inégal. Rivard excelle quand il donne à fond dans le récit ethnographique, faisant revivre vieux mots, vieils objets et vieilles coutumes. Il est moins intéressant quand il essaie de mettre en scène des personnages, de créer une petite histoire. Ce recueil a eu une influence très grande sur la littérature québécoise : Lionel Groulx, Marie-Victorin, Michelle Le Normand, Georges Bouchard et bien d’autres (dont des peintres et des illustrateurs) l’ont prolongé, créant un véritable courant de « Vieilles choses, vieilles gens ». La « mode » de mettre en italiques les vieux mots a fini par lasser les lecteurs. Quand on voulait se moquer du courant régionaliste, c’est encore à ce livre qu’on se référait, entre autres au texte « L’heure des vaches ».

En 1918, Rivard a publié une suite intitulée « Chez nos gens ». L’année suivante, les deux recueils (édition de 1919) n’en formaient plus qu’un intitulé « Chez nous, Chez nos gens ». Les éditions ultérieures ont été magnifiquement illustrées. Il faut signaler les illustrations d'A.Y. Jackson, pour l'édition anglaise, parmi les plus belles de tout notre terroir.
En voici deux :



Voir aussi :
Chez nos gens 
Chez nous chez nos gens
Lire le recueil
Pages de critique de Jean-Charles Harvey
Voir l'édition Garneau

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