5 juin 2011

Avec ou sans amour

Claire Martin, Avec ou sans amour, Montréal, CLF. 1958, 187 pages.

Le recueil est composé de 27 très courtes nouvelles. Certaines font à peine 4 pages et les plus longues, 10 pages. Le style est forcément vif et les descriptions, presque inexistantes. Il serait trop long de résumer toutes ces histoires. Je vais me contenter d’en indiquer le thème, sinon le sujet.  

La portion congrue : Une femme, qui a épousé le premier venu, est vite dépitée par l’amour.  Contre toute attente, après la mort de son mari, elle tombe amoureuse d’un homme grossier.
Le talent : Un « chanteur de pommes » trouve chaussure à son pied.
Nécessité, mère de l'invention : Un petit pays pauvre ne trouve pas d’autre moyen que d’exploiter la beauté de la princesse pour se sortir de la dèche.
Maladresse :   Une femme jalouse à force de récriminations finit par intéresser son mari à sa pseudo-rivale.
L'inventaire : Un homme découvre, à la mort de sa femme, que celle-ci lui était restée fidèle.
Suis-moi : Une femme d’âge mur est suivie par un homme.
Le visage clos : La mort d’une femme qui se ferme au monde extérieur.
À la fin : Une femme finit par se venger de son mari : elle n’en tire ni plaisir ni consolation.
Autres temps : Un homme aime pour une deuxième fois la même femme.
Faux départ : Une femme, qui va rejoindre son amant, rencontre sur le quai de la gare la femme de ce dernier.
Printemps : Une vieille fille en colère trouve provisoirement un mari et le bonheur.
Lettre à Werther : Une femme écrit à un homme qui l’accuse de vouloir le wertheriser.
Les autres : Un homme sort avec trois femmes qui se connaissent.
La mort n'est pas suffisante : Une femme jouit de la mort d’une belle-mère marâtre.
Femmes : Une femme vole l’amant de son amie.
C'est raté : Une femme quitte un homme qui essaie de la rendre jalouse en courtisant d’autres femmes.
La belle histoire : Deux vieux amoureux se rencontrent dans une maison close.
Xanthippe : Un homme revient après 15 ans.
Le meilleur assassin : Un homme et une femme sont déçus par l’amour.
Les mains nues : Une femme croit avoir trouvé l’homme dont elle rêvait. Malheureusement il a les doigts sales.
Le cercle fermé : Une femme d’un certain âge rencontre un homme qu’elle aime depuis 15 ans, mais refuse de vivre avec lui pour ne pas qu’il la voie sous son vrai jour.
Dame Putiphar : Une femme croit avoir enlevé l’amant de son amie.
Quand j'étais paravent : Une femme soupçonne son amie de vouloir lui voler son mari.
Rupture : Un homme croit à tort que la femme qu’il a délaissée va lui courir après.
Un peu de silence : Une femme, exaspérée d’entendre son mari gueuler, lui tire une balle qui l’atteint à la gorge et le laisse aphone.
Amours : Un neveu et une nièce, qui ont hérité d’un vieil oncle, découvrent un squelette dans le jardin.
Confession : Un homme paresseux tue sa femme qui veut le faire travailler.

Claire Martin jette un regard doux amer sur les relations difficiles entre les hommes et les femmes. Les personnages appartiennent à la bourgeoisie et on ne les voit pas dans leur vie professionnelle. Il va sans dire que les thèmes sont parmi les plus classiques de la littérature, entre autres ceux du théâtre du boulevard : l’amour, la jalousie, la tromperie, la cruauté, la beauté... Martin les traite le plus souvent sur un ton ironique. L’image d’ensemble est assez décapante : les relations amoureuses ressemblent à une guerre de tranchées dans laquelle les amis sont souvent les meilleurs ennemis. Le point de vue est le plus souvent féminin et il n’y a pas que les hommes qui sortent amochés de ce livre; les femmes n’ont aucune solidarité, on dirait qu’elles n’ont rien d’autre à faire dans la vie que d’essayer de ravir l’amoureux ou le mari de leurs meilleures amies.  Quant aux hommes, la plupart sont faibles, lâches, insécures et contrôlants.

La nouvelle « Lettre à Werther » me semble au cœur de la pensée de Claire Martin. Un homme accuse son amante de vouloir le changer, de le « wertheriser ». Elle lui écrit une lettre, mi tendre mi ironique, dans laquelle elle lui parle de sa tendresse. « Un amant vraiment tendre, mais on peut vivre et mourir sans en rencontrer un seul. Il y a bien quelques individus de l'espèce qui présentent des vestiges, des traces. Mais des caractères bien marqués de la chose, ça se voit moins fréquemment qu'un chapeau melon. Le plus souvent, d'ailleurs, ce qu'on croit être ces traces de tendresse n'est que le camouflage du désir. Après, il ne reste plus qu'une immense invitation au départ. Tandis que vous ... Mais sur ce chapitre, vous valez votre pesant d'or, je vous le jure. »

Elle évoque aussi sa féminité : « Il y a votre féminité. Crainte de paraître efféminés, les hommes, maintenant, portent leur virilité en bannière. Et la virilité à l'état pur, les gros mâles, c'est proprement atroce, c'est la rudesse, la brutalité. C'est la barbarie. Les hommes et les femmes sont si étrangers, si dissemblables que, s'ils n'empruntent largement les uns chez les autres, l'amour n'est plus possible. Ils peuvent bien se rencontrer de temps en temps pour ce que je pense. Mais je parle d'amour, pas de biologie. Oui, il y a, Dieu merci, votre féminité. Vous me permettrez de ne pas développer, crainte de paraître trop virile. »

Elle lui raconte que ce sont trop souvent les femmes qui doivent changer pour les hommes : « Pour clore ce petit débat, je rappellerai, brièvement et sans malice, les changements que vous avez exigés de moi. Et vous me couperiez en petits morceaux plutôt que de me faire retirer le mot « exiger ». Changements physiques, changement d'orientation, changement de vocation même. Vous brassez ma vie à pleins bras avec une sérénité extraordinaire. Est-ce que je me plains? Non, parce que je sais bien que c'est un des tributs que les femmes doivent payer à l'amour, se transformer complètement, à chaque fois, sans renâcler. Heureusement, la plupart ne s'attaquent qu'au physique. L'un veut que nous portions nos cheveux longs et plats, l'autre, courts et bouclés. À moins que ça ne soit l'une des deux autres combinaisons. Celui-ci nous voulait minces, celui-là nous veut plantureuses. Trop de rouge, pas assez, des bijoux, ou pas. On veut nous faire mettre de l'ocre sur notre peau blanche et du peroxyde sur nos cheveux noirs. On a l'impression que la femme de votre vie, celle qui vous affolera vraiment, c'est celle que nous ne sommes pas mais que nous aurions pu être si nous étions plus comprimables, plus malléables, plus triturables. Alors il y a des moments où nous ne savons plus où donner de la transformation. Aussi conclut-on qu'une femme qui ne change jamais rien à son apparence extérieure n'est pas aimée. Ou bien elle est terriblement fidèle. Accepter une femme telle qu'elle est? Pas question. Vous vous sentiriez bien trop successeurs. Et je veux vous werthériser, moi ! Sans blagues ! Je suis bien trop occupée à me changer moi-même. »

Il y a dans cette histoire une préoccupation féministe qu’on ne retrouve pas dans l’ensemble du recueil, mais qui sera plus présente dans les œuvres subséquentes.

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