14 février 2013

Antoinette de Mirecourt


Rosanna Leprohon, Antoinette de Mirecourt. Mariage secret et chagrins cachés, Montréal, J. B. Rolland, 1881, 343 pages. (traduit de l’anglais par J. A. Genand?) (1re édition: Secret Marrying and Secret Sorrowing, John Lovell, 1864) (1re édition en français: C. O. Beauchemin et Valois, 1865)

L'action se situe quelques années après la Conquête. Lucille D’Aulnay, mariée à un homme plus âgé qui s’intéresse peu à elle, vit rue Notre-Dame dans le « quartier aristocratique » de Montréal. Son mari lui laisse toutes libertés. Elle a décidé que le deuil de la Conquête avait assez duré et que le temps était venu de relancer la vie sociale. Elle organise des bals et comme la noblesse française est pour ainsi dire toute retournée en France, elle invite des officiers anglais. Parmi eux se trouvent le major Audley Sternfield et le colonel Evelyn.

Antoinette de Mirecourt, orpheline de mère, n'a que 17 ans. Elle vit dans le domaine seigneurial de Valmont avec son père. Elle est invitée par sa cousine Lucille à passer quelques mois dans le  milieu mondain de Montréal. Comme toutes les femmes, elle est séduite par le major Sternfield qui la poursuit de ses avances. Elle sait pourtant que son père n'acceptera jamais qu'elle épouse un Anglais. D'ailleurs, il lui a déjà trouvé un mari en la personne de Louis Beauchesne, un ami d'enfance.

Pour empêcher ce mariage qu’Antoinette ne désire pas, Lucille D’Aulnay, elle-même victime d’un mariage arrangé,  la convainc de faire un mariage secret avec le major Sternfield. Elle hésite, se culpabilise mais les deux intrigants finissent par lui forcer la main. Elle épouse donc en secret le major, malgré la certitude que son père va la déshériter. Le major lui propose de garder secret leur mariage jusqu'à ce qu'elle atteigne ses 18 ans, année où elle pourra au moins jouir de la rente de sa défunte mère. En retour, elle exige que leur mariage, contracté devant un officier anglais, ne soit pas consommé tant qu’il n’aura pas été officialisé par un mariage catholique.

Cette situation ne tarde pas à la torturer. Elle découvre assez vite que le major n'est qu'un intrigant, un joueur compulsif et un coureur de dot. En plus il se montre jaloux et irascible lorsque d’autres hommes, qui ignorent son statut matrimonial, lui font la cour. Elle regrette d’autant plus son erreur qu’elle s’attache au colonel Evelyn, un homme juste et respectueux des Canadiens français, que son père a connu pendant un voyage. Ce dernier lui fait une cour respectueuse qu’elle doit repousser. Cette situation finit par la rendre malade. Après bien des misères, que je vous épargne, les choses vont finir par s'arranger quand le major Sternfield se fait tuer dans un duel avec Louis Beauchesne. Du coup, son mariage secret est dévoilé au plein jour, ce qui entraîne une condamnation de la « haute » société. A toute chose, le malheur est bon : le colonel, toujours amoureux d’elle, et au fait des manigances de Sternfield qui ont entraîné sa chute, lui demande de l’épouser, ce qu’elle accepte.

Contrairement à ce qui se passe dans Les Anciens Canadiens et dans quelques œuvres de l’époque, l’Anglais n’est pas repoussé par la jeune fille canadienne-française sur fond de patriotisme. Chez Leprohon, il n’y a pas de revanche sur le plan amoureux. En même temps, ce jeune Sternfield est un personnage détestable, faux, profiteur, qui donne une piètre image de l’Anglais. Cependant, le colonel Evelyn est juste et honnête, ce qui équilibre le portrait.

Bizarrement, si les pères semblent animés d’un sentiment patriotique, qui repousse toute alliance avec le colonisateur, les filles ne semblent guère s’en préoccuper. Elles sont d’une naïveté sentimentale incommensurable (et le mot n’est pas encore assez long). On sait que c’est une des règles du genre. Il faut une jeune fille pure et naïve, des intrigants qui la piègent. Alors commence son calvaire, mélodramatique et larmoyant à souhait, qui se clôt par un « happy end ».

Le roman souffre beaucoup d’invraisemblance, le caractère des personnages varie selon les circonstances. On voit très peu le contexte historique, si on excepte les quelques pages du chapitre 4 qui font état de la situation au lendemain de la Conquête. Les nobles français, restés sur place, moins intéressants que ceux qui sont partis, sont allés pour la plupart se perdre au fond des campagnes, au dire de l’auteure. Aucun personnage historique n’apparaît dans le récit. Le roman se veut une charge contre les mariages secrets. Leprohon intervient dans son roman pour faire la morale à ses personnages. Ceci étant dit, il est facile de comprendre le succès de cette auteure : c’est une raconteuse de talent.

Extrait
Deux minutes après, le major Sternfield et le docteur Ormsby, après s'être débarrassés de la neige qui s'élit amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux dames le jeune chapelain du régiment, lequel ne répondît que très brièvement et presque froidement à la bienvenue pleine d'empressement de la maîtresse de céans.
Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à observer d'un œil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni la chaleur de l'atmosphère, ni même la présence de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues ou communiqué la plus légère animation à ses yeux. La physionomie du docteur Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il continuait cet examen.
Cette scène passablement singulière se serait pro longée si madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel hôte, le ministre, faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s'était levée en disant :
— Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le docteur Ormsby.
Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive :
— Je suis prête ! dit-elle.
Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le docteur Ormsby regarda fixement Antoinette ; puis, s'adressant à elle :
— Vous me paraissez bien jeune, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants : avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu’il impose ? Avez-vous bien pesé toutes ses obligations ?...
— Votre question me paraît vraiment singulière et parfaitement inutile, monsieur Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.
— Je ne fais que remplir mon devoir, major, répondit le ministre d'une voix grave et sévère ; ou plutôt, je crains de le dépasser en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas de m'y opposer.
En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presqu'inintelligible :
— Je suis prête !
Quelques minutes après, les mots solennels  « Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » étaient prononcés : Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme. (pages 108-110)

Rosanna Leprohon sur Laurentiana

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