2 février 2013

Les Blessures

Jean Charbonneau, Les Blessures, Paris, Alphonse Lemerre, 1912, 228 pages.

Contrairement à ses confrères de l’École littéraire de Montréal (Charles Gill, Gonzalve Desaulniers, Arthur de Bussières et Lucien Rainier), Jean Charbonneau n’attendra pas la fin de sa vie pour publier un recueil. Dès 1912, paraissait Les Blessures chez Lemerre à Paris. Charbonneau publiera cinq autres recueils, ce qui en fait le poète le plus prolifique de l’École littéraire de Montréal, dont il fut l’un des fondateurs et son historien.

Son recueil est long, très long : 219 pages et 12 parties! Je cite Camille Roy, pas très tendre à son endroit : « Il se complaît surtout dans les spéculations philosophiques, et traite des grands problèmes de l'homme et de ses destinées. Son esprit, qui paraît plongé dans une sorte de panthéisme inconsistant, cherche à résoudre l'énigme des choses, sans d'ailleurs rencontrer de solution. Le poète aborde dans ses poèmes des sujets où sa pensée se dilue, se noie, ou se perd dans le vide. Les sujets dépassent souvent l'envergure des ailes de la muse. » Il est clair qu’on se méfiait de Charbonneau, sa pensée n’étant  pas teintée de vision chrétienne. Malgré quelques éclaircies bien timides, cette poésie est très pessimiste, ce qui est annoncé dans le poème liminaire.

SONNET   LIMINAIRE
Livides, vous voyagez au gré du flot des mers,
Amour, Force, Génie, et la Gloire vous leurre;
Et, même lorsque l'homme est à sa dernière heure,
L’espoir remplit ses yeux voraces et pervers.

Moi, j’ai beau regarder, vos désirs sont amers;
La vaste Humanité m'épouvante et m'écœure;
Et l’exécrable Orgueil sur vos néants demeure :
Je n’attends plus que vous, sanglots de l'Univers.

Toute la première partie du recueil traduit un désespoir total, le nihilisme le plus pur. Aucun espoir religieux ne vient alléger son malheur. Ni l’amour, ni la gloire, ni le génie ne peuvent endiguer le malheur. « La plus noire, la plus longue des agonies / … / C’est de ne rien laisser après toi qui demeure, / De croire en ton néant jusqu’à la dernière heure, / Et de savoir ton nom s’abimer dans l’oubli. » On comprend les grincements de dents de l’abbé Roy qui ne devait guère apprécier ce désespoir athée. Même le décor familier est à l’avenant : « Triste ma chambre avec ses tentures funèbres ».

Plus loin dans le recueil, le tableau s'éclaircit quelque peu. On apprend que la Beauté, le rêve et la nature peuvent servir d’exutoire. On s’épanche sur les fleurs, les papillons, sur les jardins refleuris, sur le souvenir d’amours anciennes. Il y a même cette « aurore fleurie » : « La route commencée et par l’heure suivie / A de nouvelles fleurs dans les sentiers joyeux : / Recommence d’aimer et de vivre la vie / Car l’espoir n’est pas mort dans ton cœur ténébreux » Remarquons que le poète s’exhorte pour se convaincre, procédé souvent employé dans son recueil. Les élans de bonheur ne sont jamais bien longs et le désespoir, même dans des poèmes qui commencent sur un mode souriant, a tôt fait de revenir : « Pour une heure de joie à ta beauté ravie, / Une heure seulement de rires sans sanglot, / Où les pleurs malgré nous ne coulent pas à flot, / Prends mon sang et ma chair, nature, prends ma vie! » Même les thèmes du terroir deviennent sous sa plume de sombres tableaux, par exemple dans « La fileuse » : « Voici le vieux rouet. La marâtre, la Vie, / Y file l’écheveau du Temps entre ses doigts. »

Contrairement à ce que prétend Camille Roy, Charbonneau n’est pas confus. J’ajouterais aussi que cette poésie, inspirée des symbolistes et des décadents français, coule de source. Je termine par ce poème, tout à fait dans la veine panthéiste que lui reprochaient Roy et les critiques de l’époque.

AUX   ÉTOILES
Astres, divines fleurs aux profondeurs écloses,
Lumières qui rendez soucieux notre front,
Pourquoi me cachez-vous les effets et les causes,
Muets contemplateurs du firmament profond?

L’'obscurité du doute en mon esprit pénètre
Quand j'affronte, le soir, votre regard divin;
Et l'abîme se fait plus sombre dans mon être
Chaque fois que mon cœur vous interroge en vain.

Qui donc pourra savoir d'où vous êtes venues
Et comprendra le sens de vos lointains printemps?
Étoiles, vos splendeurs me restent inconnues,
Et ma raison s'égare en l'espace et le temps!

Qui pourra calculer le nombre des atomes
Jetés dans l'au-delà du silence éternel?
Astres vivants ou morts, mystérieux fantômes,
Pourquoi demeurez-vous muets à notre appel?

Que ne dévoilez-vous devant nos yeux avides
L'impalpable, la blanche et sainte vérité,
Si par delà l'éther les cieux ne sont pas vides
Et si nous devons croire en l'immortalité?

Jean Charbonneau sur Laurentiana : L’École littéraire de Montréal

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