18 août 2014

Contes anglais et autres

Jacques Ferron, Contes anglais et autres, Montréal, Éditions d'Orphée, 1964, 155 pages.

Depuis les années 1970, les contes de Ferron sont réunis en un seul volume. Et on a raison de le faire car les Contes anglais et autres n’ont rien qui les distingue des Contes du pays incertain publiés deux ans plus tôt. Certains, même, les précéderaient dans l’ordre de l’écriture.

La plupart sont réalistes (ce qui n’exclut pas l’invraisemblable). Les lieux sont nommés, on reconnait au passage le Maskinongé, la Gaspésie, Montréal, la Beauce… et on fait quelques incursions dans un Ontario fictif (Ulysse). Rien de très surnaturel donc, même si on rencontre des centaures, des licornes, des sirènes, des éléphants et de petits béliers qui se promènent sur le corps des femmes. Il y a bien un homme qui se transforme en rat blanc, mais encore là nous n'en sommes pas sûrs. Même la version du Petit chaperon rouge évacue le merveilleux.

Les Anglais, le plus souvent Ferron s’en moque cordialement, en passant, au détour d’une description. Tout au plus, il malmène quelques mots « Ouiquène, ounederfoule, ouèredeare » ou il feint l’étonnement devant certaines pratiques douteuses, par exemple quand il est question d’accouchement. « Mais l'accouchement se précipitait. […] La jeune dame avait besoin de nous, cela se voyait au toupet mouillé du bébé. Elle boudait encore néanmoins. Nous la laissâmes à sa bouderie et la délivrâmes sur le côté, sur le côté tournée un peu par en avant le visage toujours dans l'oreiller, ce qui revenait à dire par en arrière. Et cela se fit très bien. Quand tout fut fini, elle se retourna sur le dos et nous regarda avec de grands yeux limpides, comme si rien ne lui était arrivé. On mit l'enfant à ses côtés. Elle parut toute surprise: parce qu'elle l'avait eu, le dos tourné, elle croyait peut-être qu'il lui venait du ciel. C'est l'avantage de la posture anglaise. « Et l'inconvénient? » demandai-je à la sage-femme. «Le pauvre enfant devra se nommer William. » (William)

Certains contes ont été écrits aux lendemains de la seconde Guerre mondiale, telle cette Suite à Martine, très désabusée. N’oublions pas aussi qu’en tant que médecin, il fut souvent confronté à la mort : plutôt que de s’en attrister, il affiche une désinvolture souveraine comme s’il voulait se barder contre l’ennemi (Armaguédon).
  
Même s’il débusque la grosse bêtise à l’occasion, il préfère la bizarrerie. Ce sont les Canadiens français, surtout ceux des campagnes, qui animent ses intrigues rocambolesques. On y retrouve beaucoup de docteurs, de curés, de paysans, de marins, de nonnes, de robineux et quelques prostituées. Il est bien évident que le bon docteur cherche avant tout à faire rire. Il grossit les traits, malmène les tenants du savoir, crée des situations loufoques, tel ce bouddhiste enrôlé dans l’armée dont on ne sait que faire sinon le convertir (Il ne faut jamais se tromper de porte). Il utilise les ressorts traditionnels de la comédie : la mésentente entre les parents et les enfants (La Perruche, Le vieux Payen, Le bouquet de noce), le motif du mari trompé (Bêtes et mari, La laine et le crin),  les relations ambiguës entre le curé et sa ménagère (La Corde et la Génisse), les sous-entendus sexuels… « Je l'emmène à Montréal voir un médecin. Le médecin dit que c'est une honorée, une maladie à son honneur, dont il me guérit si bien, si vite que je me retrouve sans éléphant à cheval sur une licorne, galopant de retour vers le beau comté de Maskinongé. »

Et souvent l’humour tient uniquement au style et au ton : « À la fin de la soirée il n'y avait plus de coin, tout le monde était rond »; « La démesure des oreilles prédispose au veuvage »; « La belle mort est la fleur de la vieillesse »; « Les poules accoururent, le bec au bout des yeux, bêtes comme la faim. »

Le recueil s’est mérité le prix du gouverneur général.

Extrait 
Autrefois je n'étais pas un robineux, j'étais quelqu'un de plus honorable, j'étais un vagabond, non pas celui qui épeure les femmes et à qui elles donnent un cent pour éloigner le mauvais sort, mais le vagabond connu de toute la province, qu'on accueille avec joie, qu'on retient même car il apporte dans son sac la sagesse et la fantaisie. Aussi longtemps que durait la saison douce, je parcourais les routes.

Le soir venu, je m'arrêtais dans quelque maison, où à la veillée, je suscitais devant les yeux de mes hôtes un monde qui n'avait pas de réalité, mais par lequel on pouvait entendre celui que l'ombre avait absorbé. Le lendemain, reprenant la route, j'avais l'impression de ne pas être passé en vain et de laisser derrière moi plus de cohérence que devant, un jour plus clair, des fermes aux lignes mieux dessinées, des visages plus humains. Non, je n'étais pas un mendiant, je ne quémandais rien et ce que je recevais ne pouvait être comparé à ce que j'avais donné. J'étais un gueux, mais j'étais aussi une sorte de grand seigneur errant par le monde afin de lui redonner un peu d'allure, un peu de style. (LE ROBINEUX dans Suite à Martine, p. 48-49)

Lire un résumé des contes : André Durand, Le comptoir littéraire

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