8 août 2014

Le Cabochon

André Major, Le Cabochon, Montréal, Parti pris, 1969, 195 pages (1re édition : 1964) (Avertissement de l’auteur)

Le roman nous plonge dans le milieu ouvrier de Montréal au début des années soixante. La famille Plamondon compte quatre enfants. Le père vient de perdre son emploi quand débute l'action. Antoine, le fils ainé,  fréquente un collège classique, une fille de la bourgeoisie et un dandy qui étudie avec lui. Son univers, qui le mettait au-dessus des siens, dans son esprit du moins, s'écroule quand il doit abandonner le collège pour une école de quartier tenue par les Frères du Sacré-Cœur.

Il se lie d'amitié avec un garçon d'épicerie et sa sœur Lise. Les deux sont impliqués dans leur communauté, ils animent les jeunes qui fréquentent les Loisirs. Antoine se joint à eux, mais  son engagement ne dure pas. Ayant échoué ses mathématiques, il décide d'abandonner l'école. Il trouve un travail dans une boulangerie. Les journées sont longues et la paie bien maigre. Quand ses parents lui réclament une pension, il se trouve une petite chambre sur la rue Ontario. Lise, sa nouvelle amoureuse, le convainc de s'inscrire aux cours du soir. N'acceptant pas de se faire traiter à la dure, il s'absente de son travail à la boulangerie et se fait mettre à la porte.

Trop orgueilleux pour rentrer à la maison, il quitte Montréal en faisant de l'autostop. Il veut voir comment vivent les gens à la campagne. L'aventure dans le Nord (près de Saint-Lin) tourne vite au désastre. Il ne trouve pas d'emploi et se meurt de faim. Un policier le ramène chez ses parents. Son père, avec qui il a toujours été à couteaux tirés, fait un pas vers lui. Les deux se parlent enfin. Il lui trouve même un emploi à la voirie avec lui. Antoine en est heureux même s’il sait que tout cela est provisoire : il veut retourner à l’école, étudier en sciences sociales et écrire.

C'est un roman d'initiation comme on dit : les rêves d'un jeune adulte viennent buter contre les rouages de la société. Quant à moi, le plus intéressant n'est pas là. Major traite un thème sur lequel il va revenir dans ses œuvres ultérieures. Dans les années 60, plusieurs jeunes, profitant de la démocratisation de l'éducation, quittent leur milieu ouvrier ou paysan pour devenir des professionnels. Ce faisant, ils laissent derrière eux des parents contents de leur promotion mais parfois frustrés d'être laissés en arrière, comme c'est le cas dans Le Cabochon. Antoine finit par se réconcilier avec son milieu, lui qui en avait honte quand il fréquentait son collège. En travaillant à la boulangerie, il comprend mieux l'humiliation que vit son père au quotidien, mais aussi face  à sa famille quand il est en chômage. Il réalise qu'il y a une lutte politique à mener contre l'injustice sociale. Et son père finit par respecter son fils cabochon. Le roman n'est pas parfait, on y trouve certains raccourcis étonnants, ne serait-ce l'évolution rapide d'Antoine et du père, mais il annonce l'œuvre solide que produira Major par la suite.

Extrait
C'est le soir, et il écrit. Une lettre d'adieu ... « Ma chère Lise [...] Tu te demanderas sans doute quel démon me possède et me pousse à agir comme un insensé; c'est normal, étant donné que pour toi vivre c'est s'adapter à la société. Et que pour moi c'est tout le contraire : je crois, et cette conviction est de plus en plus profonde, que pour s'affirmer et développer son aptitude à la liberté, il est nécessaire de se soustraire aux impératifs et conventions de la société et même de leur opposer un refus absolu. Comment t'expliquer ? Regarde autour de toi : notre misère sociale, notre misère morale, nos chefs… Rien que de la médiocrité. Pas d'hommes libres dans notre pays. Nous n'avons pas d'Histoire, mais une suite de défaites. Menacés et affaiblis, nous n'avons même pas la volonté de résister, la volonté de devenir des hommes. Serons-nous toujours des domestiques mesquins et satisfaits? Ce sont-là, Lise, des questions vitales, et j'aimerais que tu en tiennes compte. Parce que ça te concerne, toi aussi. Tu vas me dire que tu m'aimes, et que je devrais t'aimer simplement, sans histoires, avec mon cœur, en oubliant ce qui se passe autour de moi. M'occuper des Loisirs avec toi, selon toi, ce serait une manière d'échapper à l'égoïsme; mais justement, ces Loisirs, c'est peut-être une manière de ne pas voir plus loin que la paroisse. Amuser les jeunes quand notre pays n'a même pas les moyens de leur fournir du travail. Quand le gouvernement de notre pays ne nous appartient même pas ...

« Comprends-tu ma colère ? Comprends-tu que je n'aspire pas, moi, à une bonne petite vie tranquille, comme celle que tu me proposes. Si je n'étais pas attaché à toi, je n'aurais pas pris la peine de t'écrire; mais je tiens à toi et je voudrais que tu m'acceptes comme je suis, avec ma tête de caboche. Je ne demande qu'à comprendre les gens qui vivent avec moi. J'ai vécu deux mois avec des employés de boulangerie; j'ai découvert quelque chose que je raconterai un jour ou l'autre, car j'ai la ferme intention d'écrire. Tu vois, ça se précise, je commence à savoir ce que je veux. [...] 
Antoine
(p. 155-156)

Aucun commentaire: